LIBRE OPINION du Général (2s) François TORRES : Lettre au futur président de la République.

Posté le mercredi 12 avril 2017
LIBRE OPINION du Général (2s) François TORRES : Lettre au futur président de la République.

 

 

Madame,
Monsieur,

 

 

En mai prochain, celui d’entre vous qui entrera à l’Elysée deviendra également le chef des armées, détenteur des secrets de l’ultima ratio nucléaire dont la vocation est de dissuader, par l’effroi qu’il  inspire, toute attaque contre les intérêts vitaux du pays.

 

Par l’onction du peuple français vous serez ainsi placé à la tête d’une communauté singulière d’hommes et de femmes consacrant tout ou partie de leur vie à la défense de la Nation par un contrat moral à nul autre pareil où l’hypothèse de la mort en mission est sans cesse présente. Non pas que les militaires soient les seuls agents publics à prendre des risques, d’ailleurs, par les temps qui courent de plus en plus partagés par l’ensemble des Français.

 

Mais ils sont bien les seuls qui, avec les forces de gendarmerie et de police, seront engagés en opérations et sur votre ordre, contre un hostile qui veut leur mort. Plus encore, la situation professionnelle et sociale de ces gardiens de la force armée républicaine est certes représentée par un Haut Comité d’évaluation qui vous informe de l’évolution de la condition militaire. Il reste qu’avec quelques autres catégories d’agents publics, leur statut est tel que tenus à une obligation de réserve et interdits du droit de grève et de manifestation, ils ne disposent d’aucun moyen de pression sociale et politique dont l’usage est pourtant devenu banal en France.

 

Cette condition particulière des militaires marquée par l’hypothèse du sacrifice au combat et l’obligation de réserve républicaine, vous obligera.

 

Confrontés avec leurs proches à l’angoisse de la mort en opérations à un rythme qui, depuis plusieurs années, dépasse la mesure au point qu’en 2015 50 % des militaires ont quitté leurs familles plus de 200 jours ; contraints par d’incessantes coupes budgétaires à aller au combat avec des équipements dont la disponibilité opérationnelle s’effondre ; privés, par leur statut, du droit d’exprimer leurs doléances et leurs critiques, ces hommes et ces femmes investis dans la défense de l’intérêt collectif ultime de la sécurité des Français et du pays, sans laquelle rien d’autre n’est possible, exigeront de vous une attention particulière.

 

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Dans leur très grande majorité, les militaires sont des « conservateurs ». Non pas qu’ils soient les petits soldats des partis de droite ou d’extrême droite  - les sondages montrent que le vote des militaires exprime toutes les sensibilités politiques -. Mais leur mission de « protéger et de défendre »  les conduit à ne pas laisser galvauder quelques fondamentaux dont la trame fournit l’armature même de leur engagement et de leur mission dont vous n’oublierez jamais qu’elle est d’aller au combat au risque de leur vie pour défendre le pays dont vous aurez la charge.

 

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La première exigence qui surpasse toutes les autres est celle du respect des symboles. Ceux d’abord légués par l’histoire, par les sacrifices des anciens et leurs accomplissements en France et sur les territoires extérieurs qui sont encore nos gloires. Ils sont innombrables et émaillent l’épopée de la France rappelée par le magazine historique de la BBC qui, en 2013, notait qu’au cours des huit derniers siècles, les armées de la France ont remporté 132 batailles sur les 149 qu’elles ont livrées, donnant ainsi aux militaires français le record des victoires en Europe.

 

S’il ne fallait citer qu’un seul de nos grands militaires, je choisirais la figure du Maréchal Lyautey, non pas qu’il fût au-dessus de tous les autres. Mais parce que son histoire entre en résonnance avec les transes identitaires qui, aujourd’hui, menacent de déchirer la France. Mesdames et messieurs les candidats à la fonction de chef des armées, si vous ne l’avez déjà fait, prenez le temps de vous rendre aux Invalides pour vous recueillir sur son cercueil.

 

En lisant les épitaphes de son tombeau, vous méditerez l’exemple du grand homme dont la dépouille pleurée par SA Moulay Youssef, le Sultan du Maroc et des milliers de ses sujets fut d’abord enterrée à Rabat avant de revenir en France. Sur son tombeau les inscriptions suivantes : « Etre de ceux auxquels les hommes croient ; dans les yeux desquels des milliers milieux d’yeux cherchent l’ordre ; à la voix desquels des routes s’ouvrent, des pays se peuplent, des villes surgissement ». Et sur l’autre face en arabe : « Plus je vis au Maroc, plus je suis persuadé de la grandeur de ce Pays ».

 

Au cours de votre recueillement vous n’oubliez pas non plus de vous demander pourquoi l’histoire du Maréchal Lyautey n’est plus enseignée dans nos écoles.

 

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La deuxième exigence est celle de la transcendance. En entrant à l’Elysée vous ne vous appartiendrez plus. Devenu vous-même un symbole d’autorité et de dignité, vous incarnerez le pouvoir exécutif dont l’essence même s’inscrit dans la rationalité républicaine laïque, le dépassement des querelles politiciennes, la bienveillance attentive à l’égard de tous et le respect de la vérité que vous devez aux Français, en dehors de toute préoccupation électoraliste ou partisane.

 

Tels sont les défis personnels d’abnégation et d’oubli de vous-même qui vous attendent. Ils sont aujourd’hui devenus  d’autant plus pressants qu’en 2015 un colloque concernant l’Etat et la République avait révélé que selon un sondage IFOP, 65 % des Français ne sont plus sensibles aux notions de « République «  et de « valeurs de la République », tandis que, selon un sondage IFOP de janvier 2016, 87% des Français continuent à avoir une bonne image de leur armée.

 

Par le lien particulier qu’ils ont avec vous qui serez leur chef, les militaires sont tout particulièrement sensibles à ces aspirations symboliques et exemplaires qui constituent la principale référence de leur propre abnégation au service du pays. Sans un chef des armées exemplaire leur propre engagement pour le pays  ne peut que vaciller.

 

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Attachés à l’histoire, aux symboles et à la transcendance, les militaires qui ne se payent pas de mots, connaissent le poids du temps, la lourdeur des situations et la difficulté de transformer les idées et les livres blancs en actes concrets. C’est pourquoi ils sont aussi soucieux de la permanence et de la durée. Aucune facette de leur métier, ne peut faire l’impasse sur la continuité et la longueur du temps. Qu’il s’agisse de la préparation au combat, de la cohésion des équipes, de la confiance des hommes dans leurs chefs ou de l’apprentissage à la mise en œuvre d’équipements de plus en plus complexes dans des situations fluides et dangereuses où la mort rode à chaque instant.

 

Or depuis plus de 30 ans le temps et la constance ont toujours manqué aux militaires.

 

Accablés de réorganisations multiples ponctuées d’incessantes coupes dans leur budget devenu une variable d’ajustement à quoi s’ajoutèrent des expériences de gestions catastrophiques comme celle de la création de bases de défense niant à des fins d’économie l’exigence spécifique de l’unité de commandement indispensable, non seulement au combat mais également dans les phases de sa préparation, les militaires n’ont cessé de s’ajuster sans broncher au fossé de plus en plus large entre leurs missions et les moyens qui leur sont alloués.

A cet égard, preuve s’il en fallait de l’inconstance dont ils sont les victimes muettes, l’examen du budget de la défense depuis la fin des années quatre-vingt est édifiant.  En 1995, en Euros constants, le budget hors pension était supérieur à 36 Mds et représentait 2,2% 2,5 % du PIB. En 2000, il n’était plus qu’à 32 Mds et ne comptait plus que pour 1,7% de la production nationale. Après un retour à la hausse entre 2002 et 2009 où les ressources ont augmenté de 17%, la décroissance a repris avec une nouvelle chute de 9% pour atteindre un point bas en 2013 avec une part du PIB tombée à 1,4%.

 

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Mesdames et Messieurs, il faut vous souvenir qu’un outil militaire performant dont l’efficacité repose sur la qualité des hommes et des équipements est une œuvre de longue haleine. Mais rappelez-vous aussi qu’il suffit de quelques années de négligence budgétaire, résultat d’accommodements coupables avec le court terme, tirant profit du devoir de réserve des militaires pour tailler des coupes claires dans les budgets, pour que l’édifice se fissure et que se perdent à jamais d’indispensables capacités opérationnelles.

Les Français ne s’y trompent pas puisqu’en janvier 2015 plus de la moitié d’entre eux jugeaient que le budget de la défense ne permettait pas aux armées de remplir leurs missions.

C’est pourquoi vous n’oublierez pas que, fidèles à l’adage de Cicéron selon lequel la « toge commande à l’épée », les militaires seront vos loyaux serviteurs, mais qu’en retour ils attendent de vous, au-delà des mots et des postures, qu’en tous temps - et c’est bien la moindre des promesses par ces temps de grandes angoisses pour des missions qui mettent en jeu leur vie -, vous leur accordiez les moyens de leurs missions sans plus jamais utiliser leur budget pour ajuster celui de l’Etat.



François TORRES
Officier général (2S)


 

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Source : ASAF (www.asafrance.fr)

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