BREXIT : c’est fait, l’avenir est ouvert

Posté le jeudi 26 décembre 2019
BREXIT : c’est fait, l’avenir est ouvert

« Dans les grands moments historiques, il faut toujours un moment pour que les Britanniques se mettent en train, mais ensuite, ils assurent ». (Emmanuel Todd, le 8 juillet 2016).

Nouvelle nuit courte à regarder se faire l’histoire – comme en juin 2016, quand nos voisins Britanniques avaient choisi par les urnes, à la stupéfaction quasi générale, de quitter l’Union européenne. La démocratie anglaise, c’est quelque chose, nous écrivait alors un ami marocain (1).
Trois ans pour confirmer que Brexit means Brexit. Mais la confirmation est sans appel – 365 sièges sur 650, 162 sièges d’écart avec les travaillistes au plus bas depuis 1935 - dans un exercice démocratique exemplaire : les électeurs ont donné au conservateur Boris Johnson une majorité sans précédent depuis des lunes - depuis Margaret Thatcher en 1987 - pour mener à bien sa promesse de respecter leur décision : « get the Brexit done ». Ce qui sera acté au 31 janvier prochain. Après, c’est une nouvelle aventure, les dangers de la haute mer : mais ça, nos îliens connaissent, par nécessité et par expérience. La mer, le vaste monde, c’est la condition de leur prospérité, et de leur liberté.

 

Sur le continent, on tremble. Le séisme est majeur.

Peu nombreux sont ceux qui osent poser les enjeux, fût-ce à court terme. Sur le terrain économique, Denis Jeambar s’y risquait pour Challenges (2) dès avant le vote, le 9 décembre : « Peut-on sérieusement évaluer dès à présent l’impact du départ d’un pays dont le PIB en 2019 s’élève à 2 481 milliards de dollars et les échanges avec l’UE sont si considérables ? Ils représentent en effet plus de 500 milliards d’euros (60% avec l’Allemagne, les Pays-Bas, la France et la Belgique), dont 190 milliards d’exportations vers les 27. Ces sommes annoncent un incalculable big bang aux conséquences encore imprévisibles pour les Britanniques et les Européens ».

Il y aura donc de nouveaux palabres, il faut s’organiser : Michel Barnier, négociateur en chef pour l’UE, disposera d’un nouveau mandat, à compter du 1er février. Lequel définira les priorités européennes et devra être entériné par les Etats membres. Mais l’inquiétude est générale. C’est la chancelière allemande Angela Merkel, qui, s’exprimant depuis le Conseil européen, tenu en même temps que les élections britanniques, l’exprimait le mieux : « Il y aura un concurrent à notre porte ». Un concurrent qui pourrait susciter certains jeux individuels des Etats au-delà de « l’intérêt supérieur » de l’UE ? Emmanuel Macron demande de la « loyauté ». En tout cas, les conclusions du Conseil (3) plaident, en anticipation, pour « l’unité et la transparence avec l’ensemble des Etats membres ». A suivre, sans naïveté.

 

Mais en termes d’enjeux, il y a beaucoup plus important, qui n’est pas dit et que nous avions évoqué ici (4) : que signifie la défection britannique pour l’avenir européen ? Et plus largement sur l’organisation du monde ? Peut-on y réfléchir ?

Le démographe et historien Emmanuel Todd s’y risquait, lui, il y a trois ans, en juillet 2016, juste après le référendum britannique (5) : « Le Brexit, c’est la fin de la notion de système occidental. Tous les réalignements sont désormais possibles. C’est la vraie fin de la Guerre froide ». Pourquoi ce verdict ? Parce que « depuis le XVIIe siècle, l’histoire économique et politique du monde est impulsée par le monde anglo-américain ». Ainsi la révolution industrielle est-elle venue d’Angleterre et d’Ecosse, « les révolutions industrielles française, allemande, russe et les autres n’en (étant) que les conséquences ». Même si, sur le plan politique, « l’apport de la révolution française à l’ensemble du continent a été capital » parce qu’elle a « généralisé l’idéal d’inclusion du peuple ». Cependant, « c’est l’Angleterre qui a inventé le gouvernement représentatif » - la monarchie parlementaire établie dès 1688 lors de la Glorious Revolution. A cela, la souveraineté de leur parlement, les Britanniques tiennent absolument. Or ils ont été profondément gênés par le transfert de cette souveraineté à Bruxelles – y compris dans les classes populaires souvent travaillistes, qui ont voté le Brexit hier et ont voté conservateur aujourd’hui - même « en tremblant », reconnaît Boris Johnson.

Il n’y a donc pas pour nos voisins seulement leur réticence envers une zone euro qu’ils voient « comme une catastrophe économique, comme une zone d’austérité et de stagnation ». Elle serait aussi « le lieu d’une dérive autoritaire antidémocratique ». 

Emmanuel Todd expliquait donc le choix du Brexit – ou l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, comme une manière de trouver « dans leurs traditions et dans leurs fondements anthropologiques, la force de s’adapter et de se reconstruire » dans le contexte du stress provoqué par la globalisation. D’où ce « re-basculement anglo-américain vers l’idéal national », très significatif, parce qu’il n’est pas isolé. L’Allemagne a été contrainte de se reconstituer en nation avec sa réunification dans les années 1990, comme l’a été la Russie après la décomposition de l’empire soviétique. Des mouvements de fond. Conclusion ? « Essayer de se mesurer à l’Angleterre serait aussi déraisonnable que le fut d’essayer de faire plier la Russie. La Grande-Bretagne est une île, mais elle n’est pas isolée. L’anglosphère, ce sont les Etats-Unis, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni, dont la population globale est déjà supérieure à celle de l’Europe entre Brest et Varsovie ». Son constat, qui est très étayé, il faut le lire, bouscule ? Peut-être. Mais il faut se souvenir qu’un Emmanuel Todd alors tout jeune avait annoncé sans se tromper en 1976 (La chute finale) l’éclatement de l’URSS. Et qu’il a cette fois remarqué, il y a donc trois ans, l’existence et la dimension de Boris Johnson.

 

Boris Johnson, justement : sera-t-il vraiment l’homme de l’histoire ?

Parce que, remarquait le Guardian britannique en examinant le détail des votes, il a conquis plus de sièges que de voix (6). Il faut en effet plus de 330 000 votes pour élire un Libéral démocrate, 50 000 pour élire un député travailliste, et seulement 38 000 pour un Conservateur – ou plus de 850 000 voix pour élire un Green. Boris Johnson le sait, il n’est pas vainqueur en voix, il n’a pas conquis les cœurs : « Je veux que les gens du nord-est sachent que le parti conservateur et moi-même récompenseront leur confiance » a-t-il dit à ces électeurs qui viennent, note Alexandre Counis pour les Echos (7) « changer la base électorale du ‘Tory Party’ et sans doute sa politique, car il faut désormais les retenir ». Sa conquête des bastions travaillistes du nord et du centre de l’Angleterre lui impose en effet de sérieuses contraintes. Il n’est pas certain que les mesures nécessaires à « transformer l'économie pour qu'au-delà de Londres les électeurs du Nord bénéficient, eux aussi, des emplois de la tech » - ou à sauver le système de santé public, le NHS, conviennent à sa base libérale. Même si, comme le relève la politologue Sarah Holbolt, professeur à la London School of Economics, il est aujourd’hui « moins dépendant des hard Brexiters de son parti que s’il avait disposé d’une majorité plus courte ».

 

Ensuite ? Boris Johnson aura à se préoccuper de la cohésion interne du « Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du nord ».

On le sait, tous les Britanniques n’étaient pas favorables au Brexit. Des tensions existent avec l’Ecosse, où les indépendantistes ont raflé 55 sur les 59 sièges du pays : la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, réclame un référendum qui effacerait celui de 2014, pense-t-elle, quand l’Ecosse avait tourné le dos à son indépendance (à 55%). Mais dame Nicola a besoin, pour organiser une nouvelle consultation, de l’accord de Boris Johnson, qui écarte l’hypothèse. Et pour l’Union Européenne, il y a le précédent catalan… et le veto assuré de l’Espagne, qui s’opposerait à l’adhésion de l’Ecosse à l’UE.

En Irlande du Nord, le problème est autrement complexe. D’abord avec un problème d’équilibre interne entre unionistes du DUP, partisans du maintien au sein du royaume et Républicains du Sinn Fein qui réclament le rattachement à l’Irlande. Le partage du pouvoir prévu par l’accord de paix de 1998 est suspendu depuis 2007 et le retrait du Sinn Fein. Les élections du 12 décembre ont sanctionné les deux partis au bénéfice d’un parti non confessionnel, le parti de l’Alliance : faute d’une nouvelle coalition et d’un exécutif restauré au 13 janvier prochain, de nouvelles élections régionales seront organisées. Mais le plus important est de trouver avec l’Union européenne, sous le nom barbare de « Backstop », une solution pour éviter le rétablissement d’une frontière physique entre la province britannique d’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Donc préserver à la fois la paix, le marché unique européen et ses normes et la liberté britannique de négocier des accords commerciaux indépendants avec ses propres normes. Nous l’avons décrit ici (8) un mécanisme de résolution est possible – si Boris Johnson veut bien accorder au problème une attention qui lui a fait défaut.

Rien ne manque donc, à court ou à long terme, au drame qui s’est noué avec le Brexit – un big bang aux conséquences encore imprévisibles – pas même l’urgence (9). Oui, l’histoire se fait sous nos yeux, indécision comprise sur l’issue des bouleversements en cours pour l’Europe et au-delà.

 

Tous les réalignements sont désormais possibles.

 

Hélène NOUAILLE

 

 

Notes :

(1) Voir Léosthène n° 1125/2016, du 25 juin 2016, L’histoire qui se fait : recomposition à l’anglaise

Nuit courte en regardant se faire l’histoire. En regardant, sur le site de la BBC, tomber les résultats du vote britannique. Enfin à l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, une évidence. Le Brexit a gagné – ce courant souterrain pressenti, puis ignoré, qui donc en avait si bien parlé ? Recherche. « C’est l’histoire qui fait retour, cette histoire dont l’Europe croyait être sortie. Et dont elle espérait aussi faire sortir les autres. C’est que pour nous, Européens, “faire l’histoire” est un fardeau que nous avons déjà supporté et qui a failli nous écraser : les révolutions, la colonisation, deux guerres mondiales, la guerre totale, la Shoah… par combien de dizaines de millions de morts paye-t-on le privilège d’être les agents élus de l’Histoire ? ». Ce fardeau, faire l’histoire, 52% des Britanniques ont néanmoins choisi de le reprendre. Laissant en état de sidération ceux pour qui « reconnaissons-le, l’idéal de l’intégration européenne, qui faisait logiquement suite à l’engagement anti-totalitaire, a été l’horizon intellectuel des 20 dernières années ». Même quand un courageux (Brice Couturier, inlassable défenseur du rêve européen) osait écrire, dès 2009 : « Aujourd’hui, alors que nous assistons - pour dire vite - au passage d’un moment “kantien” à un moment “schmittien“, cet idéal européen me semble aussi sympathique que désuet ». Quoi qu’il en soit, les Britanniques ont-ils décidé de tenter l’aventure – de retrouver la haute mer et l’histoire. Bel exercice de démocratie. 

(2) Challenges, le 9 décembre 2019, Denis Jeambar, Grande-Bretagne : un vote qui va bien au-delà du Brexit

https://www.challenges.fr/monde/europe/elections-legislatives-du-12-decembre-en-grande-bretagne-un-vote-qui-va-bien-au-dela-du-brexit_688640 

(3) Conclusions du conseil européen du 13 décembre 2019 https://www.consilium.europa.eu/media/41805/13-euco-art50-conclusions-fr.pdf?utm_source=dsms-auto&utm_medium=email&utm_campaign=Conclusions+du+Conseil+europ%c3%a9en+(article+50)%2c+13%c2%a0d%c3%a9cembre%c2%a02019

(4) Voir Léosthène n° 1226/2017, le 9 septembre 2017, Le Brexit impose une réflexion stratégique

Nombreux étaient ceux, parmi les 27 de l’Union européenne, qui espéraient que le Royaume-Uni renoncerait, in fine, au Brexit. Et les négociations sont difficiles : les « divergences » ne portent pas sur des détails. Alors que l’UE veut régler les conditions de sortie du Royaume-Uni de l’UE (avec trois priorités absolues, facture des engagements à honorer, sort des citoyens européens sur le sol britannique et avenir de la frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord) puis discuter ensuite du futur des relations entre le Royaume et l’UE, on veut à Londres discuter du futur pour régler les modalités de sortie. Il y a en outre les accords de défense de la France avec le Royaume-Uni. Comment aborder une réflexion stratégique qui, écrit Caroline Galactéros, prendrait en compte « la permanence de certains fondamentaux stratégiques de l’ordre international » ?

(5) Atlantico, le 8 juillet 2016, Entretien avec Emmanuel Todd sur le Brexit

https://www.atlantico.fr/decryptage/2753532/emmanuel-todd-etape-numero-4-apres-le-reveil-de-allemagne-de-la-russie-et-du-royaume-uni-doit-etre-le-reveil-de-la-france-suivre-les-anglais-est-conforme-a-notre-tradition-revolutionnaire#EmX2BZ2W6QgLIhPo.99

(6) The Guardian, le 13 décembre 2019, Molly Blackall (voir dans le live à 21H13) Growing calls for electoral reform after vote share per party is revealed

https://www.theguardian.com/politics/live/2019/dec/12/general-election-2019-uk-live-labour-tories-corbyn-boris-johnson-results-exit-poll

(7) Les Echos, le 15 décembre 2019, Alexandre Counis, Sa large victoire aux législatives offre à Johnson un Brexit rapide et des perspectives à gauche

https://www.lesechos.fr/monde/europe/sa-large-victoire-aux-legislatives-offre-a-johnson-un-brexit-rapide-et-des-perspectives-a-gauche-1156598 

(8) Voir Léosthène n° 1407/2019, du 21 septembre 2019, Brexit : une paix des braves en vue ? Une offre, mode d’emploi

On le sait, éviter le rétablissement d’une frontière physique entre la province britannique d’Irlande du Nord et la République d’Irlande est un problème majeur (« Backstop ») entre Boris Johnson et l’UE. Or trois hommes très introduits dans les affaires européennes, enseignants aussi dans des universités prestigieuses, Joseph Weiler, Daniel Sarmiento et Jonathan Faull, se sont penchés sur un mécanisme de résolution. Un système qui permettrait de respecter les « objectifs » décrits par Jean-Claude Juncker, dont l’Accord du vendredi Saint, impératif fondamental pour la paix en Irlande. Ainsi qu’un « continuum des échanges entre le Nord et le Sud ». Et qui préserverait aussi l’intégrité du marché unique européen. Seul impératif : il implique « un principe de confiance mutuelle et de coopération sincère » entre deux partenaires souverains qui se connaissent bien. Qui dit mieux ?

(9) Le Figaro/AFP, le 17 décembre 2019, Brexit : à peine réélu, Boris Johnson met la pression sur Bruxelles

https://www.lefigaro.fr/flash-actu/brexit-a-peine-reelu-boris-johnson-met-la-pression-sur-bruxelles-20191217

Rediffusé sur le site de l'ASAF : wwww.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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