Le 13 septembre dernier, Alain Chouet, observateur lucide et expérimenté du Moyen Orient, s’exprimant devant l’amicale des anciens de la Légion étrangère, a prononcé  une conférence aux conclusions pessimistes sur la situation régionale. Il rappelle  une stratégie méconnue, élaborée depuis 40 ans, que le gouvernement israelien actuel appliquerait en s’appuyant sur une administration Trump erratique. Mais, selon lui, la conduite de la guerre aventuriste du gouvernement de M Netanyahou pourrait rapidement amener Israel dans une impasse diplomatique et stratégique  aux conséquences dramatiques.

Planet Earth from the space at night. Near East and Africa, Arabian Peninsula, Egypt, Iraq, Iran, Israel, Jordan, Lebanon, Palestine, Gaza, Syria, India, Pakistan and Turkey.

Le Moyen Orient que nous avons connu, celui des accords Sykes-Picot, des chevauchées de Lawrence, des mandats, de la Déclaration Balfour, du Liban-Monte Carlo, du Pacte du Quincy, des résolutions de l’ONU, des États sans Nation et des Nations sans État est mort et bien mort.

Par la violence multidirectionnelle de sa réaction à l’abomination du 7 octobre, Israël l’a tué. Mais ce n’était en fait que le coup de grâce porté à un agonisant.

De 1945 à 2015, rien n’a fonctionné au Proche Orient en matière de gouvernance et de stabilité. Ni les formes démocratiques ou protodémocratiques – républiques parlementaires ou monarchies constitutionnelles – ni les formes autoritaires, ni les formes révolutionnaires, ni même les formes islamo-salafistes ou théocratiques.

Le Palestinien errant s’est substitué pour longtemps au Juif errant. Avec pour vocation d’aller errer le plus loin possible tant les satrapes de la région adorent la Palestine mais haïssent les Palestiniens.

Et ce ne sont pas les sauts de cabri des nos naïfs responsables occidentaux tenants mordicus d’une solution à deux États qui y changeront quelque chose.

Donc, maintenant « on va où ? »

On va vers une évolution annoncée et formalisée dès 1982 qui a été bien vue aux États-Unis mais très peu en Europe et pratiquement pas en France où nos élites ont une fâcheuse tendance à ne pas lire.

En Février 1982, Oded Yinon haut fonctionnaire au Ministère des affaires étrangères israélien a publié dans la revue Kivunim un article sur l’avenir d’Israël. Il y prône la dispersion des pays voisins d’Israël, Liban, Syrie, Jordanie, Irak en micro-états communautaires et confessionnels; des micro-états qui perdraient ainsi toute dangerosité du fait de leur taille réduite,  constitueraient autant de digues face aux vagues de l’océan musulman sunnite hostile, et qui  justifieraient l’existence d’Israël en tant qu’État à fondement religieux.

À partir du moment où on a un État druze, un État alaouite, un État maronite, un État chiite, un État kurde, etc., pourquoi pas un État « juif » ?.

La stratégie proposée a reçu un début d’exécution à l’été 1982 quand l’armée israélienne a pénétré au Liban jusqu’à Beyrouth pour apporter son soutien aux milices chrétiennes face aux Palestiniens. Elle a cependant été provisoirement abandonnée suite à la menace d’une intervention syrienne, à l’assassinat de Bashir Gemayel et au massacre dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila.

Mais le concept a continué de faire son chemin aux États- Unis. Il a été repris à beaucoup plus grande échelle avec le plan dit du « Grand Moyen Orient » élaboré par l’administration Bush.

Le concept est celui d’un Moyen-Orient démocratique conservateur, bourgeois, libéral, commerçant, apaisé parce qu’éclaté sur le plan communautaire de façon à constituer un ensemble de petits pays homogènes et plus ou moins rivaux entre eux dont aucun n’aurait la puissance suffisante pour s’opposer soit aux intérêts américains, soit aux intérêts israéliens. C’est une idée récurrente depuis les années 70. Remodeler la carte du Moyen Orient, de l’Égypte à l’Indus, était déjà en filigrane dans la pensée d’Henry Kissinger sous l’administration Nixon ou dans celle de Zbigniew Brzezinsky sous l’administration Carter.

Ce projet a été formalisé en 2006 On le trouve détaillé, argumenté sous la plume du Colonel Ralph Peters dans un article intitulé « Bloodborders » (frontières sanglantes) publié, cartes à l’appui, par le « Armed Forces Journal », revue très lue et très influente dans les forces armées américaines, à la Maison Blanche et au Département d’État.

Je ne le détaille pas ici sauf pour observer que le coeur du dispositif repose sur la création d’un grand Irak chiite sous étroite tutelle américaine qui incorporerait le sud de l’Irak et les communautés chiites des deux rives du Golfe Persique aux dépens des zones pétrolières de l’Arabie et de l’Iran. La réaction de ces deux pays a été violente et cela s’est terminé par le départ sans gloire des Américains de Baghdad en 2011.

La partie n’était pour autant pas terminée et elle est réactivée depuis l’action terroriste d’envergure menée par le Hamas le 7 octobre 2023.

Je ne reviens pas sur le fait que cette action s’inscrivait dans une stratégie iranienne visant à torpiller les accords d’Abraham. La manoeuvre a échoué parce que Téhéran a mal évalué les

évolutions politiques en Israël.

La réaction israélienne a donc été bien au-delà d’une réponse violente à Gaza pour en éliminer le Hamas quel qu’en soit le prix humain. Elle s’est étendue au Liban avec la décapitation et la neutralisation du Hizballah, à la Syrie avec la destruction du potentiel militaire du régime et sa chute, à la Jordanie où les colons de Cisjordanie poussent les Palestiniens de Judée et de Samarie et même à l’Egypte qui devra bien finir par accepter des réfugiés de Gaza.

Et c’est à ce point de désordre qu’on voit spontanément ressortir du chaos les cartes de Oded Yinon et Ralph Peters.

On y lit que l’Irak est durablement divisé en trois : un Kurdistan quasiment indépendant au nord; un sud chiite rallié à l’Iran; un centre sunnite plus ou moins rallié aux djihadistes salafistes.

La Syrie est en train de se diviser en cinq. Le nord-est aux mains des Kurdes qui revendiquent une large autonomie ; le sud avec les Druzes qui refusent de déposer les armes et refusent l’hégémonie du nouveau pouvoir islamiste quitte à en appeler avec succès à l’assistance militaire d’Israël ; au centre-est, dans le désert limitrophe de l’Irak, une zone grise abandonnée aux reliquats de l’Etat Islamique hostiles au pouvoir de Damas ; au nord ouest la reconstitution d’un réduit montagneux où se réfugient les Alaouites que le nouveau pouvoir à Damas a entrepris de commencer à persécuter dans le silence des opinions publiques occidentales et de leur médias..

Le Liban où la fin de l’hégémonie politique et militaire du Hizballah redonne du souffle aux autres minorités, en particulier les chrétiens, les druzes et les chiites qui n’entendent pas être jetés avec l’eau du bain et veulent avoir certaines formes d’autonomie.

On est donc engagé dans un remodelage radical de l’ordre régional qui a été complété par une offensive massive des États-Unis et d’Israël contre le régime affaibli et chancelant des mollahs de Téhéran que l’administration Trump tout autant que l’administration Netanyahou souhaitent abattre définitivement.

On me reproche souvent mon manque d’optimisme pour le Proche Orient. Mais je dois bien dire que depuis plus de 50 ans que j’étudie et arpente la région, le pire que je pouvais prévoir est toujours arrivé. Je n’ai jamais été déçu et mon pessimisme n’a jamais été pris en défaut!

Alors, je relèverai une récente observation de Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France qui nous a souvent éclairés de son expertise de la région. Je le cite : « Israël est en train de gagner des batailles et de perdre la guerre ».

Je crois bien qu’il a raison.

D’abord parce que, quand on fait la guerre, il faut fixer des buts de guerre, sinon on est condamné à une guerre sans fin.

Or, quels sont les buts de guerre annoncés par Israël ?

* Anéantir le Hamas ?

C’est mission impossible car le Hamas est l’expression locale de la    Confrérie des Frères Musulmans présente dans l’ensemble du monde musulman et ses

   communautés émigrées. En matière de violence, la Confrérie comblera les trous laissés par

 l’affaiblissement du mouvement à Gaza. Dans le domaine politique et diplomatique, la Confrérie joue sur la victimisation des Palestiniens pour propager dans le monde entier et surtout en Occident la haine d’Israël et des Juifs.

Libérer les otages ?

Il faudrait pour cela anéantir le Hamas qui a fait de l’incertitude sur le sort des otages une arme de guerre et cela renvoie donc à la question précédente.

Détruire le potentiel nucléaire iranien et provoquer la chute du régime islamique ?

Malgré les incontestables réussites militaires israéliennes et l’appui américain, le régime iranien se montre très résilient. Son potentiel nucléaire est atteint etretardé mais nullement détruit. Et l’Iran revient sur la scène politique internationale avec l’appui des BRICS et de l’Organisation de Shangaï alors qu’Israël perd tous ses appuis internationaux.

Netanyahou est en train de gaspiller en quelques mois le capital mondial de sympathie et même d’empathie dont bénéficiait l’État Hébreu depuis 1948 au risque de se couper des soutiens extérieurs dont le pays a un besoin vital.

Qui aurait pu imaginer qu’un jour on brûlerait des drapeaux israéliens dans les universités américaines et européennes ?

Qui aurait pu imaginer qu’un jour un premier ministre d’Israël serait inculpé par la justice internationale de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité ?

Et Israël est effectivement en train de se fabriquer un environnement totalement et résolument hostile, et plusieurs générations nombreuses de militants résolus à provoquer sa perte tandis que ses soutiens historiques lui feront défaut.

Or l’histoire nous prouve qu’aucun pays, aucune nation ne peut exister durablement uniquement environné d’ennemis qui ont juré sa destruction et isolé du reste du monde. Les royaumes francs du Levant (Jérusalem, Tripoli, Antioche, Edesse, etc.) en ont fait l’expérience. Ils ont duré deux siècles.

Et ils ont bien été contraints de rembarquer faute d’avoir pu s’insérer dans un environnement hétérogène mais unanimement hostile.

Alain Chouet

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