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La France fait la guerre en Afghanistan PDF Imprimer Envoyer
Jeudi, 16 Décembre 2010 16:36

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Par le Chef de bataillon Cyril Leprêtre engagé en 2009-2010, à Kandahar, en Afghanistan.

Journal « Le Monde » le mardi 14 Décembre 2010.

 

 

 

Le ministère de la défense déploie des efforts sans précédent en matière de communication pour expliquer l'engagement militaire de la France en Afghanistan.

Pourtant, 70 % des Français sont opposés à l'intervention militaire française dans ce pays. Et la venue de 167 journalistes en 2009 dans la zone contrôlée par le contingent français ainsi que l'avalanche d'informations diffusées sur le site du ministère n'y changent rien.


Cette prise de distance des Français avec le conflit afghan, au cœur de l'action des armées depuis 2007, n'est pas sans conséquences, elle peut remettre en cause la légitimité même de notre engagement.

C'est pourquoi il est urgent de choisir les bons mots pour évoquer les enjeux du conflit et la mission de nos soldats.

 

Il est donc impératif d'oser dire que l'armée française participe à une véritable guerre en Afghanistan, car le choix des mots influe sur les perceptions et le lien armée-nation.

 

Si l'opinion publique ne soutient pas l'engagement de l'armée française en Afghanistan, c'est d'abord parce qu'elle peine à comprendre le sens de l'action menée sur le terrain.

Le foisonnement des qualificatifs pour parler de cette guerre entretient la confusion : " contre-insurrection " , " conflit asymétrique " , " conquête des cœurs et des esprits " .

A travers ces termes techniques et ces litotes, la forme prend le plus souvent le pas sur le fond.

Le message se brouille.

Le jargon militaire, qui entend traduire la complexité des opérations en cours, ne doit pas être un obstacle à un discours intelligible et clair. Il paraît en effet illusoire d'essayer d'expliquer quel type " d'assurance-vie " nos soldats tentent d'offrir aux Français en Afghanistan, en refusant d'appeler les choses par leur nom.

Ainsi, cette guerre est à n'en pas douter une guerre dite " asymétrique », elle n'en est pas moins une guerre bien réelle.


Incompréhension

Elle est une réalité d'abord pour les soldats qui la font, pour les blessés qui en reviennent marqués dans leur chair, et aussi pour les familles et proches de ceux qui sont allés jusqu'au bout de leur engagement.

 

Il est aussi contre-productif de réduire la communication sur cette guerre à l'incantatoire " conquête des cœurs et des esprits afghans " .

Il importe au contraire de garder à l'esprit que cette conquête ne vise pas seulement la population afghane.

Tout le monde s'accorde à dire qu'il est indispensable de poursuivre les lents efforts de reconstruction pour aider les Afghans à créer les conditions d'une solution politique.

 

Mais il existe un second front : celui de la nation française avec laquelle le lien doit être plus étroit.

Ce lien ne peut se limiter aux seules familles dont nos soldats sont issus.

Dans ce cas, l'asymétrie entre nous et nos adversaires se creuserait encore, leur offrant un avantage qui peut supplanter en partie leur manque de moyens ou leur retard technologique.

Cette guerre est aussi un affrontement d'opinions publiques et donc, d'une certaine manière, de forces morales.


L'indifférence et l'incompréhension du fait militaire entament la capacité de résilience de notre société.

L'action en justice intentée par deux des familles des soldats tués en août 2008 dans l'embuscade d'Uzbeen illustre cette dérive qui conduirait à assimiler la mort du soldat à un fait-divers.

 

La judiciarisation de la société ne suffit pas à expliquer cette tentative malheureuse.

Elle révèle une incompréhension et un décalage.

A moyen terme, cela peut remettre en cause l'effort humain, budgétaire et politique consenti par la France pour participer en Afghanistan à une forme de " défense de l'avant " contre le terrorisme.

 

Au-delà, c'est la place du militaire dans notre société qui est en jeu.

Adopter un message plus clair pourrait aussi aider le militaire à reconquérir une voix dans les médias et une présence intellectuelle.

 

Le défi est alors de parvenir à parler vrai sans simplifier, c'est le prix de la légitimité.


Chef de bataillon Cyril Leprêtre

 

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