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* Le prix du rêve: Libre propos du Général (2s) François TORRES à propos de la Libye PDF Imprimer Envoyer
Samedi, 26 Mars 2011 17:26

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Rêvons un peu. Notre budget de la défense est à 3% du PIB, l'outil militaire est en état et, surtout, nous avons de la marge pour durer.

 

 

Rêvons un peu. Notre budget de la défense est à 3% du PIB, l'outil militaire est en état et, surtout nous avons de la marge pour durer


La France est une puissance respectée et indépendante, Washington et le Pentagone nous écoutent, plus que les Anglais qui leur sont systématiquement acquis, ou les Allemands, englués dans leur psychologie, qui balance entre le remords et le retour de puissance, sur fond de rédemption par l'économie, le travail et la rigueur.

 

Face aux ébranlements du Monde Arabe qui menacent indirectement notre sécurité, mais que nous considérons avec une sympathie attentive, nous parlons peu et n'encourageons personne. Surtout nous nous abstenons de reconnaître prématurément les insurgés libyens, dont nous ne savons pas grand-chose.

 

Mais en même temps, nous engageons un débat au parlement et mettons nos forces en alerte. Les deux groupes de porte-avions, dont l'un croise en Mer d'Arabie et l'autre termine à Toulon une période d'entretien longue durée, reçoivent un préavis d'engagement.

 

Alors que les révoltes dégénèrent en Libye, à Bahreïn, en Syrie et au Yemen, que la situation en Egypte et en Tunisie n'est pas stabilisée, le Quai d'Orsay, ayant reçu l'aval de l'Assemblée Nationale, exprime de manière laconique sa préoccupation de voir des civils désarmés assassinés à la mitrailleuse. Peu après, la France pose un ultimatum au pouvoir libyen et prévient l'ONU qu'elle interviendra pour faire cesser les massacres.

Pour légitimer son action, elle met en avant le droit des conflits - 1949, modifié en 1977 - qui interdit d'ouvrir le feu sur des populations civiles désarmées. Six heures plus tard, les Rafales et les missiles de croisière français stoppent l'avancée de Kadhafi vers Benghazi et neutralisent une partie des batteries anti-aériennes et les centres de commandement autour de Tripoli.

 

La Ligue Arabe, qui ne nous considère pas comme une excroissance de l'OTAN, machine de guerre occidentale « menant une croisade », mais comme un état ami avec lequel elle entretient des relations étroites, hésite quelques jours, puis approuve. Dans la foulée, elle fait pression sur Kadhafi pour qu'il engage des négociations avec son peuple.

La Chine et la Russie, deux états assez peu démocratiques, mais qui ont, au plan intérieur, tout intérêt à ne pas laisser croire qu'ils soutiennent un dictateur sanguinaire, se rallient tant bien que mal.

 

Paris cesse ses attaques et poursuit l'action diplomatique déjà entamée depuis des mois pour que la Ligue Arabe et l'OUA engagent en Libye une force d'interposition crédible, obligeant le dictateur à négocier avec l'opposition.

 

Si le processus échouait, ce qui est possible compte tenu de la folie paranoïaque de Kadhafi, mais sait-on jamais, la France aurait pris date, affirmé ses intérêts, sa détermination et ses principes moraux universels. Elle aurait mis les pays arabes au pied du mur et face à leurs contradictions internes, dans un contexte où une majorité des pouvoirs autocratiques du Moyen Orient sont contestés.

De surcroît, non seulement nous nous serions tenus à distance des accusations d'ingérence politique en évitant de prendre langue avec les rebelles, mais nous aurions également échappé aux critiques nous accusant d'avoir lancé une « guerre sainte occidentale » anti islamique et anti-arabe. Enfin, nous aurions évité les risques de l'enlisement.

 

Dans ces  défis, où les actes qui sont aussi des symboles, valent mieux que les mots, tout renvoie à la légitimité morale et politique d'une intervention, critère indépassable des actions militaires modernes. Juridiquement, Paris aurait été en porte-à-faux au regard d'une improbable autorisation onusienne, dont on voit bien qu'elle risque toujours de parvenir trop tard, assortie de contraintes paralysantes qui gênent l'efficacité des opérations militaires.

 

Mais, moralement et politiquement, la France aurait tenu le haut du pavé en ayant assumé, seule et à temps, les risques d'un engagement militaire dans le but affiché et unique de protéger les populations civiles. L'opération aurait évidemment été entérinée par les députés. Ces derniers auraient, bien sûr, cessé de faire de la figuration croupionne, ce qui n'aurait pas été une plus mauvaise caution que l'aval imprécis de l'ONU.

Nous aurions également ouvert la voie des négociations, forçant la main à l'ONU, à la Ligue Arabe et à l'OUA. Faisant cela, nous aurions affirmé, dans un océan d'hésitations et de non dits, la voie de l'indépendance d'un pays européen, prélude - rêvons encore - à la naissance d'un noyau dur de la défense du Vieux Continent, moins tributaire de l'OTAN et des moyens américains.

En refusant, presque seule contre tous, que l'OTAN relaye l'opération, autrement qu'en soutien, c'est bien ce rêve que la France caresse, d'une opération lancée par deux pays de l'UE et débarrassée des suspicions de l'allégeance à Washington au sein d'une alliance issue de la guerre froide, dont la Ligue Arabe considère qu'elle a un marquage trop occidental[1].

 

 

C'est là que la chimère européenne d'Alain Juppé se fracasse en même temps que l'illusion résiduelle d'une puissance militaire capable de mener seule et dans la durée une opération de ce type, contre un ennemi, dont rien ne dit qu'il cèdera aux frappes aériennes.

 

On voit bien quelle est l'intention cachée du nouveau ministre des Affaires étrangères, motivé par l'obsession louable, mais presque puérile, de faire étalage d'une grandeur dont nous n'avons plus les moyens, de surcroît démarquée de l'OTAN, au moins en apparence. En somme on voudrait continuer l'opération avec les équipements de l'Alliance, mais sans en afficher les couleurs qui, dans ce cas comme dans d'autres, sont devenues trop sensibles[2].

 

Et pourtant, les faits sont têtus. Il faudra bien s'y résoudre,d'abord parce que plusieurs pays européens menacent de quitter la coalition, jusqu'à l'Italie qui avertit qu'elle fermera ses bases, si l'Alliance ne prenait pas le commandement de l'opération.

 

Ensuite, parce que notre budget des armées n'est pas à 3% du PIB.

Il s'en faut de beaucoup, tandis que nos moyens engagés seront, n'en doutons pas, assez vite en limite de capacités. Enfin, pour ne rien arranger, l'Allemagne et la Turquie, symptômes de fractures au sein de l'OTAN qui s'ajoutent à la cacophonie européenne, refusent que l'Alliance s'implique pour autre chose que le mandat de la résolution 1973, interprétée dans sa version réduite à la zone d'exclusion aérienne.

 

Dès lors, les options se rétrécissent, dans un contexte où le Pentagone donne, en effet, des signes de désengagement et où Kadhafi, barricadé derrières des civils, des femmes et des enfants, et protégé par les médias prompts à dénoncer les dommages collatéraux à grands renforts d'émotions, deviendra inaccessible.

 

La messe n'est bien sûr pas dite, mais il est d'ores et déjà légitime de se demander si le jeu en valait vraiment la chandelle. Mesurant mieux nos capacités et nos moyens - qui ne sont pas ceux rêvés d'un budget militaire protégé -, et anticipant les divergences probables au sein des pays occidentaux, de l'Europe et de l'OTAN[3], peut-être aurions nous pu réfléchir à d'autres options.

 

Le 10 mars dernier (c'est-à-dire une semaine avant la résolution de l'ONU pour laquelle Paris s'est beaucoup battu), l'International Crisis Group, réputé pour ses positions à la fois mesurées, pragmatiques et indépendantes, faisait une série de propositions qu'il est intéressant d'examiner à la lumières des derniers développements.

En substance, l'ICG disait ceci : Alors que la guerre civile se développe en Libye, il est peu probable que l'armée composée en partie de milices ayant fait allégeance à Kadhafi, se comporte comme en Tunisie ou en Egypte, où elle a pris fait et cause pour les insurgés. En Libye, la distinction entre l'Etat et le régime n'existe pas.

 

Kadhafi a construit une structure de pouvoir autour de sa famille, dépendant d'alliances tribales et ne reposant sur aucune institution. Dans ce contexte, l'armée et les forces de sécurité ne resteront pas neutres. Elles éclateront selon des lignes de fractures factionnelles, alors que le pays est lui-même divisé par des failles tribales ou régionales.

 

Dans cette situation, les appels des nations occidentales pour une intervention militaire sont à la fois dangereux et contreproductifs. Il n'y pas de solution radicale à une situation aussi confuse et il ne suffit pas d'insister pour que Kadhafi s'en aille, pour qu'il obtempère. La mise en place d'une zone exclusion aérienne, les attaques air-sol, l'appui logistique et la livraison de munitions aux insurgés pourraient faire pencher la balance en leur faveur, mais il est peu probable qu'elles accélèrent la chute du Régime.

 

Il est même possible qu'elles renforcent sa propagande et ses positions tout en affaiblissant l'opposition, qui manque de temps pour se structurer en une véritable force politique cohérente. Les opérations militaires pourraient également conduire à un cul-de-sac qui placerait la communauté internationale devant l'impossible dilemme d'assister passivement à un échec ou d'alourdir son intervention, avec les risques d'enlisement liés à une telle décision.

 

Une actions militaire occidentale déterminée et brutale pourrait parvenir à renverser le régime, mais elle le ferait à un coût politique et humain considérable, créant en Libye un vide politique laissant libre cours à une guerre civile de factions, dont les effets déstabilisants menaceraient l'Egypte et la Tunisie.

Il pourrait en résulter une catastrophe humanitaire aux portes de l'Europe, tandis qu'il serait de plus en plus difficile de s'extraire du conflit.

 

Le document concluait sur des propositions visant à augmenter les sanctions contre Kadhafi et à mettre les Etats de la Ligue Arabe et de l'OUA en face de leurs responsabilités, suggérant de créer un comité de crise regroupant des personnalités reconnues de la région, chargé de négocier un cessez-le-feu immédiat.

D'autres experts donnent aujourd'hui de la voix pour appuyer cette option et appeler les pays arabes à s'engager militairement.

Le 20 mars, Samer Shehata, chercheur, spécialiste des politiques arabes à l'Université Georgetown, écrivait ceci dans les colonnes du New-York Times :

« Il est difficile de sous estimer les récentes prises de position de la Ligue Arabe, cette assemblée de dictateurs rivaux, souvent illégitimes, qui avait jusqu'à présent manifesté peu d'attention aux droits de l'homme, à la démocratie et aux libertés politiques ». (...) « Les récentes déclarations reflètent les sentiments de la majeure partie des pays de la région à l'égard de Kadhafi ».

« Il n'est pas trop tard pour que la Ligue Arabe prenne la direction de l'effort international pour établir une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye, dans un effort plus large pour rendre Kadhafi responsable de ses actes ».

Il concluait en soulignant que les forces armées de l'Arabie saoudite et de l'Egypte qui mettent en œuvre 200 chasseur F15 et F16 seraient les plus aptes à s'engager en première ligne, avec le soutien des Américains et des Européens.

De ce court panorama où se télescopent le rêve et la réalité, il est possible de dégager quelques enseignements.

  • Il est paradoxal qu'au moment où la France tente de rehausser l'influence de sa diplomatie, en particulier en prenant des initiatives fortes dans les crises surgies sur les fractures culturelles de la planète, où aucune action politique ne vaut sans l'appui de moyens militaires solides, on s'applique précisément à réduire la capacité de nos forces armées, à une échelle rarement vue auparavant.

  • La puissance politique et militaire de l'Europe est en situation de déshérence grave, probablement encore en recul depuis 2005, année de l'échec du vote du traité constitutionnel. Cette catalepsie est d'autant plus inquiétante que d'importants bouleversements, dont les conséquences sont encore difficiles à cerner, sont en cours dans le Monde Arabe, et que les  Etats-Unis  pourraient, à l'avenir, être moins portés à s'engager pour défendre les intérêts de la Vieille Europe.

  • Après avoir échoué à rallier à son intervention en Afghanistan les principaux pays de la zone asiatique[4], l'OTAN montre une fois de plus ses limites pour fédérer un engagement au Moyen Orient en liaison avec les états du Monde Arabe. Les réticences de la Turquie, seule puissance non occidentale de l'OTAN, confirment que l'organisation n'est pas adaptée à un élargissement de ses missions hors de la zone atlantique.

  • Dans la logique des conflits modernes dits asymétriques, qui est celle de l'influence contre la puissance, l'asymétrie de l'information biaisée et univoque, agissant sur les émotions plus que sur la raison, est aussi redoutable que l'asymétrie des forces et des stratégies de combat, où, d'un côté on s'ingénie à respecter les lois de la guerre et le droit des conflits, tandis que de l'autre, on s'en dispense, prétextant une caution historique, culturelle, nationale ou théologique.

  • L'efficacité de ces stratégies asymétriques par médias interposés qui véhiculent un message et des mises en scène victimaires est aujourd'hui multipliée par la propagation instantanée et l'ubiquité des nouveaux moyens de communication. Ne pas l'anticiper lors du déclenchement d'une opération militaire et ne pas en tenir compte lors de leur déroulement, c'est s'exposer à de graves déconvenues.

(1) Le 20 mars l'Egyptien Amr Moussa, Président en exercice de la Ligue Arabe convoquait une réunion des 22 pays de la Ligue pour examiner les conséquences des bombardements occidentaux : « Ce qui se passe en Libye ne correspond pas à la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne. Ce que nous voulons, c'est la protection des civils, non pas le bombardement d'encore plus de civils ». La déclaration de la Ligue Arabe faisait suite à une critique de V Putin qui avait assimilé les attaques contre la Libye à une « croisade ».  Le Président Medvedev s'était aussitôt désolidarisé de lui.

(2) Il est tout de même un peu incohérent que 2 années à peine après que Paris ait réintégré l'Alliance on en arrive à constater que l'OTAN est un outil militaire que son marquage très occidental gène dans le « traitement » des crises sur les fractures du monde.

(3)Compte tenu de l'état des opinions publiques et des difficultés en Irak et en Afghanistan, il était en effet possible d'anticiper que des différends surviendraient au sein de l'Alliance et de l'UE.

[4] Ni la Chine, ni le Pakistan ou l'Inde ne se sont impliqués dans les opérations en Afghanistan.

 

François TORRES

Officier général (2s)

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