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* Vous avez dit « lien armée-nation » ? PDF Imprimer Envoyer
Jeudi, 04 Novembre 2010 15:02
Par le général (2s) Marcel VALENTIN, administrateur de l'ASAF.

 

Sujet de discussion récurrent depuis la décision prise en 1996 de suspendre le service militaire, le maintien du lien armée-nation génère plus souvent des propos passéistes que des propositions constructives.


S'il ne sert à rien de revenir sur le passé, il est pourtant bon de rappeler quelques données sur ce service des armes par le personnel appelé afin de tempérer les arguments des zélateurs de la conscription telle qu'elle existait il y a 15 ans.

Certes, ce sont les effectifs importants de nos armées ainsi que l'entraînement minutieux et constant de leurs unités qui ont assuré en partie la crédibilité de notre dissuasion nucléaire par la valeur de test que représentait leur engagement planifié outre Rhin face au Pacte de Varsovie ; l'on peut donc affirmer que notre armée de conscription a contribué à gagner la guerre froide aux côtés des forces alliées et à provoquer ainsi l'effondrement du monde soviétique.

 

Dans les années qui suivirent, très vite, la guerre a changé d'habits et des crises nombreuses et protéiformes lui ont succédé. Pour y faire face, dès le premier conflit du Golfe, l'autorité politique a estimé qu'elle ne devait pas envoyer sur le terrain des soldats appelés, le territoire national n'étant pas directement menacé ; cette mesure a été maintenue lors de la crise balkanique avec cependant une dérogation faite aux personnels volontaires pour ces opérations dites de maintien de la paix.

En corollaire, le lien armée-nation est devenu de plus en plus ténu car le pays ne comprenait plus à quoi servait ce sacrifice de 10 mois de vie professionnelle sous les drapeaux puisque les engagements militaires se faisaient sans les appelés et qu'aucune menace avérée n'existait plus à nos frontières.

Par ailleurs, les autres formes de service national offraient l'opportunité aux jeunes diplômés d'échapper au service militaire en servant dans des pays en voie de développement au titre de la coopération ou encore en exécutant de véritables stages de pré embauche, souvent rémunérés, dans des entreprises françaises à l'étranger. Pour ceux qui ne voulaient pas s'expatrier, les interventions ministérielles ou parlementaires leur permettaient d'accéder à des emplois militaires sans responsabilité où ils accomplissaient des tâches ancillaires n'ayant aucun rapport avec leur niveau d'études mais préservant leur intérêt personnel et leur confort... Enfin, la concurrence accrue des femmes sur le marché de l'emploi pénalisait les jeunes hommes seuls soumis à cet impôt du temps que constituait l'exécution du service armé.

 

Il était donc grand temps de réformer le service militaire afin de lui faire retrouver ses vertus de creuset républicain.

La décision prise en 1996 a été tout autre ; la professionnalisation a contraint alors les armées à un changement complet de culture et à des restructurations qui les ont accaparées jusqu'au départ du dernier appelé en 2002.

C'est ainsi que, pendant cette période, le maintien du lien armée-nation n'a pas constitué la priorité des travaux d'état-major d'autant plus que la cote de popularité des armées remontait et cela, pour deux raisons : d'une part, la connotation humanitaire des opérations de maintien de la paix plaçait les militaires dans le cœur de leurs compatriotes au même rang que les « French doctors » ; d'autre part et surtout, la suspension du service militaire supprimait ce temps considéré comme perdu et inutile dans l'esprit de la majorité des Français.

Ce regain de sympathie pour les armées et leurs soldats était-il donc l'expression d'un certain soulagement ou la reconnaissance de leur utilité ? A ce jour, cette question n'a toujours pas eu de réponse.

 

Au même moment, pendant plus de cinq années de déshérence, les réservistes  étaient délaissés, voire ignorés, et leurs unités dissoutes très et trop rapidement, générant une grande amertume chez ces  militaires à temps partiel, acteurs incontournables du maintien du lien armée-nation.

Cependant, la prise de conscience de l'insuffisance des effectifs de l'armée professionnelle, pour faire face à l'ensemble des tâches en opérations extérieures mais encore plus en cas de menace terroriste majeure sur le territoire national, a conduit à reconstruire avec difficulté un système de réserves qui n'est d'ailleurs pas encore arrivé à maturité. A terme, cette mesure devrait contribuer à resserrer les liens entre nos armées et la société civile.

Encore faudrait-il que l'engagement des réservistes soit reconnu par leurs employeurs et qu'ils ne soient pas obligés de le vivre dans une quasi clandestinité et de consacrer la plus grande partie de leurs congés à leurs activités militaires.

Cette reconnaissance devrait déjà être exigée de toutes les entreprises qui bénéficient de la politique d'externalisation menée par le ministère de la défense et de ses crédits dans le domaine des équipements ; elle pourrait être appliquée dans la logique d'un rapport « gagnant-gagnant ».

 

Le ministère de la défense pourrait donner l'exemple en incitant son personnel civil, tout particulièrement les cadres, à servir dans les réserves ; en effet,  il paraît important que ceux-ci  appréhendent  de l'intérieur  les attentes des militaires d'active qu'ils  remplacent  afin qu'ils puissent se recentrer sur l'opérationnel...

 

Mais dans l'immédiat, il s'agit de tirer parti pour le mieux de l'existant. La montée en puissance de la réserve opérationnelle pourrait être accélérée si les formations d'active disposaient de noyaux actifs gérant les personnels et les unités de réserve au quotidien à l'instar de ce qui est pratiqué dans les armées anglo-saxonnes.

La mise sur pied d'une véritable garde nationale doit être envisagée par les armées avant que le ministère de l'intérieur ne le fasse pour ses besoins propres en utilisant les réserves de la gendarmerie.

Elle constituerait une alternative pertinente à l'emploi de sociétés militaires privées afin de renforcer ou remplacer les unités d'active tant sur le territoire national que dans les opérations extérieures.

 

Dans un autre ordre d'idées, on constate aujourd'hui les effets de l'arrivée aux plus hautes responsabilités d'hommes qui n'ont eu au contact antérieur avec les armées ou en garde une image faussée par un service militaire effectué dans un emploi ne correspondant pas à leurs capacités.

Le rétablissement d'une forme moderne de la défunte IMO (instruction militaire obligatoire qui concernait les élèves de certaines grandes écoles) permettrait à une partie des futurs hauts responsables de découvrir l'exercice de l'autorité au sein des armées.

 

Ces suggestions peuvent sembler utopiques ; elles seraient pourtant de nature à faciliter les rapports entre les armées, la haute fonction publique et le monde de l'entreprise ; elles éviteraient  aussi des césures au sein du ministère.

De même, il apparaît nécessaire que la qualité d'auditeur de l'IHEDN, quel que soit le type de session suivi, entraîne la souscription d'un contrat de soutien à la défense ; les simples incitations actuelles à occuper des postes de conseillers défense ou à rejoindre les rangs de la réserve citoyenne sont insuffisantes à l'aune de l'investissement lourd et onéreux fait par l'Etat (même si une participation financière est demandée à certains auditeurs ou à leurs employeurs). De telles activités devraient avoir un caractère obligatoire.

 

Malgré la création de véritables déserts militaires aussi bien dans les campagnes que dans certaines grandes métropoles, les armées doivent demeurer présentes physiquement au milieu des Français et témoigner de leur engagement permanent au service de la France.

Pour ce faire, il leur faut saisir toutes les occasions d'aller au devant de leurs concitoyens et ne pas attendre qu'ils viennent à elles.

Dans le contexte présent, le concept des journées portes ouvertes n'est plus adapté ; il s'agit maintenant de forcer les portes et les esprits en exécutant  des opérations d'information au cœur des villes au lieu de se satisfaire de l'accueil d'un public déjà convaincu dans les casernes et les bases. Les armées doivent régulièrement se manifester  pendant les jours d'affluence dans les agoras modernes que sont devenues les galeries marchandes des centres commerciaux. De la même façon, les déploiements de soldats dans tous les arrondissements de Paris et en région parisienne à l'occasion du 14 juillet doivent être multipliés à travers la France.


A ces différentes propositions, on objectera que ce ne sont que cautères sur jambe de bois.

Ce ne sera pas le cas si, de cette manière, l'armée montre et confirme qu'elle est toujours consubstantielle de la nation, qu'elle est réellement au service de notre pays et qu'elle demeure un des ferments de la cohésion nationale. Sauvegarder le lien armée-nation est une bataille vitale pour l'avenir de la France et de nos armées  mais, comme le disait le Maréchal Foch, « une bataille gagnée, c'est une bataille dans laquelle on ne veut pas s'avouer vaincu ».

Marcel Valentin