SOCIETE : D’une guerre à l’autre

Posté le mercredi 22 avril 2020
SOCIETE : D’une guerre à l’autre

En septembre 1917, un caporal de 36 ans, brancardier d’un régiment de tirailleurs, est sur le Chemin des Dames, pendant la Seconde Bataille de l’Aisne. Il dit sa « Nostalgie du front » dans des pages qui rappellent les « Journaux de guerre » d’E. Jünger, des pages qui peuvent choquer : « Lors donc que viendra la paix désirée des nations (et de moi tout le premier) quelque chose comme une lumière s’éteindra brusquement sur le Terre. Par la guerre, une déchirure s’était faite dans la croute des banalités et des conventions. /…/ A la paix, toutes choses se recouvriront du voile de la monotonie et des mesquineries anciennes. /…/ La nuit tombait maintenant tout à fait sur le Chemin des Dames. /…/ J’ai songé, alors, à ces cataclysmes d’une prodigieuse grandeur qui n’ont eu, jadis, que des animaux pour témoins. Et il m’a semblé à cet instant que
j’étais devant cette chose en train de se faire, pareil à une bête, dont l’âme s’éveille, et qui perçoit des groupes de réalités connexes, sans pouvoir saisir le lien de ce qu’elles représentent. »

En février 1919, le caporal, décoré de quatre citations dont deux palmes, de la Médaille militaire et de la Légion d’honneur, est en zone d’occupation, dans le pays de Bade. Il écrit un nouveau chapitre intitulé « Terre promise » qui commence par un cri de rage et de désespoir, la politique politicienne ayant repris comme avant :

« - Alors, ce n’était donc que cela, la Paix !...
- La Paix qui pendant ces longues années de souffrance a brillé sans cesse en avant de nous, comme un mirage…La Paix qui nous donnait le courage de tenir, et d’attaquer, parce que nous pensions lutter pour un monde nouveau…
La Paix que nous osions à peine espérer pour nous, tellement elle nous semblait belle…
C’est donc que cela, ce qu’elle nous réservait !...
/…/ Un instant émus, unis, grandis, dans une défense commune, les hommes, aussitôt que l’étreinte du danger s’est relâchée, sont revenus à leur éparpillement égoïste et jaloux. »

Ce caporal, Teilhard de Chardin, prêtre et jésuite, a refusé le statut officiel d’aumônier pour rester au plus près des combattants comme brancardier et aumônier auxiliaire. Il aura été de toutes les batailles (Flandres, Champagne, Verdun, Somme etc.). Il a rédigé ses notes dans les tranchées ou lorsque son régiment était au repos en arrière de la ligne de front, notes qu’il reprenait sous forme de textes retravaillés et regroupés dans des « Ecrits du temps de la guerre[1] ». Déjà d’une grande culture scientifique il deviendra un paléoanthropologue et un géologue mondialement reconnu. C’est dans les tranchées qu’il a élaboré les bases de sa pensée philosophique et théologique, de sa démarche spirituelle qui lui vaudront l’acrimonie de Rome après une polémique sur le péché originel. Mais ceci est un sujet qui n’a pas sa place ici. En revanche, en relisant « La nostalgie du front » et surtout « Terre promise », on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la situation actuelle de la planète puisque cette pandémie est une guerre mondiale.

En effet, il observe que ces changements profonds et attendus par bien des hommes dans les tranchées, ces bouleversements des mentalités, de la société, des rapports entre les hommes et les nations ne se sont pas produits. Il observe qu’aucune leçon ne semble avoir été tirée par les dirigeants et par les peuples des quatre terribles années qui viennent de s’écouler. Il observe que le lendemain ressemble à hier. On sait où cela va conduire : échec de la Société des Nations, une paix de Versailles catastrophique pour l’Europe, la crise économique de 1929, la montée des populismes, les camps de concentration nazis et le goulag, la deuxième guerre mondiale.

Et pourtant dans les pages suivantes, Teilhard qui croit en Dieu mais qui croit aussi au monde comme scientifique et philosophe va dire son espérance dans l’humanité.

Bien qu’avec cette pandémie, on soit bien loin des hécatombes de la Première Guerre mondiale, il est permis de réfléchir à ce demain nouveau que l’on nous annonce dans tous les médias à la lumière de ce qu’écrit Teilhard.

 

Le front aujourd’hui, ce sont les hôpitaux et les EHPAD, les laboratoires de recherche ; les soldats, ce sont tous ces soignants et chercheurs mobilisés sans relâche pour vaincre la pandémie. Mais le temps des experts en tous genres n’a pas pour autant disparu après la formule d’usage et de précaution que demain ne sera pas comme hier. Laissons-les à leurs hypothèses, prédictions, supputations pour se demander si, dans quelques mois, il ne faudra pas s’écrier : « Alors, ce n’était donc que cela, la pandémie ! » Est-ce qu’au contraire sortira de cette « guerre » un nouvel ordre mondial qui mettra l’humain et l’humanité au cœur des relations internationales, ou est-ce que ce nouvel ordre mondial ne se limitera qu’à une nouvelle distribution des cartes ? Evitons de nous perdre en prédictions à court et moyen terme pour nous inscrire dans une réflexion à plus long, très long terme et faisons preuve d’humilité dans la promesse pour demain d’un monde nouveau qui ne ressemble pas à l’ancien.

 

Dans « Terre promise », le caporal Teilhard de Chardin nous dit ses certitudes et son espérance dans l’humanité plus que dans l’homme, sans que nous ayons à en changer une ligne : « L’Histoire nous apprend que le Monde s’est amélioré, somme toute à chaque refonte nouvelle. » Et pour tous les soldats de ces deux guerres : « Prouvons-leur, du moins, que nous avons conquis le droit d’espérer. »

En effet, jamais l’Histoire n’a relaté un évènement qui concerne simultanément la totalité des peuples de la terre. Certes aujourd’hui la catastrophe et les bouleversements qui affectent l’économie mondiale sont au centre des préoccupations au même titre que la bataille contre le virus.

Mais il faut surtout retenir cette union sacrée, peut être momentanée, de toute l’humanité pour mener cette guerre, même si subsistent malheureusement encore bien « des déchets et des parasites ». Puisse Saint-Exupéry avoir raison sur les hommes : « Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur du grain. »

Et si, comme Teilhard de Chardin, après la Première Guerre mondiale, il faudra peut-être constater dans quelques années que cette pandémie aura été oubliée, « l’Humanité s’est trouvé momentanément meilleure pour avoir vécu, quelques mois, dans l’influence d’un Idéal commun. »

 

Henri PONCET
Officier général (2s)

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[1] Pierre Teilhard de Chardin Ecrits du temps de la guerre (1916-1919) Les Cahiers Rouges Grasset 168

Rediffusé sur le site  de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr