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* Sommet de l'OTAN : la fin de l'ambition d'une défense européenne PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 22 Novembre 2010 15:51

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"Le Monde , 18.11.2010"

Par M. Louis Gautier, professeur de science politique à Lyon III, ancien conseiller pour la défense de Lionel Jospin

Il est également membre du conseil de surveillance du "Monde".


Du sommet franco-britannique de Londres au sommet atlantique de Lisbonne, la politique de défense française semble, en quinze jours, faire litière de toute ambition européenne.

L'accord signé le 2 novembre par la France et le Royaume-Uni tourne en effet le dos à l'Europe de la défense, dont la construction est mise à mal par la résolution sur le bouclier antimissile qui doit, le 20 novembre, être adoptée à l'OTAN.

 

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Salué comme sans précédent, l'accord entre Paris et Londres aurait tout aussi bien pu être qualifié de sans grand lendemain.

Car, s'il enregistre, dans le domaine conventionnel, des arrangements utiles, il n'engage aucun programme nouveau pour les deux pays signataires. Au vu de ces retombées limitées, on comprend d'autant plus mal le caractère bilatéral de cette négociation, sauf que là réside la volonté de rupture : l'accord de Londres est pensé à rebours de l'esprit européen.

A la différence du précédent que constituait l'accord franco-britannique de Saint-Malo en 1998, l'entente entre Paris et Londres ne débouche pas aujourd'hui sur un accord tripartite avec les Allemands puis sur un projet commun, institutionnalisé par le traité de Nice, d'une défense autonome de l'Union européenne.

Confrontés à des difficultés récurrentes de financement de leurs armées, la France et le Royaume-Uni préfèrent se rapprocher dans l'espoir, un peu vain, de prolonger leur leadership militaire en Europe. Ce choix est évidemment absurde.

Il nous éloigne de l'Allemagne, notre premier partenaire (y compris en matière d'armement), au moment où ce pays amorce une réforme profonde de son outil de défense. Il nous détourne de ce qui, pour notre pays, était depuis la fin de la guerre froide une visée constante : ne rien concéder de nos atouts stratégiques sans progrès substantiel de la défense européenne. Voilà pourquoi, d'un sommet à l'autre, c'est autour de la question nucléaire que se polarisent les véritables enjeux.

A y regarder de près, on voit bien, pour Londres, l'intérêt pratique et politique d'une coopération inédite sur la viabilité et la sûreté des têtes nucléaires.

Le gouvernement de David Cameron, poursuivant la politique du chien crevé au fil de l'eau menée par ses prédécesseurs, vient en effet de différer sine die la modernisation de la force de frappe britannique.

Celle-ci se retrouve donc exposée aux problèmes de fiabilité d'armes vieillissantes et du retraitement de ses lots de matières fissiles.

Un partage des savoir-faire avec la France qui, dans ce domaine, dispose d'une bonne avance technologique, y compris face aux Américains, ne peut qu'apparaître judicieux.

 

Sur le plan politique, cette décision permet en outre au Royaume-Uni de se montrer un minimum préoccupé par l'avenir de sa dissuasion, donc de maintenir à moindre effort la crédibilité de son statut de puissance nucléaire. Jusqu'à quand ?

Pour notre pays, l'avantage est plus réduit et avant tout politique.

La coopération avec les Britanniques permet de mieux tenir tête aux revendications de ceux qui souhaitent, de plus en plus expressément, que le Vieux Continent soit débarrassé des armes nucléaires.

L'accord de Londres intervient à point nommé pour rompre un sentiment d'isolement qui gagnait la France au sujet de sa dissuasion. C'est une cuillerée du miel d'Albion qui fait passer une pilule amère.

 

La France s'apprête en effet, au sommet de Lisbonne, à acquitter le prix d'une réintégration sans garantie dans l'OTAN. Quand se sont ouvertes en mai 2009 les discussions sur l'avenir de l'Alliance, il était trop tard pour obtenir des assurances collectives sur le rôle de notre dissuasion, trop tard pour conditionner notre accord à un système de défense antimissile, dont le secrétaire général de l'OTAN proclamait déjà qu'il supplanterait le facteur nucléaire dans le couplage transatlantique.

 

La France est donc en train de perdre la bataille de retardement contre le bouclier antimissile, engagée il y a vingt ans. Après avoir déclaré, dans les années 1990, que dissuasion et défense antimissile étaient incompatibles, puis dans les années 2000 que les armes stratégiques étaient conciliables avec le déploiement de dispositifs de théâtre, elle rejoint maintenant les Etats-Unis, qui soutiennent, depuis toujours, la complémentarité entre stratégie nucléaire et bouclier antimissile.

 

Notre pays est désormais en passe d'accepter le principe du déploiement d'un système de défense antimissile au-dessus de l'Europe et son interconnexion, sous un commandement unique, au système de défense aérienne de l'OTAN et au système de défense antimissile des Etats-Unis.

La défense antimissile de l'OTAN, corrélée aux missiles américains SM3 qui en seront l'"effecteur", ambitionne donc de devenir un dispositif global et multicouche capable d'intercepter des missiles adverses dans l'espace endo et exo-atmosphérique.

 

Ce schéma pose d'emblée trois problèmes : qui commandera à l'ensemble ?

La réponse impose d'évidence celui qui en sera l'intégrateur, c'est-à-dire les Etats-Unis.

Quelle sera la contribution des Européens ?

Seulement financière avec des contreparties industrielles ou, comme le souhaite la France, en apportant des éléments complets à l'édifice ?

Là encore, la réponse est hélas prévisible. Sans effort collectif mobilisant de nombreux partenaires en faveur de programmes européens, c'est la première réponse qui l'emportera. Enfin, quelle sera l'insertion de la dissuasion française dans ce dispositif ?

La réponse est plus complexe mais sans investissement dans les équipements d'alerte avancée qui bénéficient, dans le haut du spectre, à la fois à la mise en oeuvre de la force de frappe et à la défense antimissile, la place de notre dissuasion se marginalisera inéluctablement. Or, contrairement à ce que prévoyait le Livre blanc sur la défense en 2008, le calendrier de recherche et développement de ces équipements est sans cesse repoussé.

 

Aussi le compromis de Lisbonne autour de la notion de complémentarité entre dissuasion et défense antimissile, compromis pour lequel la France milite désormais, est-il très ambigu.

Pour les Etats-Unis, complémentarité signifie en fait "renationalisation" de leur dissuasion aux fins de la seule sanctuarisation de leurs intérêts et extension de leurs systèmes antimissiles, moyennant finances, à la protection du territoire de leurs alliés.

Pour notre pays, en position de faiblesse, la complémentarité n'est qu'un accommodement qui vise à voir reconnaître, à côté de la défense antimissile, un rôle encore résiduel à nos armes nucléaires.

Certes, l'évolution des menaces et de leurs parades possibles justifie en partie le revirement français, néanmoins celui-ci est d'abord le produit d'un rapport de forces défavorable.

 

Pourtant, certains de nos arguments initiaux, maintenant battus en brèche, conservent leur pertinence. La défense antimissile reste un projet formidablement coûteux. La contribution des Européens se comptera en milliards d'euros et non en centaines de millions, comme le prétendent les documents de l'OTAN. Ce projet a un effet d'entraînement sur la course aux armements dans le monde.

 

Enfin, il place la France et les Européens au pied du mur s'agissant de leur autonomie technologique et militaire. Car, quel que soit le rythme de réalisation du bouclier antimissile, celui-ci, pour les Américains est d'abord une formidable machine de discipline politique, d'intégration stratégique et de vassalisation industrielle. Ce projet asséchera les rares crédits militaires mobilisables en Europe pour des recherches communes.

 

Il tarira les perspectives de programmes en coopération. Il placera l'industrie européenne de défense en situation de sous-traitance des firmes américaines. A terme, la dissuasion française n'aura alors d'autre choix qu'une inféodation dans une architecture de systèmes défensifs dominés par les Etats-Unis. Tout cela par manque d'Europe mais aussi parce que la France, par fatigue et complaisance idéologique, a renoncé, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, à l'idée d'une Europe forte.

 

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