GEOPOLITIQUE. Sergueï LAVROV à l’UE : Le sens d’un discours offensif

Posté le vendredi 04 juin 2021
GEOPOLITIQUE. Sergueï LAVROV à l’UE : Le sens d’un discours offensif

« Nous connaissons une crise de confiance particulièrement aiguë (...) avec une destruction des mécanismes de coopération » constatait le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov le 31 mai dernier, en déplorant que l’UE « s’isole de la Russie ». Il s’exprimait dans le cadre d’une conférence sur les relations UE-Russie organisée par le Conseil russe pour les Affaires internationales, avec le Portugal qui occupe la présidence tournante européenne jusqu’au 30 juin (1). Pour le ministre, cette détérioration est due au rapprochement UE-OTAN « sur une base d’une hostilité envers la Russie ». Son discours s’inscrit-il dans l’anticipation de la réunion qui doit réunir le 14 juin prochain les membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord en présence du président américain Joe Biden ?

Augusto Santos Silva, ministre portugais des Affaires étrangères, qui parlait au nom des vingt-sept, répondait en effet sur le même thème : « Nous comprenons, en tant que membre de l'OTAN, que l'Alliance Atlantique et la Fédération de Russie doivent maintenir un dialogue politique. Ce dialogue est d'autant plus important qu'il existe plusieurs points de friction dans les relations entre l'OTAN et la Russie » (2).
Bien sûr, reconnaissait Sergueï Lavrov, « je suis bien conscient (qu’en Europe) un certain nombre de forces raisonnables réfléchissent, dont le ministère des Affaires étrangères portugais, à trouver une forme de dialogue. Nos dernières rencontres avec les milieux d’affaires européens ont montré qu’il y a clairement des intérêts communs en matière d’investissements, de projets industriels. Aujourd’hui la Russie, même frappée par des sanctions, continue à être un partenaire-clef de l’Union européenne. Laquelle, de son côté, est l’un des partenaires cruciaux de la Russie en matière d’investissements ». Même si le volume des échanges n’est pas comparable à celui qui existait avant 2014. Au-delà de cet aspect, ajoutait le ministre, nombre de sujets, de la pandémie au climat, des accords de Minsk en Ukraine au Moyen-Orient, nécessitent un dialogue. Il faut trouver ensemble une « architecture de sécurité » qui assure la stabilité du continent.


La presse, en France au moins, n’évoque ni cette réunion, ni le discours des ministres. Mais plutôt les incidents en cours autour des espaces aériens, après le détournement par la chasse biélorusse, le 23 mai d’un avion européen survolant la Lituanie – détournement permettant l’arrestation lors de l’escale imposée à Minsk d’un opposant au régime du président Loukachenko, Roman Protassevitch (3). Selon l’AFP, et pendant quelques heures, « l'Allemagne a suspendu l'arrivée sur son territoire des vols de compagnies russes en réponse à l'absence d'autorisation délivrée par Moscou pour les vols Lufthansa vers la Russie » - il y a eu aussi des retards d’avions français et autrichiens vers la Russie.  L’indignation européenne est bruyante – contre la Biélorussie et contre son protecteur russe. Pourtant, le site allemand German Foreign Policy rappelle que les Européens ne s’étaient nullement émus, lors d’un « incident survenu en juillet 2013, lorsque plusieurs États de l'UE ont contraint l'avion du président bolivien Evo Morales à faire escale à Vienne en fermant brusquement leur espace aérien, où l'avion a été inspecté en violation des normes internationales. La raison en était que les États-Unis soupçonnaient le lanceur d'alerte Edward Snowden d'être à bord et voulaient l'arrêter après l'escale forcée. La demande a échoué uniquement parce que Snowden était resté en Russie » (4). 

 

A quoi doit-on ce climat délétère ? Le bon observateur George Friedman (ex-Stratfor) n’est pas naïf. Pour Geopolitical Futures (5), il a bien noté le discours de Sergueï Lavrov et l’explique avec clarté. On peut comprendre la perspective russe, dit-il, avec les propos que le président Poutine a tenus il y a quelques années : « l'effondrement de l'Union soviétique a été une catastrophe pour la Russie - pas l'effondrement du communisme, remarquez bien, mais la fragmentation de l'Union soviétique, dont le noyau avait été forgé à l'époque des tsars et qui protégeait la Russie de l'invasion ». Une situation dont les Russes pouvaient s’accommoder s’il existait une zone tampon – avec des gouvernements pour le moins neutres. Dans cette zone tampon, il y a la Biélorussie et bien sûr l’Ukraine. Zone dont ont nous relevions ici (6) avec l’historien René Martel l’importance géostratégique : « La question d'Ukraine est un problème international témoin » écrivait-il déjà en 1938. « Elle apparaît, en général, quand de profonds remaniements se produisent en Europe, quand un ordre nouveau s'instaure, quand l'équilibre des forces se modifie au centre ou à l'est du continent. Et il en est ainsi depuis trois cents ans ». En effet. C’est en 1654, après la dislocation du grand royaume de Pologne (1569), que l’Ukraine s’allie « à la naissante Moscovie ». Et porte « le coup fatal à la domination polonaise tandis qu'elle contribuait à faire de la Russie une grande puissance européenne, bouleversant ainsi tout le statut de l'Europe orientale ».

Qu’en dit George Friedman ? « La révolution ukrainienne de 2014 a rompu l'équilibre en remplaçant un président pro-russe par un gouvernement solidement pro-occidental. Poutine a considéré cela comme un coup d'État fomenté par les États-Unis, et il a cherché à garder le contrôle de la partie orientale de l'Ukraine qui borde la Russie ». Mais Friedman ajoute une observation intéressante pour comprendre à qui s’adresse le discours de Lavrov. Pas aux Etats-Unis, qu’il ne pourra pas convaincre. Mais aux Européens : pourquoi ?  Parce que l’Europe, divisée entre Etats, n’a pas de politique étrangère cohérente. Dans ce domaine, elle serait « dotée d'une politique étrangère singulière qui opère sous les auspices de l'OTAN » - organisation qui concerne 22 pays sur les 27 de l’UE ainsi que d’autres européens. « L'UE n'est pas l'Europe mais un traité de coopération économique entre la plupart des pays européens, mais pas tous » dit-il encore. Elle« n'a pas de politique étrangère au-delà de sa politique commerciale, et n'a pas non plus d'armée. Elle est institutionnellement réticente à ce que les questions de sécurité nationale s'immiscent dans les questions économiques ». C’est à elle que Sergueï Lavrov s’adresse, parce que fragmentée, « elle gèle l'OTAN et rend plus difficile une implication accrue des États-Unis. Sans l'OTAN, l'engagement américain devra se faire de nation à nation, et donc sans le soutien inconditionnel des pays européens ».

Propos partial d’un Américain engagé ? Pas vraiment, si l’on suit le constat sans appel de Renaud Girard, normalien, chroniqueur international et grand reporter au Figaro (7) : l’UE s’est bien dotée « depuis un an et demi, d’une ‘‘Commission géopolitique’’ ». Mais sans effet aucun. Si le journaliste plaide pour que « l’UE élabore une politique de sécurité digne de ce nom », il n’en reconnaît pas moins qu’elle « ne fait peur à personne ». Pire, écrit-il après avoir dressé une liste des humiliations subies à Moscou en février dernier (8), en Turquie en avril avec Ursula von der Leyen laissée debout par le président turc Erdogan, en mai avec les difficultés entre le Maroc et l’Espagne à propos des migrants, parmi d’autres marques de faiblesse, « elle se laisse marcher dessus avec une singulière complaisance ». C’est à elle que Sergueï Lavrov s’adresse directement, et, complète George Friedman, « dans ce contexte, son discours a du sens » parce qu’il dit « à ses dirigeants que la Russie répondra s’ils continuent à faire pression à l’Est ». Même si le soutien russe à la Biélorussie a confirmé sans ambiguïté que la puissance russe touchait maintenant les frontières des Pays Baltes et de la Pologne, les Européens ne passeront pas à une contre-offensive : « Ils ont peut-être été contrariés par l’incident de Ryanair (avec l’avion détourné par la Biélorussie) mais pas au point de vouloir affronter la Russie militairement ou même économiquement ».

Le site russe Sputnik a lui parfaitement relevé les propos tenus par le chef de l’Etat français dans le cadre de la conférence de presse post-conseil européen extraordinaire des 24 et 25 mai derniers (9). Emmanuel Macron y déclarait vouloir « recadrer » les relations de l’UE avec la Russie : « C’est la conviction profonde de la France depuis plusieurs mois. Nous avons besoin de recadrer très profondément notre relation avec la Russie pour ne pas être simplement réactifs, mais définir une stratégie de long, court et moyen terme compte tenu du fait que l’espace de sécurité européen passe par une discussion exigeante avec la Russie et compte tenu aussi de l’efficacité relative des dispositions que nous avons pu prendre durant ces dernières années ». En attendant la concrétisation de ce souhait, sachant, nous dit Elena Semionava, que la Commission européenne et le Haut représentant Josep Borrell « ont été mandatés pour la rédaction d’un rapport qui sera remis au mois de juin « afin de structurer cette relation » que peut-il se passer ?

On peut penser que les Européens s’inscriront, faute de mieux, le 14 juin, dans la tradition de « la politique étrangère singulière » relevée par George Friedman, « sous les auspices de l’OTAN ». Sous le regard, aussi, du président américain Joe Biden, lequel rencontrera le 16 juin en Suisse le président russe Vladimir Poutine, pour la première fois. C’est là que se régleront les affaires de l’Europe – sans les Européens.

 

Hélène NOUAILLE
Source : La lettre de Léosthène,

(http://www.leosthene.com

 

 Carte :

 La « zone tampon » entre la Russie et l’Europe (source : Geopolitical Futures)https://geopoliticalfutures.com/a-russian-move-in-europe/#&gid=1&pid=1 

Notes :

(1) Youtube, le 31 mai 2021, Discours de Sergueï Lavrov lors de la conférence sur les relations UE-Russie
https://www.youtube.com/watch?v=n79qPW55arY&t=40s

(2) Euronews, le 31 mai 2021, UE-Russie : "crise de confiance sans précédent" pour Sergueï Lavrov
https://fr.euronews.com/2021/05/31/ue-russie-crise-de-confiance-sans-precedent-pour-serguei-lavrov 

 

(3) Les Echos, le 4 juin 2021, Yves Bourdillon, Europe, Biélorussie, Russie : un jeu perdant-perdant
https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/europe-bielorussie-russie-un-jeu-perdant-perdant-132079NION

(4) German Foreign Policy, le 24 mai 2021 Quod licet Iovi… (Ce qui est permis à Jupiter…)
https://www.german-foreign-policy.com/news/detail/8606/

(5) Geopolitical Futures, le 1er juin 2021, George Friedman, A Russian Move in Europe
https://geopoliticalfutures.com/a-russian-move-in-europe/

(6) Voir Léosthène n° 854/2013, le 15 juin 2013, L’Ukraine, courtisée à l’Est et à l’Ouest
Qu’est-ce qui se joue autour de l’Ukraine qui ramène ce pays charnière entre la Russie et l’Europe occidentale dans l’actualité ? C’est que l’Ukraine a obtenu, à la fin du mois de mai, le statut d’observateur au sein de l’Union douanière Biélorussie Kazakhstan Russie lancée en juillet 2012 avec pour objectif une Union économique eurasienne qui devrait voir le jour en 2015, et qui avance sans bruit. Dans le même temps, Kiev travaille à obtenir de l’Union européenne un accord d’association et de libre-échange qui pourrait être signé à Vilnius, fin novembre 2013 – si les conditions posées par l’UE sont remplies. Courtisée par deux côtés, que dit l’Ukraine ? Le ministre des Affaires étrangères, Leonid Kojara, résume au fond, avec un sens très gaullien, parfaitement la position : son pays n’a pas d’amis, mais des intérêts.

(7) Le Figaro, le 24 mai 2021, Renaud Girard, Renaud Girard: « L’Union européenne ne fait peur à personne ! »
https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-l-union-europeenne-ne-fait-peur-a-personne-20210524

(8) Voir Léosthène n° 1535/2021, le 10 février 2021, Relations russo-europénnes : le grand embarras
« La visite à Moscou du Haut représentant de L’Union européenne, Josep Borrell, annoncée avec enthousiasme comme une « démarche très ferme » de l’Europe à propos de l’arrestation du leader de l’opposition Alexeï Navalny semble avoir tourné tout à fait différemment ». En effet. Josep Borrell a appris au cours de sa réunion avec Serguei Lavrov vendredi après-midi, sans en avoir été au préalable informé, l’expulsion de trois diplomates européens, un Allemand, un Polonais et un Suédois, accusés d’avoir participé à une (des) manifestation(s) non autorisée(s) en faveur d’Alexeï Navalny. Diplomates qui sont déclarés non grata. Si surprenant ? Nous avions relevé ici en octobre dernier les mots très rudes de Sergueï Lavrov vis-à-vis de l’UE (n° 1510/2020). Les relations avec la Russie, on le sait, font question dans l’Union. Au retour du diplomate, l’embarras est flagrant. Quels intérêts l’UE défend-elle exactement dans cette histoire ?

(9) Sputnik, le 25 mai 2021, Elena Semionava, Pour Macron, l'UE a « besoin de recadrer très profondément » sa relation avec la Russiehttps://fr.sputniknews.com/france/202105251045648941-pour-macron-lue-a-besoin-de-recadrer-tres-profondement-sa-relation-avec-la-russie-/

 

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr
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Source : www.asafrance.fr