LIBRE OPINION de Bernard LUGAN : Retour sur la polémique MACRON.

Posté le mardi 14 mars 2017
LIBRE OPINION de Bernard LUGAN :  Retour sur la polémique MACRON.

Emmanuel Macron n’a lu ni Jacques Marseille, ni Daniel Lefeuvre. C’est pourquoi, comme les marxistes et les tiers-mondistes des années 1970, il croit encore que la richesse française repose sur l’exploitation coloniale. Ce recul des connaissances de la part d’un personnage prétendant exercer la magistrature suprême est le révélateur du vide culturel des « élites » politiques françaises.

 

Homme de chiffres, Emmanuel Macron gagnerait à prendre en considération ceux qui suivent :

- Après 1945, la France qui sortait ruinée du conflit et qui avait à reconstruire, 7 000 ponts, 150 gares principales, 80% du réseau de navigation fluviale, 50% du parc automobile etc., lança dans son Empire et donc à fonds perdus pour elle, une fantastique politique de développement et de mise en valeur qui se fit largement aux dépens de la métropole elle-même.

- De 1945 à 1958, l’Etat français investit outre-mer 1 700 milliards de francs dont 800 en Afrique noire, 60% de ces investissements allant à la création d’infrastructures de transport. A ces sommes considérables il convient d’ajouter tous les budgets de fonctionnement, les salaires des fonctionnaires et les dépenses militaires. Les seuls investissements publics totalisèrent ainsi 6 000 milliards de FF (valeur 1962), pour la période 1900-1940 et 1 700 milliards pour la période 1945 à 1958, soit le chiffre effarant de 22% du total de toutes les dépenses françaises sur fonds publics. Pour la seule décennie 1946 à 1956, la France investit en infrastructures dans son Empire, la somme de 1 400 milliards.

-Toutes ces dépenses furent supportées par la métropole qui assura également 100% des investissements de santé, d’enseignement, d’urbanisation, d’habitat, des travaux urbains de voirie, des travaux ruraux, de production agricole, d’hydraulique, de mise en valeur des forêts, d’élevage, de la pêche, du tourisme, de l’industrialisation et de l’électrification. Une telle ponction faite sur le capital investissement national interdisait naturellement toute modernisation, toute mutation de l’économie française au moment où ses principaux concurrents mondiaux prenaient sur elle une avance déterminante.

- Le plus insolite est que ces colossales dépenses étaient économiquement inutiles puisque la France a toujours payé les productions impériales, qu’elle avait pourtant subventionnées, environ 25% au-dessus des cours mondiaux. Ainsi, le cacao de Côte d’Ivoire était payé 220 francs les 100 kilos quand le cours mondial était de 180 francs. Pour les arachides du Sénégal, les agrumes et les bananes en général, le prix colonial français était de 15 à 20% supérieur aux cours mondiaux. Cette surcharge de prix a été chiffrée à plus de 50 milliards sur un volume d’importations coloniales totales de 360 milliards. Quant au soutien des cours des productions coloniales, il coûta à la France 60 milliards par an de 1956 à 1960. De plus, à l’exception des phosphates du Maroc, des charbonnages du Tonkin et de quelques productions sectorielles, l’Empire ne fournissait rien de rare.

Le cas algérien

- En 1959, toutes dépenses confondues, l’Algérie engloutissait 20% du budget de l’Etat français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Education nationale, des Travaux publics, des Transports, de la reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce ! Pour les Français de France, le sacrifice fut alors double puisque leurs impôts augmentèrent tandis que les interventions de l’Etat dans les domaines routier, hospitalier, énergétique, etc., furent amputées. Ce fut alors l’Algérie avant la Corrèze.

- En Algérie, de 1949 à 1953, le volume des investissements sur fonds publics en francs courants atteignit 305 milliards dont les 4/5e assurés par l’Etat français. Durant les seuls 9 premiers mois de 1959 les investissements atteignirent 103,7 milliards dont 71,5 milliards directement financés par le Trésor français. De 1950 à 1956 la seule industrie algérienne reçut, hors secteur minier, en moyenne 2 395 millions d’anciens francs annuellement. En 1959 et en 1960 cette somme atteignit en moyenne 5 390 millions. Entre 1959 et 1961, pour le seul plan de Constantine, les industries métropolitaines investirent 27,40 milliards d’anciens francs non compris le gaz et le pétrole, payés par les contribuables métropolitains.

- Qu’il s’agisse des minerais, du liège, de l’alpha, des vins, des agrumes etc., toutes les productions algériennes avaient en effet des coûts supérieurs à ceux du marché international. Quelques exemples : en 1934, quand le cours mondial du blé était de 35 F le quintal, il atteignait 130 F en Algérie. Entre 1930 et 1933, alors que le vin comptait pour près de 54% de toutes les exportations agricoles algériennes, le prix de l’hectolitre de vin algérien était vendu à la France à 58% de plus que l’hectolitre espagnol, ce qui n’empêcha pas la France de se fermer au vin ibérique pour s’ouvrir encore davantage à celui d’Algérie…. La France achetait donc à ses départements algériens et à des cours supérieurs au marché, des productions déjà largement payées puisqu’elle n’avait cessé de les subventionner.

- Le prix d’une bouteille fabriquée en Algérie ayant un coût supérieur de plus 78% par rapport à la même bouteille fabriquée en métropole, économiquement, il valait donc mieux importer des bouteilles que les fabriquer en Algérie. Or, comme il fallait donner du travail aux Algériens, la France mit une fois de plus « la main à la poche » et des bouteilles furent produites en Algérie, la France prenant à son compte le surcoût…

- La mise en production des hydrocarbures sahariens découverts par les prospecteurs français après des décennies de difficiles et de coûteuses prospections, posa également de sérieux problèmes de rentabilité. Durant les phases de prospection la France avait en effet dépensé des sommes considérables, chaque forage revenant à 600 millions de francs car les couches exploitables étaient situées à plus de 3000 mètres, une prouesse technologique pour l’époque. Or, l’Etat français dût quasiment imposer à des compagnies réticentes une mise en production qui débuta fin 1957, puis en 1959, mais qui ne commença véritablement qu’en 1961. Comme le pétrole algérien était trop léger pour pouvoir être transformé en fuel dont avait alors besoin l’industrie française, la France allait donc devoir le vendre sur le marché international. Or, à cette époque le marché mondial était saturé, l’URSS bradait ses huiles à bas prix et le pétrole libyen était plus facile à exploiter et à écouler que celui d’Algérie. Résultat, le brut algérien valait 2,08 $ le baril contre 1,80 $ au cours mondial. La France l’acheta tout de même en le surpayant alors qu’elle avait auparavant financé toutes les recherches et la mise en production.

- La main-d’œuvre algérienne était plus chère que la main d’œuvre métropolitaine. Dans la verrerie de La Sénia il fallait ainsi 182 employés pour produire ce que 147 ouvriers produisaient en France, soit presque un quart de plus. Par ailleurs, des emplois qui en métropole, étaient confiés à des manœuvres devaient, en Algérie, être confiés à des ouvriers qualifiés. Selon un rapport Saint-Gobain daté de 1949, par comparaison avec une usine métropolitaine, l’ensemble des dépenses, salaires et accessoires était de 37% plus élevé en Algérie.

- Contrairement à tous les poncifs, l’immigration algérienne a considérablement coûté à la métropole. D’une part parce qu’elle n’a correspondu à aucune nécessité économique, et d’autre part parce que son manque de qualification nécessitait la mise en place de mesures d’adaptation onéreuses en matière de logements, de foyers et de formation professionnelle. Hérésie économique, la politique d’immigration en métropole fut alors un choix politique à courte vue décidé par les gouvernements français successifs et imposé aux industriels métropolitains qui, à cette époque du moins, voulaient faire venir en France des travailleurs italiens ou espagnols. Or, la France refusa ces derniers, sa priorité étant de régler la question des excédents de main d’œuvre algérienne. De plus, en 1950, sur 110 000 Algériens recensés dans la région parisienne, 50 000 n’avaient pas de moyens d’existence réguliers et en 1957, sur 300 000 Algériens vivant en France, le nombre de sans-emploi était de 100 000, ce qui fait dire à Daniel Lefeuvre que : « Ces chiffres détruisent l’imagerie de rabatteurs, parcourant le bled, pour fournir à un patronat avide, la main d’œuvre abondante et bon marché dont il serait friand (…) Contrairement à une légende tenace, l’afflux d’Algériens en métropole, dans les années 1950, ne répond pas aux besoins en main d’œuvre de l’économie française au cours des années de reconstruction ou des Trente Glorieuses. » (Lefeuvre, 2005 : 14-15)

 

Bernard LUGAN

 

Bibliographie

- Lefeuvre, D., (2005) Chère Algérie. La France et sa colonie (1930-1962). Paris - Lugan, B., (2006) Pour en finir avec la colonisation. Le Rocher - Lugan, B., (2015) Osons dire la vérité à l’Afrique. Le Rocher - Lugan, B., (2017) Algérie, l’histoire à l’endroit, Editions de l’Afrique Réelle - Marseille, J., (1984) Empire colonial et capitalisme français, histoire d’un divorce. Paris - Marseille, J., (1986) « L'héritage colonial français : au-delà des légendes », in Le Tiers-Mondisme en question, sous la direction de Rony Braumann, Paris, 1986 - Marseille, J., (1993) « Entretien ». Enquête sur l’Histoire, n° spécial « L’Aventure coloniale », automne 1993

Source : L'AFRIQUE RÉELLE - N°87 - MARS 2017 PAGE 11

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