Général François LECOINTRE : "il est impératif de maintenir les ressources consacrées aux armées"

Posté le samedi 23 mai 2020
Général François LECOINTRE : "il est impératif de maintenir les ressources consacrées aux armées"

Extraits de l’audition du général d'armée François Lecointre,
c
hef d'état-major des Armées,

sur le bilan des opérations intérieures et extérieures
par la Commission des Affaires étrangères de la Défense et des forces armées

Le Jeudi 23 avril 2020

 

M. Christian Cambon, président.

(…) L'opération Résilience devrait accroître le coût des opérations : disposez-vous d'ores et déjà d'une estimation de son impact budgétaire ? La brusque dégradation des finances de l'État, qui sortiront exsangues de la crise, risque également d'affecter cette trajectoire financière. Qu'en pensez-vous ?
Enfin, nous craignons que les industriels de notre base industrielle et technologique de défense (BITD) ne soient durablement fragilisés, alors que nos forces armées rencontrent déjà un certain nombre de problèmes de maintenance. Là encore, estimez-vous que nos craintes sont fondées ?
Au sortir de la crise, l'opinion publique sera sans doute plus sensible à l'idée que les financements doivent aller aux hôpitaux et au secteur de la santé qu'aux enjeux de sécurité ou à l'armement. Dans ce contexte, les « marches » de 3 milliards d'euros prévues dans la LPM à partir de 2022 ne vont-elles pas devenir infranchissables ? Quelles sont vos projections à cette échéance ? Vous a-t-on donné des garanties concernant la pérennité de ces crédits budgétaires ?

Général d'armée François Lecointre, chef d'état-major des Armées. - Je vous remercie de l'opportunité qui m'est donnée d'échanger avec vous et de répondre à vos questions.

En introduction, j'aimerais réagir à cette idée que nos concitoyens pourraient considérer que la nécessité de conserver une armée forte dans un monde de plus en plus incertain ne serait plus une priorité.
La crise actuelle provoque des réactions de repli sur soi et d'isolement, qui sont de nature à rendre encore plus instable le monde de demain. Elle constitue également une sorte d'égalisateur de puissance entre les pays qui, quelle que soit leur taille, rencontrent des difficultés à la surmonter. Enfin, elle représente une menace pour tous les systèmes politiques et pour l'économie mondiale. C'est pourquoi notre pays doit garder sa capacité à se défendre et à porter sa voix dans le monde, en s'appuyant notamment sur un appareil militaire digne de ce nom. Je compte sur votre appui, monsieur le président.

M. Christian Cambon, président. - Il vous est acquis, mon Général.

Général François Lecointre. - Une armée sert à se préparer à ce qui n'est pas envisageable. Si nous consacrions aujourd'hui la totalité de nos moyens à faire face à la survenue d'une nouvelle crise du même type, ce serait, de mon point de vue, une erreur extrêmement grave. J'observe au passage que, si nous redécouvrons le tragique de notre existence et la nécessité de redéfinir l'ordre de nos priorités, cette crise ne constitue pas à proprement parler une surprise stratégique, puisqu'elle avait été identifiée dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013 et la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017. Ce type d'expertises est malheureusement trop rarement pris en considération.

Mon propos s'articulera autour de trois points.

Le premier concerne la façon dont l'armée gère la crise.
Devant l'ampleur de l'événement, la ministre des Armées et moi-même avons proposé le déclenchement d'une nouvelle opération clairement distincte de l'opération Sentinelle, l'opération Résilience, que le Président de la République a officiellement lancée le 24 mars dernier à Mulhouse. Cette opération vise à répondre aux besoins exprimés par les autorités civiles dans les domaines sanitaire, logistique et, dans une moindre mesure, de protection, les armées n'agissant, dans ce dernier domaine, qu'en appui des forces de sécurité intérieures.

(…) Selon moi, le succès de l'opération Résilience s'explique par le fonctionnement même des armées, à la fois vertical et déconcentré. D'un côté, l'opération s'est révélée efficace grâce à notre maillage territorial, adapté aux réalités locales. De l'autre, l'approche centralisée, propre au fonctionnement militaire, a permis d'employer des moyens très spécifiques et rares. Je pense aux moyens maritimes ou aériens qui ont permis de délester les hôpitaux des zones les plus touchées par la crise, ou à l'élément militaire de réanimation (EMR) du service de santé des armées déployé à Mulhouse.

L'opération a mobilisé en moyenne plus de 3 100 hommes, une partie d'entre eux provenant de l'opération Sentinelle, l'autre partie de renforts dédiés spécialement à cette mission. Cette contribution peut certes paraître bien symbolique, mais elle a été parfois décisive : à titre d'exemple, l'aide fournie par l'EMR à Mulhouse ou par le bataillon de marins-pompiers de Marseille (BMPM) s'est révélée extrêmement précieuse pour éviter la saturation des services de l'État. Nous avons été au rendez-vous et le serons encore durant la phase de déconfinement, au cours de laquelle l'aide des armées sera certainement utile.

J'ai le souci permanent de préserver notre capacité à engager une réserve, que ce soit pour aider nos concitoyens en cas de dégradation de la situation en France ou pour faire face à des sollicitations impérieuses et imprévisibles auxquelles l'armée ne pourrait se dérober, par exemple sur l'un de nos théâtres d'opérations extérieures (OPEX).

En effet, malgré la crise sanitaire, les conflits perdurent. Près de 30 000 militaires restent engagés aujourd'hui au profit de la sécurité de la France et des Français sur le territoire national ou en OPEX, ainsi que 12 000 pompiers sous statut militaire et qui sont mis pour emploi au ministère de l'intérieur.

(…) Je voudrais maintenant vous présenter l'impact de la crise sur le fonctionnement courant des armées.

Il nous a fallu adapter nos modes de fonctionnement. Nous avons mis en place un plan de continuité de l'activité, qui définit depuis 2013 l'organisation à adopter en cas de pandémie virale. Ce plan a été ajusté au fur et à mesure de la montée du péril en Asie et mis en œuvre sans délai. Il continue évidemment de l'être en fonction de l'évolution de notre connaissance du virus et au gré de nos missions.

Il a ensuite fallu mettre en place des structures dédiées pour gérer cette menace : je pense à la cellule de crise que nous avons créée à Balard, le plateau ministériel de crise (PMC). Il est chargé de la gestion et de l'anticipation des conséquences organiques de la crise, ainsi que d'une cellule dédiée au suivi de l'opération Résilience. Il communique ses diagnostics sur l'évolution de la situation au ministère. Par ailleurs, il coordonne très étroitement ses activités avec la conduite des opérations sur le terrain : le travail de mise en cohérence et de synthèse réalisé par le plateau est décliné par les OGZDS, les CZM et les COMSUP sur les territoires. Là encore, l'organisation militaire s'est adaptée très rapidement grâce à la culture opérationnelle qui est la nôtre, mais aussi grâce au maillage territorial que j'ai évoqué tout à l'heure.

Malgré tout, et c'est mon troisième point, nous contractons progressivement une « dette organique » qui aura forcément des conséquences à moyen et long termes pour nos armées.

Cette dette aura un impact en termes de préparation opérationnelle, en portant préjudice au maintien en condition de nos matériels, ainsi qu'à la qualité de notre ressource humaine. Nous préparons certes les grandes relèves prévues à l'été sur nos théâtres d'opérations, mais la dette s'accroîtra à mesure que la crise se poursuivra. Il faudra ensuite parvenir à la résorber et à déterminer la manière dont nous pourrons remonter en puissance vers un modèle d'armée complet.
Je n'ai pas encore une vision claire de ce que pourraient être les ressources de la loi de programmation militaire. Je compte surtout sur les parlementaires... Évidemment, les besoins ne sont pas moins importants qu'hier. J'observe que les dépenses des armées, en plus d'être vertueuses, profitent au tissu industriel national. C'est vrai pour l'armement, mais aussi pour les dépenses du fonctionnement quotidien. Nous aurons donc des arguments à faire valoir au moment de la reprise pour que les ressources consacrées aux armées soient maintenues.

Enfin, les limites que je décrivais lors de précédentes auditions existent toujours. Les précédentes LPM et la révision générale des politiques publiques (RGPP) ont conduit à privilégier le management sur le commandement, l'efficience sur l'efficacité, la logique de flux sur celle de stock. Elles nous ont affaiblis et ont bridé notre réactivité, en allant à l'encontre de la singularité militaire. Aujourd'hui, ces faiblesses se trouvent cruellement mises en évidence par la crise : je pense à l'externalisation d'un certain nombre de fonctions, à la délocalisation de fonctions vitales, au manque de réserves opérationnelles et d'épaisseur organique de nos armées.

En conclusion, je souhaite dire combien je suis fier de nos armées : en plus des services qu'elles rendent à nos concitoyens, elles leur apportent un certain état d'esprit, une certaine culture de la gestion de crise, leur savoir-faire pour décider dans l'incertitude et suggérer des choix au politique. Ces compétences sont au fondement de la résilience de notre organisation. Cette culture est de nature à inspirer d'autres organisations car elle s'avère particulièrement utile en temps de crise; d'ailleurs beaucoup de nos partenaires viennent chez nous la chercher pour gérer les circonstances exceptionnelles que nous vivons. Voilà qui renforce l'importance de préserver la singularité militaire, qui est une composante essentielle de la résilience de notre nation.
 

Général d’armée François LECOINTRE
Chef d’état-major des Armées
Extraits d’audition

Pour lire l'audition du général d'armée François Lecointre, chef d'état-major des Armées, sur le bilan des opérations intérieures et extérieures, cliquez sur le PDF ci-dessous.
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Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr