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Gagner les coeurs... PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 20 Décembre 2010 15:58
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Par le général de division Pierre-Dominque d'Ornano, vice-président des « Sentinelles de l'Agora ».
Le numéro spécial 2010 (sur le colloque international du 23 novembre 2009) du Centre de doctrine d'emploi des forces (CDEF) de l'Armée de terre, a pour sujet « des armes et des cœurs, les paradoxes de la guerre d'aujourd'hui ».
Sa lecture peut laisser perplexe.

 

Il parait en effet dangereux de laisser s'installer dans l'esprit des officiers engagés en Afghanistan, que la conquête des cœurs est une mission sacrée, l'alpha et l'oméga de leur présence et de leur action.

La manifestation de l'empathie vis-à-vis de l'étranger casqué est une affaire beaucoup trop ambiguë, subtile et fragile pour accepter de s'en laisser compter par les faiseurs de « prêt à porter » en matière de doctrine. Fussent-ils adoubés par le « Yes you can » du moment.

 

« Gagner les cœurs » ne doit être qu'un procédé additif dont le but, tout cynisme déployé, serait de soulager si faire se peut la pression ennemie sur nos forces, de donner un vernis « grande cause humanitaire » à une affaire qui l'est généralement beaucoup moins, de préparer à terme un désengagement pirouette du genre « la démocratie est de retour, débrouillez-vous sans nous, et passons à la suivante ».

Mais, il est avant tout utile pour contenir dans des limites acceptables la fâcheuse habitude des troupes, quant elles sont d'un aloi douteux, de tirer sur tout ce qui bouge.

Les vieilles traditions françaises, dont la colonisation a donné maints exemples, bien que parfois survalorisés tant dans la théorie que dans la pratique, doivent pouvoir aider à mettre en œuvre ce qui reste essentiellement le comportement convenable d'un homme de qualité.

Et c'est déjà beaucoup demander à des soldats qui risquent leur vie au contact d'une brutalité quotidienne qui use les nerfs par sa menace permanente.

 

Certes, l'aspiration à un monde meilleur, l'émancipation des opprimés, l'universalité des droits de l'homme et de la femme, largement exportées par les idées des Lumières et les baïonnettes de la Révolution française sont parties intégrantes du cortex hexagonal.

Elles sont un substrat sans lequel on ne peut comprendre totalement l'exception française. Mais si elles peuvent servir de justification humaniste pour calmer le prurit pacifiste du bobo germano-pratin, ou de substitut à une conception stratégique fumeuse, en aucun cas elles ne doivent faire disparaître la lucidité des chefs. Y compris, et surtout aux petits échelons toujours prompts, par la fraîcheur de leur jeunesse, à subliminer sans y prendre garde, des concepts au maniement beaucoup plus délicat qu'ils ne l'imaginent parfois.

 

Les opérations extérieures, comme leur nom l'indique, sont faites à l'extérieur du territoire national, c'est-à-dire chez les autres.

Depuis quand les « autres » acceptent-ils de se voir envahis de gaîté de cœur, quelle qu'en soit la raison, par des étrangers casqués, armés jusqu'aux dents, et qui régulièrement peuvent confondre les femmes et les enfants « des autres » avec les cibles mobiles d'un champ de tir.

Soit les malheureux sont subjugués par l'envahisseur et ils subiront alors le sort funeste des nations vaincues. Soit leurs élites, déjà gagnées à la culture de l'envahisseur, se soumettront après quelques barouds d'honneur, à Alésia ou tout autre lieu de mémoire. Et le peuple suivra.

Soit, et c'est le cas de l'essentiel de nos guerres post-coloniales, tout en profitant, inégalement d'ailleurs, de la manne dispensée plus ou moins généreusement, tel cautère sur jambe de bois, ils feront tout pour nous mettre, un jour ou l'autre, à la porte. Le cas afghan, peu ou prou, ne dérogera pas à cette dernière hypothèse.

 

Reste évidemment à expliquer les raisons de notre engagement : soutenir « le rang », participer pour participer, sortir les troupes, solidarité atlantique, lutte contre le terrorisme, au choix.

Écartons une longue digression sur le bien-fondé de l'intervention. Non qu'il ne mériterait pas une étude attentive et débarrassée des lieux communs du prêt à penser anglo-saxon dont la lutte contre le terrorisme constitue l'acmé conceptuelle pour des opinions occidentales de plus en plus dubitatives.

Et qui ne sont pas prêtes d'oublier le coup des armes de destruction massives qui a justifié l'intervention en Irak. Il faudrait un autre papier pour en exposer les méandres. À tout prendre, si « le grand jeu » a occupé tant de monde dans la région sur tant de temps, c'est qu'il doit bien y avoir des raisons. Mais force est de constater que la société locale y fait preuve, au milieu de malstroms continus, d'une saine et vigoureuse résilience.

Les choses peuvent-elles changer aussi vite que le souhaiterait un quaker américain, planteur de maïs au fond du Kansas ? On peut raisonnablement en douter. Construire un État et une démocratie est une affaire sur le temps long, bien long. À moins d'un cataclysme.

Mais on ne refait pas tous les jours, à l'aide de bombes atomiques, le coup du Japon. Il faut alors savoir être patient, durer et surtout ne pas se bâtir des romans.

 

L'enjeu c'est la population, dit-on.

Le jour où les paysans pourrons cultiver en paix leurs champs, il n'y aura plus d'insurgés dans la vallée. Il faut reconstruire le contrat social. On se croirait à Ermenonville sur les pas de Jean-Jacques. Outre que ces fortes paroles sont sentencieusement énoncées aujourd'hui à quelques stations de métro de la Seine-Saint-Denis, dont on sait les succès en la matière, on semble oublier que les vieilles civilisations orientales pourraient nous en remontrer, et surtout que ladite population est gouvernée par une élite qui n'a vraisemblablement pas envie de se faire mettre à la porte. Il a fallu six ans aux Américains pour comprendre et revenir dans une logique tribale en Irak afin de limiter la casse, faire effectuer le travail par d'autres et trouver une porte de sortie. Entre les siens et les autres, le choix est rarement au profit des seconds.

Ne pas le savoir ou s'en étonner serait inconvenant de la part d'un responsable, politique ou militaire. L'enjeu c'est le peuple, peut être, mais ses élites sûrement. Le plus déterminé, fort et présent en permanence sur le terrain, finit par emporter le morceau.

En avons-nous les moyens avec des effectifs et des budgets réduits à la portion congrue, à 7 000 kilomètres de nos bases, des relèves quasi trimestrielles, au milieu de civilisations qui nous sont radicalement étrangères ?

 

La guerre est une.

C'est un caméléon qui exige des forces souples et équipées, aptes à tout le spectre, sans pour autant dissoudre leur pleine efficacité de soldat dans des modes opératoires qui ne doivent être que des adjuvants.

 

Il paraît donc dangereux de chanter les louanges à la mode auprès de jeunes gens déjà enclins par éducation et culture à y voir la « légitimation » ultime de leur engagement. Contentons-nous de faire respecter la mesure en toute chose, celle de « l'honnête homme » du XVIIIe siècle, et laissons aux professionnels du cœur, la tâche de prodiguer leur activisme médiatique aux soins de leur névrose, à l'épanouissement de leur carrière et accessoirement aux intérêts supérieurs de la nation. Gagner les cœurs est une capacité naturelle à l'homme de bien.

Elle permet à l'homme de guerre de faire son métier sans y perdre son âme. C'est déjà beaucoup et c'est très bien comme ça. Nul besoin d'en rajouter.

 

 

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