| * GUERRE EN LIBYE, une appréciation militaire |
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| Dimanche, 27 Mars 2011 14:29 | |||
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par le Colonel Michel Goya , Département Nouveaux conflits.
L'opération militaire en cours en Libye s'inscrit dans le cadre d'une résolution des Nations Unies obtenue in extremis grâce à un feu vert distant des Etats-Unis, un soutien très limité de la Ligue arabe et la neutralité de la Russie et de la Chine. Elle repose donc sur des bases politiques fragiles qui imposent des contraintes fortes à l'action militaire.
En premier lieu, ce processus complexe où il a fallu consulter successivement plusieurs organisations régionales puis le Conseil de sécurité avant d'obtenir une décision fait intervenir les forces dans un contexte beaucoup plus favorable au colonel Kadhafi qu'au début de la révolution. L'objectif décrit par la résolution elle-même est limité à la protection de la population et des zones civiles en insistant particulièrement sur la menace de la force aérienne pro-Kadhafi. La résolution maintient cependant des portes ouvertes en évoquant « toutes les mesures nécessaires » pour atteindre cet objectif et n'exclut pas complètement une intervention terrestre, du moment qu'elle ne se traduit pas par « le déploiement d'une force d'occupation étrangère ». En fonction des interprétations, l'action militaire peut donc aller de la simple mise en place d'une zone d'exclusion aérienne « passive » jusqu'à la destruction complète de l'outil militaire de Kadhafi et même l'élimination de ce dernier. De fait, dans le cadre d'une diplomatie de l'émotion, cette action militaire sera très sensible aux chocs médiatiques, en particulier un massacre de civils qu'il soit le fait des forces pro-Kadhafi, des rebelles ou d'une erreur de frappe d'un appareil de la coalition. La coalition a choisi d'aller très loin dans l'interprétation de la résolution 1973 en poursuivant deux objectifs tactiques parallèles. Le premier est d'établir une maîtrise complète du ciel, par la destruction de la force aérienne loyaliste, au sol ou en l'air, et de tout son environnement de protection et de commandement. Cet objectif est en cours d'atteinte grâce au brouillage des communications, aux frappes de missiles de croisière et à la mise en place d'un dispositif de surveillance aérienne à base de radars volants et de patrouilles de chasse. Face à cette action, le colonel Kadhafi peut espérer un coup heureux de sa défense antiaérienne et utiliser sciemment la population comme bouclier humain. Il use déjà et continuera à user de désinformation en présentant régulièrement à la télévision des victimes des bombardements, ce qui n'est pas sans effet auprès des pays réticents à l'intervention. Les gains espérés par la coalition sont tactiques, en privant Kadhafi d'une force de frappe qui terrorise les populations et désorganise les troupes rebelles, et psychologiques, en inversant une dynamique qui était redevenue favorable au dictateur.
Le deuxième objectif est de parer au plus urgent en desserrant l'étau des forces loyalistes près de Benghazi. L'armée de Kadhafi repose sur deux composantes majeures : les trois brigades blindées de la garde prétorienne et des milliers de mercenaires venus pour l'essentiel d'Afrique sub-saharienne. Avant la crise, l'arsenal des forces libyennes était conséquent avec 2 000 chars de bataille, presque autant de véhicules de combat d'infanterie et de pièces d'artillerie. Il comprenait également quelques dizaines d'hélicoptères d'assaut qui présentent l'avantage d'être beaucoup plus difficilement repérables que des avions. Comme pour la force aérienne, ces moyens ont été considérablement réduits par les années d'embargo, une maintenance déplorable et les nombreuses défections. Il en reste cependant suffisamment pour équiper convenablement une force de quelques dizaines de milliers d'hommes. Cette armée pro-Kadhafi est techniquement et tactiquement très supérieure aux forces rebelles, motivées mais sans grande compétences militaires individuelles et collectives. Face à cette menace terrestre, on peut là-encore interpréter le mandat des Nations Unies de manière différente depuis la destruction, préalable ou en riposte, des seuls moyens lourds-artillerie, chars ou hélicoptères-à portée de la population jusqu'à la recherche de la destruction totale de l'armée pro-Kadhafi, meilleur moyen après tout d'assurer la protection de civils. Le fait que la première frappe ait porté justement sur ces forces terrestres témoigne de la volonté de la coalition, et particulièrement de la France, d'aller loin dans cette voie. Ces cibles sont évidemment beaucoup plus nombreuses et fluides que les bases aériennes. Les éléments statiques comme les stocks logistiques ou des positions d'artillerie, repérés par reconnaissance aérienne ou par le sol peuvent être frappés assez facilement. Les éléments mobiles, liés à quelques grands axes le long de la côte, sont plus délicats à traiter et nécessiteront sans doute un guidage au sol par des éléments spécialisées, première étape d'un engagement terrestre. Sauf, encore une fois, choc psychologique et désagrégation rapide de l'ennemi, cette campagne anti-terrestre peut durer plusieurs semaines.
Le colonel Kadhafi peut alors tenter de poursuivre la lutte en espérant toujours une erreur de frappe des avions de la coalition (d'autant plus probable que les combats durent) et en adaptant son outil militaire à la menace aérienne en l'allégeant, le diluant et en cherchant à porter le combat à l'intérieur des villes(1) . Si les forces de Kadhafi reprennent le dessus malgré la présence aérienne, il faudra alors soit accepter la victoire du dictateur, soit envisager une intervention terrestre. Techniquement, sans l'envoi de troupes américaines et arabes, très peu probable, et dans des délais contraints, cette intervention directe à dominante franco-britannique serait beaucoup plus complexe à organiser que la campagne aérienne. En fonction de l'évolution des rapports de force, elle pourrait se graduer depuis un soutien matériel et technique ou la fourniture d'appuis feux terrestres aux troupes rebelles jusqu'à une intervention directe en première ligne offensive ou défensive(2).
Mais Kadhafi peut aussi simplement décider d'arrêter les combats et de rester sur ses positions, conformément d'ailleurs à l'objectif désormais affiché par la coalition qui y voit un préalable à une solution politique négociée. Compte tenu de la personnalité du colonel Kadhafi, de la désorganisation de la rébellion et du passif de violence accumulé depuis plus d'un mois, cette paix négociée est cependant beaucoup moins probable qu'une partition du pays avec tous les risques de déstabilisation que cela induirait. Le colonel Kadhafi retrouverait des marges de manœuvre lui permettant de revenir sur le champ du terrorisme, comme après les bombardements américains de 1986 et l'échec de son aventure au Tchad. Il pourrait entamer une campagne d'étouffement de la rébellion, tandis que celle-ci se réorganiserait et s'équiperait pour tenter à nouveau de renverser le dictateur. Il est quand même rare que les guerres, surtout les guerres civiles et les révolutions, ne se terminent pas par la victoire d'un camp. In fine, la chute du régime du colonel Kadhafi ne déboucherait pas forcément sur une normalisation de la situation. On ne peut exclure, un scénario de type irakien ou afghan avec un nouvel Etat qui tarde à se mettre en place et le maintien ou le développement d'une opposition armée.
Quel sera alors l'attitude de la coalition ? Colonel Michel Goya
(1) En octobre 2001, il avait suffit de deux semaines pour que les Taliban et leurs alliés trouvent des parades aux frappes de précision des Américains imposant à ces derniers de faire appel à des bombardements lourds pour obtenir les mêmes effets tactiques mais au prix de dommages collatéraux beaucoup plus importants. (2) Comme par exemple pendant l'opération Manta au Tchad en 1983.
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