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Le cœur de métier et les politiques… par le général(2s) JC Thomann PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 04 Octobre 2010 14:47

Le temps des dividendes de la paix..

 

Le temps des dividendes de la paix, dans les années 1990, a été celui d'une double évolution majeure pour nos armées et plus singulièrement notre armée de terre : d'un côté, avec la disparition d'un ennemi aux frontières, et une implication croissante dans la gestion des crises sous mandat de l'ONU à connotation fortement humanitaire, a fleuri le concept de « soldat de la paix » ; d'autre part, suite à la mésaventure désorganisatrice de nos forces qu'a constitué, en 1991, le refus d'engager des appelés pour l'opération Daguet en Irak, a été prise en 1996 la décision, éminemment politique et comme en écho des dividendes de la paix, de professionnaliser totalement nos forces armées.

 

Les dérives destructrices du concept de « soldat de la paix »

 

La logique inhérente au concept de « soldat de la paix », déclinée avec le cartésianisme excessif qui est le propre de notre pays  et de nos états-majors, a conduit à des dérives telles que, à la différence des anglo-saxons, toute attitude « offensive » de nos unités était proscrite.

Cette approche destructrice du métier de soldat s'est traduite par la totale impuissance de nos forces agissant sous bannière de l'ONU. Elle ne pouvait perdurer et, dès 1995, la prise en otage de soldats français par les serbes à Sarajevo a incontestablement  mis en évidence l'inanité des règles d'engagement imposées à nos unités.

Elle a eu, entre autres, pour conséquence de conduire nos autorités à rallier, pour la campagne du Kosovo en 1999, la force de l'OTAN, qui, sous l'égide des anglo-saxons, adoptait des règles d'engagement plus « robustes »...

 

Professionnalisation et recentrage sur la préparation à la guerre


La professionnalisation de nos forces a accentué la nécessité de reconsidérer le mode d'emploi de nos unités et de reconquérir des savoir-faire en déshérence du fait d'un passé orienté, depuis la fin de la guerre d'Algérie, sur la seule défensive dans le cadre de la guerre froide, puis sur l'interposition timide entre factions dans le cadre de la gestion des crises.

Or cette professionnalisation était à mettre en œuvre par des cadres marqués par leur culture et leur expérience antérieures : soucieux de créer rapidement une nouvelle culture adaptée aux nouveaux enjeux tactiques, le commandement a préconisé le « recentrage sur le cœur de métier », au demeurant d'autant plus nécessaire que, les effectifs étant désormais comptés, il s'agissait d'aller à l'essentiel, à ce pour quoi le soldat est fait, ou, du moins, paraît devoir être fait...

Cette inflexion majeure a montré sa pertinence dans un contexte opérationnel de plus en plus dur et exigeant, pour lequel a été réhabilité le mot tabou de « guerre » que  certains avaient cru rayé définitivement de notre vocabulaire avec les fameux dividendes de la paix.


Du recentrage nécessaire à la marginalisation accélérée


Malheureusement, ce « recentrage » sur le « coeur de métier » a des effets pervers ; il est utilisé subtilement par les politiques et la haute administration civile pour dénier aux  militaires tout autre statut que celui de « technicien » de l'emploi des armes et donc les cantonner dans la simple exécution des « ordres ».

Ce détournement intentionnel du discours sur le cœur de métier offre ainsi une justification opportune à un ensemble de mesures et d'attitudes qui, depuis de nombreuses années, visent à amoindrir la place et le rôle du militaire et de l'institution militaire dans la nation et dont les principales sont :

 

-        les resserrements successifs du format des armées qui affectent en particulier le domaine de la logistique et du soutien des forces. Ils ouvrent la porte à une externalisation forcenée de ces fonctions, dont la rentabilité est loin d'être avérée et dont nos amis anglo-saxons, qui l'ont pratiquée avant nous, constatent aujourd'hui les carences en matière opérationnelle.

 

-        l'ouverture à l'administration civile au sein de la défense de nombreux postes de     responsabilité auparavant dévolus aux militaires, permettant par la « civilianisation » de gratifier cette administration et incidemment d'assurer un contrôle toujours plus étroit de l'outil militaire

 

-         le déclassement progressif du personnel militaire, aussi bien dans le niveau relativement bas des échelles indiciaires de solde dans ses  grades terminaux  que dans l'ordre protocolaire accordé aux autorités militaires dans les manifestations officielles ou encore dans la diminution constante du nombre des officiers généraux dans l'institution militaire.

 

-        la diminution annoncée du recrutement des officiers par le canal des grandes écoles militaires, démarche qui nie le besoin, dans une armée moderne, et pour faire face à la complexité croissante des engagements, de disposer d'un réservoir conséquent de cadres aptes à maîtriser cette complexité et qui augmentera mécaniquement le pourcentage de cadres « techniciens ».

 

-        la restriction drastique de la liberté d'expression  des militaires dans une société où la communication est un impératif fondamental et la démocratie d'opinion une référence  quotidiennement mise en œuvre par nos autorités politiques au nom de la citoyenneté. Cantonnés au seul « cœur de métier », les militaires sont donc déclarés incompétents sur les options stratégiques comme sur les sujets majeurs qui concernent la vie de la cité : ainsi le « devoir de réserve » , dont on attend toujours une définition précise, pour aussi fondé soit-il dès lors que le militaire s'exprime au nom de l'Etat et dans le cadre de ses fonctions, est dévoyé pour interdire l'expression à titre individuel dans le débat d'idées et, de facto, faire du militaire un citoyen de second rang,  inapte « statutairement » à participer librement, par sa réflexion, à l'examen des grandes options qui conditionnent la vie de notre pays.


L'urgence d'une réaction salutaire


Ainsi le nécessaire discours interne sur le « cœur de métier », dans lequel, un peu naïvement, les militaires ont vu initialement la reconnaissance du caractère spécifique et unique de leur finalité, est-il instrumentalisé pour réduire a minima un des piliers de l'état nation.

Certes lorsque les questions de défense deviennent annexes dans les préoccupations de nos autorités comme de nos concitoyens, plus concernés par les problèmes de sécurité individuelle immédiate que par nos engagements internationaux, la place occupée par le militaire dans la cité est appelée à  s'amenuiser. A la rétraction de l'outil de défense correspond somme toute logiquement celle de l'importance du militaire dans la cité.

 

Mais l'Histoire nous enseigne que cet état de fait n'est guère durable et que, dans le domaine de la défense d'un pays, la gestion à courte vue ne peut que conduire à des catastrophes, évitables en préservant certains fondamentaux au rang desquels le statut du militaire dans la société n'est pas des moindres.


Général (2S) JC Thomann

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