ROYAUME-UNI : Brexit et accords de Lancaster House. Organisation du soutien des armées EXTRAIT de l'audition du général François LECOINTRE.

Posté le vendredi 14 septembre 2018
ROYAUME-UNI : Brexit et accords de Lancaster House. Organisation du soutien des armées EXTRAIT de l'audition du général François LECOINTRE.

Charles de la Verpillière, député et membre de la commission de la Défense de l’Assemblée nationale.


Quelles sont les implications militaires de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, notamment sur l’aspect opérationnel, l’OTAN, mais aussi l’application des accords de Lancaster House ?
D’autre part, par curiosité, j’aurais aimé comprendre ce que vous entendez par « l’approche fonctionnelle a supplanté l’approche organique ».

 

Général François Lecointre, chef d’état-major des Armées


Monsieur de la Verpillière, il y aurait beaucoup à dire en réponse aux questions que vous m’avez posées sur le Brexit et sur le jeu savant des logiques fonctionnelle et organique dans l’organisation du soutien des armées !

J’ai reçu hier Sir Nick Carter, nouveau chef d’état-major des armées britannique, et je dois avouer que nous nous trouvons tous deux dans le même embarras : nous, militaires, faisons tout notre possible pour entretenir la flamme des accords de Lancaster House, mais tout dépend in fine de décisions politiques qui nous échappent, et nous ne savons pas où vont les Britanniques. La mise en œuvre de ces accords s’est traduite par de grands progrès en matière d’interopérabilité, notamment grâce à notre projet de force expéditionnaire conjointe. Avec mon homologue britannique, nous avons convenu de saisir toute occasion d’un engagement de cette force conjointe qui se présenterait. L’engagement d’hélicoptères lourds Chinook britanniques au Sahel peut d’ailleurs être vu comme marquant l’intention des Britanniques de ne pas tout lâcher.

Mais il faut reconnaître que d’autres signes ne vont pas dans le même sens. Je pense par exemple à notre coopération capacitaire, qui devient difficile. Vous savez que la partie britannique nous avait déjà contraint à réduire l’effort consacré à la phase de démonstration du projet de drone de combat FCAS, et vous avez certainement relevé que les Britanniques viennent d’annoncer leur intention de lancer leur propre programme de système de combat aérien futur. Celui-ci se présente comme un concurrent à notre projet de SCAF, projet franco-allemand que nous comptons ouvrir à d’autres partenaires. Je ne sais pas quelle est l’intention réelle des Britanniques dans cette affaire, et l’on ne peut exclure que cette annonce soit en réalité une sorte de coup politique. En effet, ils nous disaient il y a tout juste quelques mois ne plus avoir les moyens de nos ambitions conjointes initiales pour le projet de drone de combat FCAS ; comment auraient-ils aujourd’hui les moyens de financer quasiment seuls un nouveau programme d’avion de combat ? Il est difficile de prendre au pied de la lettre de telles déclarations.

Dans ces conditions, mon rôle consiste à continuer à approfondir notre interopérabilité par des exercices communs et, si possible, des engagements conjoints. C’est ainsi que nous montrons combien nos deux armées continuent à être l’une pour l’autre des partenaires importants, combien elles ont besoin l’une de l’autre et combien elles sont proches. Elles mettent en œuvre un outil de dissuasion nucléaire et ont la culture de l’engagement ; cela crée des convergences.

Quant aux approches fonctionnelles et organiques dans l’organisation de nos soutiens, j’en ai dit tout ce que j’en pense dans un article de la revue Inflexions intitulé « De la fin de la guerre à la fin de l’armée ». Pour résumer ma pensée, les armées étaient organisées de façon hiérarchique et pyramidale, avec différents échelons de synthèse permettant à chaque chef, à son niveau de commandement, de disposer de l’ensemble des moyens nécessaires à l’engagement de la force. Certes, cette organisation comportait de ce fait des redondances, qui étaient nécessaires pour garantir une certaine autonomie à chaque niveau de commandement ‒ telles une brigade, une division ou une armée. On a supprimé ces redondances, ce qui a conduit à faire de chaque unité une sorte de réservoir de forces, dans lequel on puise désormais pour composer au gré des engagements successifs une petite armée de circonstance. On a ainsi organisé les soutiens en grandes fonctions verticales, ce qui a fragilisé le commandement et s’est accompagné d’une grande pression sur les effectifs et les ressources. Il nous faut revenir là-dessus.

Cependant, nous ne reviendrons pas totalement aux organisations du passé, qui se justifiaient du fait de l’organisation de notre défense contre les forces du Pacte de Varsovie mais ne se justifient plus face aux menaces actuelles. Il s’agit avant tout de corriger les excès de l’approche fonctionnelle, dont les armées ont souffert ces dix dernières années.

EXTRAIT de l'audition du général François LECOINTRE.

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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