L’Opération Sentinelle : LIBRE OPINION du général d'armée Pierre de VILLIERS, Ancien chef d’état-major des Armées, lors de son audition le 12 juillet 2017 devant les membres de la Commission de la Défense nationale (Exposé liminaire)

Posté le samedi 12 août 2017
L’Opération Sentinelle : LIBRE OPINION du général d'armée Pierre de VILLIERS, Ancien chef d’état-major des Armées, lors de son audition le 12 juillet 2017 devant les membres de la Commission de la Défense nationale (Exposé liminaire)

Général Pierre de Villiers. (Exposé liminaire)

Il faut évoquer, enfin, l’opération Sentinelle. Vous la connaissez. Elle est emblématique de la participation active et pérenne de nos armées à la protection de la France et des Français. Face à une menace évolutive, notre réponse, sur le territoire national, s’est adaptée grâce à un rééquilibrage du dispositif, désormais déployé à parts égales entre Paris et la province, grâce à la généralisation totale de la posture dynamique et à une participation accrue de notre réserve opérationnelle.

Pour les prochains mois, nous nous sommes fixés un certain nombre d’objectifs pour accroître encore davantage l’efficacité de l’opération. Je vous l’ai dit : nous sommes en transformation et en mouvement permanents.

Notre première proposition vise à sortir d’une logique d’effectifs déployés pour privilégier une logique d’effets. De réels progrès ont été accomplis en ce domaine mais nous n’y sommes pas encore. Cette évolution passe par une décentralisation accrue du dialogue au niveau zonal, notamment entre les préfets et les officiers généraux commandant les zones de défense et de sécurité.

La deuxième proposition consiste à améliorer la circulation du renseignement et de l’information, à tous les niveaux et dans les deux sens – ascendant et descendant. Sur ce plan, la création du centre national de contre-terrorisme, décidée par le président de la République il y a quelques semaines, devrait donner une impulsion nouvelle favorable.

La troisième proposition vise à exploiter et valoriser les capacités propres des armées. Je pense aux capacités spécifiques, notamment dans le domaine de la protection contre la menace bactériologique et chimique, dans celui de la neutralisation des engins explosifs et des véhicules-suicides ou dans celui des drones. Je pense également à notre capacité à manœuvrer et à basculer nos efforts, avec une utilisation de la surprise – celle que l’on impose et non pas celle que l’on subit. À terme, la physionomie de l’opération pourrait s’en trouver ajustée pour une meilleure efficacité sur le terrain, tout en faisant peser une moindre pression sur nos forces.

 

1. André Chassaigne.(Question des membres de la Commission)

… D’autre part, vous avez sans doute insuffisamment insisté sur certains points. L’engagement des militaires dans l’opération Sentinelle, tout d’abord : ils sont actuellement sept mille hommes, à quoi s’ajoutent trois mille hommes en alerte, alors que le Livre blanc n’en prévoyait que trois mille en tout et pour tout. Quelle appréciation portez-vous sur l’efficacité de cette mission qui, bien qu’elle soit censée concourir à la sécurité des Français, pèse sur nos forces armées ? Sera-t-il nécessaire de maintenir une telle disponibilité lors des prochains arbitrages budgétaires ?

Général Pierre de Villiers. (Réponse)

La question du rapport entre l’efficacité et le poids de l’opération Sentinelle est pertinente ; elle est mon souci. Je rappelle que nous avons augmenté de onze mille hommes la force opérationnelle terrestre, à effectifs militaires constants – en dégraissant les soutiens, en quelque sorte. Nous sommes d’ailleurs allés un peu loin dans ce domaine. C’est à ce prix que nous pouvons maintenir ce seuil de sept mille hommes en permanence sur le territoire national. Je vous ai dit vouloir davantage de modularité pour privilégier les missions et non les postures statiques, ce qui nous donnerait plus de souplesse, afin que le dispositif soit moins pénalisant en termes d’effectifs.

En tout état de cause, l’opération Sentinelle est efficace. Sans l’intervention de la patrouille Sentinelle qui a abattu le terroriste à Orly, il se serait produit un drame. Le trinôme fut héroïque : ceinturée par le terroriste, la jeune femme est parvenue à se dégager pour que son camarade puisse abattre l’individu sans la toucher, tout cela les yeux dans les yeux, à très courte portée, comme c’est souvent le cas avec les terroristes – voilà la réalité de ce combat. Pour réagir de cette manière, il faut des gens courageux, et cela ne s’improvise pas. C’est une des raisons pour lesquelles nos alliés, notamment les Américains, nous admirent. Au Louvre, de la même manière, imaginez le désastre qui se serait produit si nous n’avions pas tiré : le terroriste, se dirigeait vers la clientèle.

Depuis la création de la force Sentinelle, nos soldats ont ouvert le feu à cinq reprises ; à chaque fois, de façon maîtrisée et efficace. Je note que cette opération extrêmement exigeante nécessite des professionnels de très haut niveau. Encore une fois, nos alliés nous observent avec admiration, et parfois quelque étonnement, tant il est vrai que ce dispositif est singulier. En somme, j’estime que notre dispositif, déployé en janvier 2015, est bon, mais qu’il faut le faire évoluer dans la direction que j’ai indiquée.

 

 2. Alexis Corbière.(Question des membres de la Commission)

Votre intervention, Mon général, a été très franche et a déjà répondu à certaines questions que je souhaitais, comme mes collègues, vous poser.

Je vous remercie aussi de votre franchise concernant Sentinelle – le jeune député que je suis en a été impressionné. Il n’est sans doute pas usuel que vous vous exprimiez avec tant de franchise et, à n’en pas douter, vous le faites avec, en arrière-pensée, le souhait que nous soyons à la hauteur du cri d’alarme que vous venez de pousser. Nul ici ne doute de l’héroïsme de nos troupes.
Ne pensez-vous pas, cependant, que les opérations intérieures que vous nous avez décrites relèvent davantage des forces de l’ordre, et non de nos armées ? Il est bien normal que vous défendiez l’honneur de nos soldats mais, sur ce point et malgré votre franchise, il me semble que vous n’avez pas complètement répondu à la question qui vous était posée sur la pertinence du maintien de cette opération.

 

 

Général Pierre de Villiers. (Réponse)


Peut-être n’ai-je pas été assez explicite concernant Sentinelle.
Nous ne sommes pas les supplétifs des forces de l’ordre, qui font d’ailleurs très bien leur métier et avec qui nous travaillons de concert, mais un complément. L’ordre public n’est pas notre raison d’être, et nous n’en avons pas les capacités – nous ne disposons pas d’officiers de police judiciaire, par exemple. Tel est le principe de base.

Nous apportons notre expérience et les savoir-faire acquis en opérations extérieures, face à des menaces et des actes de nature militaire que nous voyons peu à peu apparaître sur le territoire national. Pour ce faire, nous travaillons à renforcer notre mobilité pour mieux surprendre les terroristes. Cela demande de s’entraîner. L’armée de Terre a ainsi expérimenté avec la gendarmerie une capacité de contrôle des flux arrière aux frontières visant à assurer une mobilité complémentaire entre les forces terrestres et la gendarmerie. Nous travaillons conjointement de la sorte sur plusieurs autres pistes.

Quoi qu’il en soit, nous conserverons toujours des trinômes en patrouille ici ou là. Cela contribue à dissuader l’adversaire. D’après les informations dont je dispose sur les terroristes, nous voir ne les rassure pas, car ils savent de quoi nous sommes capables. Ils sont conscients que nous n’hésiterons pas, comme ce fut le cas au Carrousel du Louvre, à Orly et ailleurs. Tout cela participe au maintien de la confiance du peuple français. La confiance, c’est essentiel pour une nation.

J’ai parfaitement conscience que cette opération pèse sur le moral des troupes et mon souci permanent reste de le préserver. Lorsqu’un soldat rentre de quatre mois de déploiement en opération extérieure pour enchaîner sur deux ou trois missions dans le cadre de l’opération Sentinelle, il est à nouveau durablement loin des siens ; cela ne saurait durer indéfiniment, et j’en suis bien conscient. D’où le besoin de modulation accrue pour notre dispositif.

Précisons que l’augmentation des onze mille nouveaux effectifs n’est pas encore achevée, car le processus, depuis le recrutement jusqu’au plein caractère opérationnel, est long. Il reste encore beaucoup à faire. À ce stade, il me semble indispensable de faire évoluer l’opération Sentinelle mais je recommande la prudence sur le sujet : imaginez qu’un attentat grave survienne suite à la décision d’alléger Sentinelle…

 

Général d’armée de VILLIERS
Ancien chef d’état-major des Armées
(Audition devant les membres de la Commission de la Défense
de l’Assemblée nationale le 12 juillet 2017)

 

Source : Audition devant les membres de la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale le 12 juillet 2017

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