Réservé Adhérents



* Après Portsmouth, l’Europe enfin ? PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 05 Novembre 2010 15:17

Par l'amiral (2S) Alain Coldefy, vice-président de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et administrateur de l'ASAF.

 

 

Le Sommet bilatéral franco-britannique de Portsmouth le 2 novembre 2010 a pour but de relancer la coopération de défense entre les deux grands pays militaires européens.

Quelques jours auparavant, le 19 octobre, le document cadre de la stratégie de défense britannique, la SDSR (Strategic Defence & Security Review) avait décliné les priorités de la Revue de sécurité nationale(National Security Strategy) diffusée au même moment.

Pour la première fois dans l'histoire des Livres blancs du Royaume-Uni, on voit apparaître la France en tant que telle, comme partenaire militaire à privilégier ou à préserver dans le cadre d'une vision à long terme qui, par ailleurs, n'évoque pas l'Europe.

Et dans le même temps, on note que le Livre blanc français de 2008 a essuyé avec succès l'épreuve du feu budgétaire et de la crise, ainsi que des leçons apprises lors des engagements extérieurs et il est clair que ces satisfactions légitimes n'empêchent pas les responsables de regarder sur l'avant et de le mettre à jour en permanence.


On voit donc tout l'intérêt de cette relation militaire entre les deux seuls pays d'Europe - à l'exclusion de tous les autres - qui ont, par construction, un modèle d'armées d'intervention dont le contrat opérationnel définit en réalité le format, et qui possèdent le feu nucléaire.

 

Ce Sommet du 2 novembre a pour ambition d'aller bien au-delà des accords de Saint-Malo en décembre 1998. Il est d'ailleurs symbolisé par un traité, accompagné de déclarations dans les différents domaines de travail en commun, et il structure la coopération militaire franco-britannique.

C'est bien une nouvelle impulsion cordiale qu'il faut saluer et faire vivre.

Allons un peu plus loin dans l'analyse cependant.


L'Europe

L'ambition européenne que la France porte depuis une quinzaine d'années et qu'elle a réussi à faire progresser au plan institutionnel, en particulier lors de ses deux dernières présidences de l'Union européenne en 2000 et 2008 est-elle de la même nature en 2010 que naguère, est-elle partagée avec le Royaume-Uni, est-elle a minima convergente ?

C'est une première série d'interrogations qui mérite débats.

Les accords de Saint-Malo avaient été appréciés en France comme la montée des Britanniques dans le wagon européen et présentés comme la marque de la volonté de ces derniers de s'impliquer dans la PSDC, alors libellée PESD. Or, on a pu constater que ces accords n'ont jamais été, outre-manche, l'expression d'une quelconque acceptation de l'Europe de la défense.

Le verbatim comparé des débats parlementaires à Paris et à Londres lors des opérations du Kosovo est, à cet égard, saisissant.

L'AED, le rôle d'un état-major commun, etc. ont ensuite constitué autant de cailloux dans la « chaussure » européenne.

Le Traité de Portsmouth s'inscrit dans une perspective en apparence différente pour ses rédacteurs britanniques : une situation financière difficile (réduction de 8 % du budget militaire, dans un contexte de rigueur globale annoncé il y a peu par le Premier ministre David Cameron à ses compatriotes), l'intérêt stratégique faiblissant des États-Unis pour leur partenaire privilégié en Europe, des engagements extérieurs qui restent forts et exigeants.

Il est donc naturel de se tourner vers le partenaire opérationnel européen de capacité équivalente. Mais au fond il n'est pas envisagé de faire mention de l'Europe.

L'Europe, clé de compréhension du retour de la France dans la structure militaire intégrée de l'Otan en 2009, est pourtant aussi au cœur du succès de cette entente cordiale renouvelée. Mais comment ?


La déclinaison militaire ne devrait pas présenter de difficultés

Les sujets de coopération possibles sont nombreux et connus, les raisons pour lesquelles ils ont peu abouti jusqu'ici aussi.

L'exemple du groupe aérien franco-britannique est illustratif. Un besoin opérationnel commun identifié rapidement, une équipe de quelques colonels réunis à High Wycombe dès 1997 qui fait en quelques mois le tour des questions pratiques et apporte la plupart des réponses recherchées pour le déploiement de forces aériennes de combat; mais plus tard, le commandement européen du transport aérien est créé le 1er septembre 2010 à Eindhoven avec l'Allemagne, la France, la Belgique et les Pays-Bas ; le Royaume-Uni n'a pas souhaité s'y associer.

On pourrait ajouter dans le domaine naval la conception des navires : le porte-avions mérite un développement à lui seul, les pétroliers-ravitailleurs sont polyvalents dans la Marine française et spécialisés en combustible ou en vivres ou en munitions pour la Royal Navy. Deux approches différentes.

Si les Marines et Armées de l'air des deux pays ont depuis la guerre froide une longue pratique de la coopération opérationnelle, il est vrai que les Armées de terre ont souvent été géographiquement séparées, en Allemagne, dans les Balkans ou en Afghanistan, et elles gagneront à une proximité renforcée.

Cependant, le traité va de fait structurer la coopération militaire britanno-française de façon similaire à ce que la France pratique avec l'Allemagne au sein du Groupe franco-allemand de coopération militaire (GFACM), organe subordonné au Conseil franco-allemand de défense et de sécurité (CFADS).

C'est un progrès fonctionnel qui n'est pas dans la tradition britannique du non-écrit et de la souplesse, remercions-les de l'avoir accepté. Nul doute que les uns et les autres y trouveront bénéfice.


La coopération industrielle

C'est un paramètre tout aussi essentiel de la solidité du traité et la garantie de sa pérennité.

L'acteur principal au Royaume-Uni est BAE Systems. Son business model comprend huit Home countries dont aucune n'est localisée en Europe et cela a été rappelé de la façon la plus ferme par Kevin Taylor (Managing director, Military Air Solutions, BAE Systems) lors du dernier séminaire fermé organisé à l'ambassade britannique à Paris par le RUSI entre officiels et industriels des deux pays en prévision du Sommet de Portsmouth : « Nous n'investirons pas en France », pas plus qu'en Europe y compris par des participations croisées.

Il faut dire que le deuxième industriel de défense mondiale (CA £ 22,4 Bn en 2009 derrière Lockheed Martin) est le quatrième fournisseur du Pentagone (derrière Lockheed Martin, Northrop Grumman et Boeing, devant General Dynamics et Raytheon), qu'il est présent dans 38 États avec 44 000 employés (l'équivalent d'EADS en France ou en Allemagne) et qu'il voit sa progression dans les seuls marchés en croissance.

Les acteurs en France sont multiples et de qualité bien évidemment.

Mais on peut observer que les modèles économiques sont variés, allant d'un modèle plutôt « national » donc très sensible aux exportations pour DCNS, Nexter et Dassault, qui devrait coopérer avec BAE pour les études préliminaires de définition d'un drone MALE futur, à EADS dont le statut de société européenne est sérieusement envisagé, même s'il est reporté de quelques années, en passant par MBDA dont le projet de « Un MBDA » vise à intégrer les bureaux d'études de la société ou encore Thalès très présent au Royaume-Uni et au portefeuille équilibré entre activités civiles et de défense.

Sans aller jusqu'à comparer les Horaces et les Curiaces, on voit que l'articulation industrielle est donc importante pour le projet, et qu'elle dépasse le seul format bilatéral. Y a-t-on suffisamment pensé ?


Revenons finalement à l'Europe

Depuis le Traité de l'Élysée en 1963, ce sont l'Allemagne et la France qui donnent le ton de la construction européenne, selon un mode dont l'équilibre a été rénové après la réunification allemande et l'émergence du chancelier allemand en  tant que réel acteur de la politique mondiale, bien au-delà de son rôle économique, et en Europe, de son rang démographique.

En 2010, c'est toujours ce couple que le monde écoute quand il s'exprime d'une même voix sur la crise, le rôle de la monnaie ou encore l'économie.

Pourtant le chancelier allemand, dans le domaine de la défense, ne peut décliner sa puissance économique et politique à l'imitation des chefs d'État et de gouvernement français et britannique qui possèdent l'arme nucléaire.

Il était, jusqu'aux affaires du Kosovo, contraint à une autonomie d'appréciation toute relative lors des engagements militaires de l'Alliance atlantique (« le » cadre d'emploi de la Bundeswehr). Il n'avait pas la capacité de contrôler les informations nationales nécessaires à sa prise de décision et l'emploi de ses troupes. Il a donc acquis rapidement les moyens de son autonomie stratégique nationale.

Les décisions relatives au satellite d'observation radar Sar-Lupe et à la montée en puissance de la société OHB, ainsi qu'à la création du centre interarmées de planification et de conduite des opérations ont été prises en 1999 ; la rénovation prudente des conditions d'emploi des forces armées a été inscrite dans le Livre blanc de 2006 et la même année la volonté de développement d'une politique spatiale a été exprimée dans le document sur la recherche et la technologie.

En trois ans, la RFA est devenue comme annoncé le premier contributeur à l'Agence spatiale européenne.


Et maintenant ?

Sans l'arme nucléaire, sans les outils visibles de la puissance militaire que sont par exemple le porte-avions et les sous-marins nucléaires d'attaque et alors que les décisions majeures sont encore en cours d'élaboration à Berlin, dont celle concernant la conscription, il ne devrait guère faire de doute que la priorité politique sera donnée en Allemagne à la fonction que le Livre blanc a créée en France sous la rubrique « Connaissance et anticipation » qui est à même de produire du renseignement et de garantir l'autonomie de décision.

Dans cette perspective on devrait constater la poursuite de la politique en matière de satellites et une inflexion forte en faveur des drones d'observation et de renseignement dont l'importance n'échappe à personne.

Le drone HALE (haute altitude longue endurance) Eurohawk - sur la base du Global Hawk de Northrop Grumman et du système de mission de Cassidian - remplace désormais le Breguet Atlantic de guerre électronique. Le drone MALE baptisé Talarion devrait naturellement faire l'objet d'une décision similaire dans la logique de ce qui vient d'être dit.

Il serait donc judicieux de construire à plusieurs en Europe cette capacité.

D'autres exemples pourraient être cités, celui-ci a été plusieurs fois mentionné dans la presse.

Luc Ferry, philosophe, pardonnera je l'espère l'emprunt de la conclusion de ce court article à « La révolution de l'amour » paru cet automne. Il explique que l'invention récente du mariage d'amour met enfin du sens dans nos vies, façonne la famille moderne, « ré enchante le monde », réincarne le sacré dans l'humanité... et contient par essence la rupture et le divorce. Il souligne en effet que « sous l'effet d'une histoire encore méconnue, celle des unions amoureuses librement choisies, la passion a peu à peu remplacé les traditionnels foyers de sens et les anciennes valeurs sacrificielles ». Et par contraste ou plutôt en creux, il met en évidence les unions de raison de naguère avec leur cortège d'hypocrisies, mais qui ont su et ont pu transmettre le patrimoine, les acquis, et souvent les valeurs.

Il n'est pas besoin de rappeler que l'Europe a besoin de raison tout autant

que de passion. Où en est-elle aujourd'hui ? That is the question...


Alain COLDEFY

 

Retour