ASAF : Impressions de Sword Beach le 6 juin 2014

Posté le dimanche 15 juin 2014
ASAF : Impressions de Sword Beach le 6 juin 2014

A l’invitation de président de la République, le vendredi 6 juin 2014, Gilbert Robinet secrétaire général de l’ASAF, représentait l’association à la cérémonie de commémoration du 70e anniversaire du débarquement à Ouistreham.

Un déplacement sous haute surveillance :

Il y a d’abord un train spécial affrété par le ministère de la Défense qui nous emporte au départ de la gare Saint-Lazare de Paris à Caen. Dans ma voiture se trouvent, à ma gauche, un camarade de promotion de Saint-Cyr, ancien chef d’état-major de l’armée de Terre et président du comité du Centenaire de la Grande guerre, devant, l’évêque aux armées, derrière, un ancien ministre et un juge antiterroriste très médiatique.

Les quais de toutes les gares traversées, dès celles de la banlieue parisienne, sont occupés par de nombreux policiers ou gendarmes. Chaque pont qui nous surplombe voit aussi une présence policière ; il en va de même pour les passages sous la voie. Enfin, un hélicoptère nous survole.

Un convoi de plusieurs dizaines de cars nous conduit de la gare de Caen à Ouistreham. Outre une impressionnante escorte de motards, je repère encore, le long de l’itinéraire interdit à toute autre circulation, un policier ou gendarme tous les 200 mètres environ. A la descente des cars, pour aborder la plage, « Sword Beach », où ont été dressées trois gigantesques tribunes couvertes, nous sommes filtrés par des trinômes de policiers internationaux : le mien est composé d’un Français, d’un bobby avec son casque caractéristique et d’un…Australien. L’accueil est déférent et sympathique.

Une jeunesse disponible :

La couleur bleue du badge suspendu à mon cou m’autorise à rejoindre la tribune centrale dite « présidentielle ». L’itinéraire est jalonné par des jeunes gens, filles en majorité, habillés tout de blanc, tandis que d’autres se trouvent à l’entrée de la tribune. Nous verrons ces jeunes tout au long de la journée et j’aurai l’occasion de discuter longuement avec certains d’entre eux. Ils assurent toute la logistique du site : ils véhiculent les vétérans en fauteuil roulant, et il y en a beaucoup, ils sillonnent les tribunes en permanence et distribuent de l’eau, ils servent à déjeuner, dans une grande tente réservée à cet effet, aux vétérans arrivés dès le matin. Ils sont souriants et très respectueux envers ces vétérans. Tous volontaires et bénévoles, ils viennent de toute la région proche. Bref, cette jeunesse réchauffe le cœur et constitue la preuve que la mémoire a bien été transmise car ils n’ignorent rien de ce qui s’est passé ici.

Ma tribune est composée de trois parties. Les trois-quarts supérieurs sont réservés aux badges bleus, le quart inférieur aux « VIP » munis d’un badge rouge. Au fur et à mesure que le temps s’écoule, elle se remplit d’anciens présidents de la République (V. Giscard d’Estaing et Nicolas Sarkozy), d’anciens premiers ministres, des membres du gouvernement, des présidents de l’assemblée Nationale et du Sénat, des membres des corps constitués (ambassadeurs, prélats). Devant encore, sur le sable recouvert d’un tapis rouge, une rangée de chaises face à la mer destinée à recevoir les chefs d’état et de gouvernement, et une autre demi-rangée, dos à la mer, face à la première.

Le temps est magnifique. La mer est belle. On aperçoit au loin un cordon de bâtiments militaires « poupe à proue » qui bouclent une zone maritime bordant le lieu de la cérémonie. Au cours de l’après-midi, un marin me dira que des filets sous-marins ont été tendus. Le ciel est d’un bleu limpide, le vent du littoral atténue la température qui doit être assez élevée. La tribune est presque pleine.

L’arrivée des différents acteurs :

Tout à coup, tout le monde se lève et une formidable standing ovation retentit tandis qu’une colonne de vétérans, de toutes les nationalités, chacun accompagné d’un militaire français (terre, air, mer) s’avance pour rejoindre la demi rangée de chaise qui nous fait face. Et les applaudissements durent, ils durent. Sacré nom de nom ! Voilà que j’ai la gorge qui se serre et les yeux qui picotent. Dans le train du retour, j’apprendrai que je ne fus pas le seul. Certains anciens n’ont rien sur la tête et le soleil tape. Je m’inquiète. Un peu plus tard, les militaires reviennent, chacun d’entre eux tenant un parapluie au dessus de la tête de chaque ancien.

Depuis le début de l’après-midi, sur la plage transformée en vaste scène, représentant la carte de l’Europe avec les mers qui la bordent, derrière laquelle se dressent des blocs de décor symbolisant (j’imagine ?) le mur de l’atlantique, des formations musicales militaires (Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et France) ont donné des concerts sous forme de parades. Ils laissent la place maintenant à un détachement interarmées (drapeau du 1er régiment de fusiliers marins de Lorient, commandos marine, chasseurs parachutistes, aviateurs, gendarmes de la garde républicaine) destiné à rendre les honneurs au président de la République. Celui-ci arrive accompagné du Premier ministre. Ils inaugurent le ballet des arrivées des chefs d’état et de gouvernement. Tous, à leur descente de voiture, emprunteront un tapis rouge bordé d’une rangée de gardes républicains avec casque à crinière et sabre, et qui longe sur sa gauche face à la mer la tribune où je me trouve. J’aurai donc l’occasion, me trouvant quelques mètres au dessus de leur tête, de les observer un par un tout à loisir pendant leur déplacement d’environ 200 mètres les conduisant à leur chaise respective. Chacun ou chacune, ou encore les couples, seront accueillis par une petite fille et un petit garçon vêtus de blanc, trois binômes au total qui se sont relayés et qui n’ont pas eu l’air plus émus que cela.

C’est parti ! Cela va durer exactement une heure au cours de laquelle reines (Royaume Uni et Danemark), rois (Norvège, Pays-Bas et Belgique), princes (Monaco et encore le Royaume-Uni), grand-duc (Luxembourg), présidents (Etats-Unis d’Amérique, Fédération de Russie, Grèce, Italie, Pologne, République tchèque, Slovaquie et Ukraine), chancelière de la république fédérale d’Allemagne, premiers ministres (Australie, Canada et Grande-Bretagne qui aura donc trois représentants) et gouverneur général de la Nouvelle-Zélande vont fouler le tapis rouge avant d’être accueillis par le Président de la République à leur entrée sur la plage. Quelles particularités sont à noter au cours de ce qui ressemble un peu à un défilé de mode? D’abord, à l’applaudimètre, le trio de tête est, incontestablement, dans l’ordre : monsieur Obama, la reine Elisabeth II et la chancelière Merkel. Pour monsieur Poutine, c’est un peu plus modeste. La voiture des personnalités citées sont accompagnées d’une ou, au plus, deux voitures de sécurité à l’exception du « convoi Obama » composé de sept véhicules dont deux identiques à celui occupé par le président, y compris avec présence des fanions, servant de leurres. Vladimir Poutine est précédé d’une seule voiture. Curieusement, madame Merkel commet exactement la même erreur que celle qu’avait commise monsieur Hollande lorsqu’il lui a rendu visite la première fois à Berlin. En descendant de voiture, elle a évite soigneusement le tapis rouge et marche dans le sable avant que le protocole ne la remette sur la bonne voie. La reine d’Angleterre arrive dernière et après un long laps de temps après son prédécesseur, le président Obama. Elle parcourt le tapis rouge…en voiture. Elle ne marche donc pas sur les 200 mètres qui mènent à la plage. L’attitude des chefs d’état ou de gouvernement envers le binôme de jeunes enfants qui les accueille est très diverse. Le plus chaleureux à leur égard est monsieur Porochenko, le président ukrainien tout récemment élu. Angela Merkel bavarde avec eux. Pour tous, les enfants cheminent à leur hauteur de part et d’autre. Monsieur Obama, lui, penche sa longue silhouette vers eux et leur donne d’un signe de main le top départ Il est le seul qui, sur cette partie de son déplacement, fait des saluts de la main aux gens de la tribune qui le surplombent et dont je suis. Après leur accueil par le président Hollande, seuls la reine d’Angleterre et le président des Etats-Unis sont invités à aller saluer individuellement les vétérans qui, pour certains, se lèvent avec effort de leur chaise. Enfin, monsieur Cameron accompagné de son épouse arrive bon dernier, après sa reine, (on apprendra plus tard que la reine et lui ont longuement attendu leur voiture au château de Bénouville où ils ont déjeuné), il n’emprunte pas le tapis rouge et a débouche dans la partie où le président français reçoit ses invités sans être accueilli. En effet, notre président n’a pas encore terminé la présentation des vétérans à la reine. Sur trois écrans géants installés sur la plage derrière la scène, tout près du rivage, on peut suivre en gros plan toutes ces arrivées sauf la dernière. Chaque personnalité est accueillie par des applaudissements du public et de ses collègues arrivés avant elle. Ainsi, quand monsieur Obama arrive, on peut voir monsieur Poutine qui l’a précédé l’applaudir.

Les cérémonies :

Tous les chefs d’état ou de gouvernement sont installés. Le président Hollande passe le détachement d’honneur en revue et se déplace vers une petite estrade sous une tente dressée sur la plage, à gauche de la scène. Là, il fait un discours qui, je le crois est apprécié. Il déclare, en particulier, qu’il va entreprendre les démarches nécessaires auprès de l’UNESCO pour que les plages du débarquement soient classées « patrimoine mondial de l’humanité ». Il est très souvent entrecoupé de salves d’applaudissements parties du public et auxquelles les « grands » et, en particulier madame Merkel, très « bon public », emboîtent le pas. Au cours de ce discours, sur les écrans géants, on voit alternativement son visage ou celui de ses invités ou encore des images d’archives sur la guerre et le débarquement. Alors que messieurs Poutine et Obama ont été installés à bonne distance l’un de l’autre, le réalisateur s’amuse à les présenter côte à côte sur les écrans. Le public applaudit, Obama sourit, le sourire de monsieur Poutine est plus crispé. Un seul petit couac : vers la fin du discours, le président évoque la fin de la guerre en Europe, tout le monde applaudit lorsqu’ apparaissent sur les écrans les champignons nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki et alors que les applaudissements n’ont pas encore cessé. Petit instant de gêne. Plus significatif, à l’image peut-être de son mentor François Mitterand qui, lors de ses derniers vœux télévisés aux Français, leur avait dit, qu’après sa mort, il serait avec toujours auprès d’eux car il « croyait aux forces de l’esprit », François Hollande fait deux fois allusion à celles-ci, en particulier à la toute fin de son discours où, s’adressant aux vétérans, il leur dit : « Vous étiez là le 6 juin 1944, vous êtes encore là aujourd’hui et vous serez toujours là dans l’avenir par votre esprit ».

Commence alors la dernière partie de ce « jour le plus long », en particulier pour les anciens dont certains ont près de 100 ans. Il s’agit d’une scénographie en quatre actes réalisée par des jeunes et des adultes, là encore bénévoles et amateurs, tous recrutés dans les environs (je les évalue à environ 200) et qui ont répété leurs danses pendant des semaines. Les scènes qui se succèdent, sous forme de tableaux dansés, symbolisent les séquences qui simultanément apparaissent sur les écrans géants et qui retracent la guerre, le débarquement, les destructions des villes normandes. Il y a, comme dans les westerns, les méchants, c'est-à-dire ici les Allemands, habillés en noir et les autres habillés en kaki (pour les militaires alliés) ou en couleurs plus claires pour les populations.

Pour autant, ce n’en n’est pas fini des émotions fortes. Après qu’ait retenti la sonnerie « Aux morts » suivie de la traditionnelle minute de silence, la Marseillaise est entonnée par tout le public. Le chant provenant des trois tribunes emplit tout l’espace et donne la chair de poule. Puis, voici que deux vétérans s’avancent en direction de la scène. Il s’agit de Léon Gautier, 93 ans, l’un des dix derniers survivants du commando Kieffer, coiffé de son béret vert et de Johannes Börner, 88 ans, un parachutiste allemand qui, en 1944, lui faisait face. Ces deux là s’embrassent, se serrent mutuellement dans les bras. C’est encore un acte très riche de cette journée, sans doute le plus fort, le plus symbolique, le plus émouvant. Je vois des larmes dans de nombreux regards et….je n’en mène pas large moi non plus.

Et puis, c’est l’apothéose sur une note d’espoir, de paix et de fraternité, après que tous les danseurs soient revenus sur scène habillés de couleurs très vives (rouge, jaune, bleu) , et qu’ils aient construit autour d’elle les douze étoiles jaunes du drapeau européen avec des morceaux de décor qui, précédemment, symbolisaient les ruines des villes détruites.. Un feu d’artifice est tiré, accompagné de jets de fumées multicolores, l’hymne européen retentit et la Patrouille de France nous survole en lâchant son panache de fumées bleu blanc rouge.

Tout a une fin sauf le souvenir :

Voilà, c’est la fin, les différents acteurs vont quitter la scène : les deux héros d’abord, les vétérans ensuite, tous à nouveau salués par le président de la République et, enfin, les chefs d’état et de gouvernement qui vont être « ramassés » par leur voiture là où ils se trouvent. Le public n’a pas le droit de quitter les tribunes avant que tout ce petit (non, grand) monde soit parti. Mais prétextant une envie pressante, je réussis à émouvoir un policier (ce n’est pas bien, je sais) et j’assiste au départ des convois, en particulier de l’armada américaine où je compte cette fois treize véhicules dont certains ont le hayon ouvert découvrant un homme assis dos tourné à l’intérieur du véhicule et observant devant lui.

Le retour sur Paris se fait dans les mêmes conditions que pour l’aller. Nous échangeons les uns et les autres nos impressions. Certains ont déjà reçu des mails de proches qui, ayant suivi la cérémonie à la télévision, donnent leur sentiment. La qualité de l’organisation est reconnue par tous et tous ont ressenti de forts moments d’émotion. Le spectacle chorégraphique, quant à lui, a suscité quelques interrogations ; il fallait faire moderne sans doute, mais pas sûr que nos vétérans s’y soient retrouvés…

Dans dix ans, combien seront-ils encore ces héros ? Peu, sans doute. C’était donc leur journée à eux, oui, à eux. Ce n’était pas celle de messieurs Obama ou Poutine qui n’étaient là que pour leur rendre hommage et les remercier. De surcroît, grâce à ces vétérans, mon pays a connu, ce qui lui arrive rarement, un moment d’union nationale et de patriotisme autour de deux mots : courage et espérance.

Respect mes anciens ! Que Dieu vous garde encore un peu même si, comme l’a dit notre président, votre esprit ne cessera jamais de hanter ces plages.

Source : Général (2s) Gilbert Robinet secrétaire général de l’ASAF
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