ARMÉES : Quand la communication politique abîme le moral des troupes (et celui des Français)

Posté le vendredi 29 mars 2019
ARMÉES : Quand la communication politique abîme le moral des troupes (et celui des Français)

Ainsi donc la question militaire aura fait irruption dans l’histoire du traitement médiatique du mouvement des « Gilets jaunes ». Si la parenthèse semble close alors que ces lignes sont écrites, elle mérite analyse, car elle n’est pas sans conséquence.

Les effets délétères d’une annonce

Au départ de l’histoire se trouve une déclaration de Benjamin Grivaux, à la sortie du conseil des ministres du mercredi 20 mars. Dans un contexte de forte polémique sur le maintien de l’ordre, il décrit les différents pans du dispositif prévu pour la 19e journée de manifestation et termine en annonçant « la mobilisation renforcée du dispositif Sentinelle pour sécuriser les points fixes et statiques, conformément à la mission du dispositif Sentinelle. »

Les termes « conformément à la mission du dispositif » renvoient au fait que les militaires sont bien mobilisés pour faire face à d’éventuelles attaques terroristes. Du côté de l’état-major des Armées, il n’y a aucune ambiguïté sur ce point. Le gouvernement a assuré qu’il n’y en avait pas eu de son côté non plus, et on ne demande qu’à le croire. Et pourtant, depuis que Sentinelle a été déployée en janvier 2015, jamais cette opération n’aura été l’objet d’une telle tension médiatique en dehors d’un moment d’attaque terroriste.

Cette annonce contient en fait les effets délétères qu’elle va produire. Benjamin Grivaux, en ne se donnant pas la peine de préciser que les militaires ne seront là que pour faire face à d’éventuelles attaques terroristes, ouvre la porte à de bien trop nombreuses interprétations.

Plus encore, le choix même de communiquer sur les modalités de l’emploi de Sentinelle dans ce contexte particulier prête à confusion : depuis 2015, l’opération a été déployée dans discontinuer, y compris lors de journées de manifestations lors desquelles survinrent des face-à-face tendus.

Aucun gouvernement, cependant, dans une situation de très forte attention médiatique sur la question des dispositifs de sécurité, n’avait communiqué en liant aussi nettement l’opération à des annonces concernant le maintien de l’ordre.

Trois jours de chaos informationnel

Cette innovation de communication dans ce contexte particulier ne pouvait manquer de susciter une focalisation médiatique très forte, articulée autour de l’hypothèse que les militaires de Sentinelle se trouvent, à un moment ou à un autre, face à des manifestants.

Cette hypothèse était alors d’autant plus envisageable que les premières informations qui ont filtré le même mercredi faisaient état d’un déploiement statique des militaires autour de lieux de pouvoir (l’Élysée ou l’Assemblée nationale) déjà choisis par le passé comme cibles réelles ou symboliques par certains manifestants. Ce dispositif correspondait, en outre, à une demande formulée par certains syndicats de police après les très chaotiques journées de mobilisation du mois de décembre.

S’ensuivent alors en toute logique, trois jours de chaos informationnel et de surenchères dramatisantes.

Un certain « camp de l’ordre » imagine déjà, avec enthousiasme, des militaires faisant face aux manifestants tandis que, dans l’autre camp, quelques meneurs instrumentalisent à leur tour l’information équivoque pour mobiliser leurs troupes. Très légitimement, les militaires de l’opération Sentinelle peuvent avoir la sensation de servir de renforts aux forces de police dans un rôle qui n’est pas le leur et d’être désignés comme des cibles symboliques majeures aux manifestants qui souhaiteraient en découdre avec l’autorité de l’État.

La tension n’a commencé à redescendre que lorsque la ministre des Armées s’est fendue d’un tweet visant à mettre fin à de « faux débats » (en grande partie déclenchés par son propre gouvernement) et affirmant sans ambiguïté que les militaires ne seraient pas déployés aux alentours des zones de manifestation.

À l’arrivée, samedi, pas un treillis n’est finalement apparu sur une image télévisée ; pas un journaliste n’a eu à rendre compte d’un face-à-face fortuit et dangereux entre manifestants et militaires.

Le mal est fait

Et pourtant, malgré cette paisible et heureuse issue, le mal est fait. Comme à chaque fois que le politique sort sa carte kaki sans réellement réfléchir à l’usage qu’il en fait.

Un militaire de l’opération Sentinelle interviewé par des journalistes de France Info a déclaré : « L’armée, au niveau du gouvernement, ça reste le petit joker. On le sort quand on en a besoin. »

Sentinelle est une opération particulière, structurellement porteuse de toutes les ambiguïtés politiques que l’on voit surgir une à une depuis les attentats de 2015. D’autres, en des gouvernements différents, en ont joué de manière équivoque, le plus souvent à des fins de communication. Avec cette séquence, un nouveau cap a été franchi.

Le recul manque encore, mais pendant trois jours des Français ont pu envisager que leurs soldats, engagés pour les défendre contre des ennemis extérieurs, pourraient tirer sur leurs concitoyens. Bien sûr, certains ont joué avec les interprétations les plus folles des annonces gouvernementales, colportées de réseau social en titres de presse fracassants. Cependant, ce sont aussi beaucoup d’honnêtes citoyens, simplement peu au fait des réalités militaires (ils constituent l’essentiel de la population, dans toutes les catégories de la société), dont l’esprit a été traversé par cette hypothèse.

On peut espérer que la force du réel et du déroulement de cette journée du 23 mars aient effacé chez la plupart cette désagréable idée. Chez d’autres cependant, elle demeurera sans doute ancrée.

Confusion autour du service national obligatoire

Moins dramatiquement, mais plus insidieusement, ce type de séquence produit les mêmes effets que ceux provoqués, il y a maintenant trois ans, par l’annonce fracassante du candidat Emmanuel Macron de rétablir un service national obligatoire qualifié de « militaire », alors qu’il ne devait avoir aucune finalité militaire.

Depuis, les débats qui accompagnent la mise en œuvre de cette étonnante promesse de campagne ne cessent d’alimenter la confusion, alors que les armées – bien que non-pilotes du dispositif – sont sollicitées dans un processus pour une part improvisée. Aucune ligne budgétaire, par exemple, n’est prévue pour qu’ils forment les encadrants des phases de préfiguration qui débuteront en juin.

Les militaires sont là, on les utilise. On brouille aux yeux de leurs concitoyens la fonction qu’ils occupent à leur service. On réduit la finalité combattante de leur engagement, à la fois prosaïque et tragique, à une fonction parmi d’autres, piochée dans un catalogue au gré des circonstances.

Pour les armées, et l’armée de Terre en particulier, la plus concernée en ces deux occasions, les conséquences de ce brouillage sont très concrètes. Si elles recrutent plus facilement que leurs voisines britanniques, elles doivent cependant maintenir un effort constant pour parvenir à attirer un nombre suffisant de candidats (avec 1,7 candidat par poste en 2016 pour l’armée de Terre).

Plus grand encore est le défi de la fidélisation : une armée qui perd trop vite ses jeunes soldats et ses cadres est moins efficace et moins solide, parce que les expériences se perdent et doivent en permanence être reconstituées. Or, là encore, le compte n’y est pas. Avec des contrats qui durent en moyenne 4,5 ans dans l’armée de Terre, l’objectif de 6,5 ans fixé au moment de la professionnalisation n’est toujours pas atteint (La fonction militaire dans la société, HCECM, 11ᵉ rapport, septembre 2017).

Un contraste immense

Bien des raisons expliquent cette difficulté de fidélisation, mais parmi elles la question de la reconnaissance que les militaires trouvent dans les yeux de leurs concitoyens et de leurs responsables politiques n’est pas négligeable. Seulement 43 % des soldats de l’armée de Terre pensent ainsi que les armées sont reconnues à leur juste valeur et 34 % qu’elles sont bien connues.

Ce gouvernement est celui du tournant budgétaire, avec une loi de programmation militaire annoncée comme celle de toutes les promesses. Reçue avec lucidité mais espérance par les militaires, elle n’a guère de sens si l’engagement de ceux à qui elle est destinée n’est pas reconnu dans ses ressorts profonds par ceux qui promettent. Elle n’a guère de sens non plus si les Français ne peuvent juger de l’utilité de ces moyens alloués qu’à l’aune de débats mal posés, de communication ratée et d’image volontairement ou involontairement brouillée.

Il n’y a rien de nouveau à ce qu’un exécutif bégaie dans l’usage de sa relation avec le fait militaire, loin de là. Les responsables politiques d’aujourd’hui sont aussi les héritiers de longues décennies de confusion et de difficulté à assumer le fait que les armées ont pour finalité l’efficacité dans l’acte combattant, finalité qui ordonne toute leur vie.

Cependant, plus les décennies s’écoulent, plus le contraste apparaît immense entre les postures de chefs de guerre que prennent désormais certains responsables politiques et les usages réels qu’ils font ou envisagent de faire des hommes et des femmes qui acceptent d’endosser l’uniforme.

Les annonces hasardeuses ploient heureusement, parfois, sous le feu des polémiques qu’elles provoquent, mais la trace, à chaque fois, marque durablement les esprits.

 

Bénédicte CHERON
Historienne,
chercheur-partenaire au SIRICE (Sorbonne Université),
chercheur associé à l'IESD (Lyon 3), Sorbonne Université


Déclaration d’intérêts

Bénédicte Chéron a reçu des financements de l'IRSEM (Institut de recherches stratégiques de l'Ecole militaire)

Partenaires

sorbonne

Source : www.asafrance.fr

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