ASIE JAPON : Le dilemme japonais en Asie Pacifique

Posté le mardi 14 décembre 2021
ASIE JAPON : Le dilemme japonais en Asie Pacifique

On le sait, le parti au pouvoir a remporté, le 31 octobre, les élections législatives au Japon. Shinzo Abe, qui s’était retiré le 16 septembre pour raison de santé après presque huit ans de pouvoir, avait cédé la tête de son parti, le parti libéral-démocrate (PLD, conservateur), à Fumio Kishida, 64 ans, élu le 29 septembre. La campagne électorale a été brève, dominée par la gestion de la pandémie, les difficultés économiques mais aussi la sécurité du pays dans le nouveau contexte de l’offensive américaine contre la Chine en Asie Pacifique.

En témoigne l’attention portée par le deuxième quotidien du pays, l’Asahi Shimbun, libéral, plutôt à gauche et pro-américain (huit millions d’exemplaires quotidiens) à la question sécuritaire. Ainsi, le 21 octobre, dans l’éditorial : « L'un des défis cruciaux auxquels le Japon est confronté en matière de politique étrangère et de sécurité est de protéger la paix et la stabilité dans le pays et dans la région grâce à des efforts fondés sur les principes pacifistes de la Constitution, dans un contexte de confrontation féroce entre les États-Unis et la Chine » (1). Principes pacifistes qui ont amené le Japon, après sa défaite en 1945, à « renoncer à jamais à la guerre » (article 9 de sa constitution). L’Asahi Shimbun constate encore : « Le paysage sécuritaire en Asie de l’Est est de plus en plus tendu, avec la Corée du Nord qui ne cesse de tirer des missiles balistiques et la Chine qui tente d’intimider Taïwan par des manœuvres agressives ». Puis, posant sans détours le débat qui occupe ses analystes et ses lecteurs : « La plupart des partis (…) partagent l'opinion que l'alliance du Japon avec les États-Unis est le pivot de sa politique étrangère et de sécurité. Mais suivre simplement l'exemple de Washington ne garantit pas la sécurité du Japon. Comme nous l'avons vu en Irak et en Afghanistan, les États-Unis commettent parfois de graves erreurs dans leur diplomatie, qui repose essentiellement sur la puissance militaire ».

Bien sûr, le Japon appartient au Quad, dialogue quadrilatéral pour la sécurité, après le tsunami qui a dévasté le Japon en 2004, avec les Etats-Unis, l’Australie et l’Inde. Quant à approuver que le club se transforme en « OTAN de l’Indopacifique », avec, à partir de 2017, le durcissement des relations entre Washington et Pékin, c’est une autre affaire. Que l’Indopacifique soit un espace « libre et ouvert, qui est également inclusif et résilient » oui, certainement - une définition actée le 24 septembre dans la déclaration finale du sommet tenu entre les alliés du Quad à Washington. Mais sans plus. De même, envisager, ce que le PLD avait inscrit dans son programme, le doublement du budget de la défense (qui passerait de 42 à 84 milliards de dollars, voire plus, s’approchant des 2% demandés par les Etats-Unis aux membres de l’OTAN), appelait des réserves dans un autre papier du quotidien (le 13 octobre) : « L'engagement du PLD en matière de dépenses de défense ne précise pas comment les fonds supplémentaires seront dépensés et n'indique pas quand l'objectif de 2 % sera atteint (…). Le manque de détails donne au groupe au pouvoir la possibilité de changer de cap, selon les analystes ». En conclusion ? « Nous allons avoir des élections et nous verrons si le grand public soutient la proposition du PLD ». Parce que « Tokyo doit devenir plus indépendant dans la formulation et la mise en œuvre de ses stratégies diplomatiques afin de pouvoir exprimer franchement ses points de vue à Washington chaque fois que cela est nécessaire, à partir des principes et des valeurs de base qu'il a défendus dans l'après-guerre ».

Sachant que l’après-guerre en Asie n’a pas été, comme en Europe, une période de gel des conflits armés. Outre la guerre de Corée, qui a vu la péninsule divisée entre le nord et le sud, il y a eu le Vietnam. Aujourd’hui ? « La stratégie militaire du Japon est axée sur la défense du territoire situé au bord de la mer de Chine orientale, où Tokyo est en conflit avec Pékin au sujet d'un groupe d'îles inhabitées » poursuit le quotidien. « La chaîne d'Okinawa, Taiwan et les îles qui s'étendent jusqu'aux Philippines forment ce que les planificateurs militaires appellent la première chaîne d'îles, une barrière naturelle aux opérations chinoises dans le Pacifique occidental ». Taïwan préoccupe, semble-t-il, plus précisément Tokyo – qui sait par ailleurs l’importance de ses relations commerciales avec son voisin chinois pour la prospérité du pays. Selon Asialyst cependant, un rapport chinois relève que le Japon apporterait une aide logistique aux Américains s’ils devaient défendre l’île : « Non seulement le Japon a envoyé des signaux à des niveaux officiels et individuels, mais il s’efforce de trouver des réponses (à une menace chinoise contre Taïwan) par le biais d’une alliance militaire avec les États-Unis, souligne ce rapport publié début novembre par le journal Asia-Pacific Security and Maritime Affairs » (2). L’auteur du papier, Wu Huaizhong, chercheur à l’Académie des Sciences sociales de Chine, cité par le South China Morning Post, va jusqu’à écrire que « la question n’est pas « si » mais « quand » le Japon prendrait une telle décision ».

Nul ne le sait, les Japonais étant très attachés à leur constitution. Mais de fait, le 26 novembre, le premier ministre Fumio Kishida a augmenté, pour l’exercice 2021, le budget de la Défense d’une enveloppe de 5,9 milliards d’euros, portant ses dépenses militaires à 47,2 milliards d’euros – un budget similaire à celui de la France, loin encore, il va sans dire, des plus de 220 milliards de celui de la Chine (chiffre 2020). Somme destinée, selon Le Monde (3) à « l’acquisition de missiles, d’avions de patrouille maritime ou encore de mines », dépense initialement prévue en 2022.

Dans le même temps cependant, le Japon cherche à renforcer ses liens avec d’autres partenaires dans la région Indopacifique. Avec l’Inde, par exemple, « un partenaire important en Indopacifique », mais pas seulement. On sait que l’Inde, tout en appartenant à l’alliance quadrilatérale du Quad, réfléchit à un positionnement plus autonome depuis le départ catastrophique des Etats-Unis d’Afghanistan, en août dernier, nous le relevions ici (4). Narendra Modi vient d’ailleurs de recevoir Vladimir Poutine le 6 décembre pour signer un certain nombre de contrats concernant en particulier la Défense (5). Modi assistait aussi selon l’Asahi Shimbun encore, avec l’ancien premier ministre japonais Shinzo Abe à un séminaire en ligne organisé par un groupe de réflexion australien le 19 novembre dernier. « Compte tenu de l'environnement sécuritaire régional qui est devenu de plus en plus sévère », déclarait Shinzo Abe dans un discours prononcé alors, « il est nécessaire d'élever la coopération bilatérale Japon-Australie en matière de sécurité et de défense à un nouveau niveau ». Mais on a vu aussi Fumio Kishida inviter à Tokyo, le 24 novembre dernier, son homologue vietnamien, Pham Minh Chinh – premier invité au Japon depuis le 31 octobre. La veille, les deux ministres de la Défense japonais et vietnamiens avaient, selon le Courrier du Vietnam (6) « convenu de s’opposer aux efforts unilatéraux pour changer le statu quo dans les zones maritimes de la région » - il s’agit évidemment des prétentions chinoises à privatiser la mer de Chine méridionale.

Selon le même quotidien francophone (le seul de la région, né en 1964), les discussions ont porté sur un spectre large, du développement des relations bilatérales entre les deux pays à la nécessité « de maintenir un ordre international fondé sur des règles », les questions de défense comprises (transferts de technologies et d’équipements). 

Tokyo cherche effectivement à engager ou approfondir un dialogue plus autonome dans la région Asie – comme à régler de vieilles querelles qui empoisonnent depuis la guerre ses relations avec la Russie en signant enfin, nous l’avons signalé ici, un traité de paix avec Moscou à propos des îles Kouriles (7). Pourtant, souligne Pierre-Antoine Donnet pour Asialyst (2), « Fumio Kishida, qui, jusqu’à son arrivée à la tête du gouvernement était plutôt modéré, a depuis adopté une posture plus radicale. Il semble là satisfaire les dirigeants du Parti libéral-démocrate (PLD, au pouvoir), y compris l’ancien Premier ministre Shinzo Abe », qui a gardé une grande influence sur le PLD. Et, rapportant ses propos lors d’une inspection des troupes japonaises sur une base au nord de Tokyo : parce que la situation est désormais « plus grave qu’elle ne l’a jamais été » et que « la sécurité autour du Japon change très rapidement à une vitesse sans précédent », puisque « des choses qui ne se produisaient que dans des romans de science-fiction sont devenues notre réalité d’aujourd’hui (…) désormais, je vais envisager toutes les options, y compris celle (pour le Japon) de posséder des capacités d’attaques de bases ennemies, de continuer le renforcement de la puissance militaire japonaise autant qu’il sera nécessaire ». Toutefois, ajoutait-il, je vais mener « des discussions calmes et réalistes ». Acceptons-en l’augure. Parce qu’il existe une opinion publique au Japon, que la victoire du PLD a été limitée avec un taux de participation de moins de 56%, et que rien ne vient résoudre le dilemme parfaitement posé par un politologue japonais, Masayuki Tadokoro : il faudra au Japon soit « réviser sa Constitution pour se doter d’une puissance militaire dissuasive » soit « accepter l’hégémonisme chinois sur la région. Toutes deux (options), pour l’instant, inacceptables pour la majorité des Japonais ».

Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène
http://www.leosthene.com
11 décembre 2021 

Cartes :

Les litiges territoriaux autour du Japon (source : Areion 24news)
https://www.areion24.news/wp-content/uploads/2020/11/GDD56-2-870x1024.jpg

Les enjeux géostratégiques en Indopacifique (source : Areion 24news)
https://www.areion24.news/wp-content/uploads/2020/11/GDD56-3-990x574.jpg

Notes :

(1) Asahi Shimbun, le 21 octobre 2021, Editorial - LDP candidates need balanced approaches on foreign policy
https://www.asahi.com/ajw/articles/14444327  

(2) Asialyst, le 1er décembre 2021, Pierre-Antoine Donnet, Les relations entre la Chine et le Japon se détériorent à grande vitesse
https://asialyst.com/fr/2021/12/01/relations-chine-japon-deteriorent-grande-vitesse/

 (3) Le Monde, le 26 novembre 2021, Philippe Mesmer depuis Tokyo, Le Japon prêt à doubler ses dépenses de défense
https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/26/le-japon-pret-a-doubler-ses-depenses-de-defense_6103698_3210.html

 (4) Voir Léosthène n° 1600 du 26 octobre 2021, L’Inde se repositionne en Indopacifique

(5) Les Echos, le 6 décembre 2021, Carole Dieterich, Une moisson de contrats pour Poutine en Inde
https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/une-moisson-de-contrats-pour-poutine-en-inde-1370156

(6) Le Courrier du Vietnam, le 26 novembre 2021, La visite du PM Pham Minh Chinh au Japon largement couverte par les médias japonais
https://lecourrier.vn/la-visite-du-pm-pham-minh-chinh-au-japon-largement-couverte-par-les-medias-japonais/933217.html

(7) TASS, le 6 décembre 2021, Japan to seek comprehensive development of relations with Russia, PM says
https://tass.com/world/1371129

 

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Source : www.asafrance.fr