GILET JAUNE :  La « technostructure », bouc émissaire facile de la crise des « gilets jaunes »

Posté le jeudi 17 janvier 2019
GILET JAUNE :  La « technostructure », bouc émissaire facile de la crise des « gilets jaunes »

La chose n'est pas nouvelle. Dès que la situation politique et sociale se détériore, le pouvoir « charge » la technostructure, en misant sur l'impopularité, présumée inépuisable, des fameux « crânes d'œuf ». Cette fois, la dénonciation d'une « fonction publique toute-puissante » est venue de députés LaREM, mais, curieusement aussi, si l'on en croit un article récent du Monde, de conseillers de l'Élysée, dont l'un aurait même mis en cause « l'inspecteur des finances sortant de l'ENA qui décide de tout, alors qu'il n'a jamais mis un pied sur le terrain ». D'aucuns, sur les hauteurs de l'État, ont dû apprécier cet audacieux diagnostic…

 
Il est exact qu'au fil des ans, un puissant conformisme s'est installé et que les plus grands corps de l'État - bien plus, d'ailleurs, que la haute administration prise dans son ensemble et sa diversité - ont contribué à installer cet état d'esprit au confluent de la politique, des médias et des grandes entreprises. Un discours bardé de certitudes - et parfois desservi par des comportements individuels déontologiquement douteux… - vient contrarier le sentiment profond d'une société de plus en plus agitée par l'angoisse face aux perspectives inquiétantes de la mondialisation et de ce qu'il est convenu d'appeler pudiquement la « transition écologique ». La fameuse « pensée unique » est bien une réalité. Mais est-elle le seul fait de quelques hauts fonctionnaires entrés en politique ?


À vrai dire, elle a saisi toute la classe dirigeante, qui, quelles que soient ses origines professionnelles et ses orientations politiques, s'est mise à parler la même langue et à observer, surtout, les mêmes silences sur les sujets les plus cruciaux. Mais devant l'irruption brutale de la « France périphérique », pourtant identifiée et analysée de longue date, elle cède à la panique et s'apprête à livrer ses boucs émissaires à la vindicte générale. Il est même question de créer de nouveaux modes, plus ou moins fantaisistes, de démocratie directe quand on s'est bien gardé, jusqu'ici, de recourir à ceux, pourtant très souples et très larges, que prévoit déjà la Constitution.


Or ces facilités, pour banales qu'elles soient, témoignent d'une méconnaissance profonde des institutions de la Ve République. Il est exact que sous la IIIe, puis sous la IVe République, l'administration tenait largement les rênes du pays, compensant ainsi les faiblesses du système politique, les effets de l'instabilité ministérielle et de la fragilité des majorités. En 1958, les choses ont radicalement changé. La pleine autorité de l'exécutif a été restaurée, le parlementarisme a été rationalisé. Une administration forte a été réarticulée avec un pouvoir politique plus fort encore, infiniment plus stable et doté des plus efficaces moyens d'action (référendum, dissolution, article 49…).
 
Le président de la République et le gouvernement disposent d'un large pouvoir de nomination. Les plus hauts fonctionnaires de l'État - directeurs d'administration centrale, préfets, ambassadeurs - peuvent être remplacés chaque mercredi en Conseil des ministres. Car les outils du spoil system à la française - même si on s'obstine à ne pas le voir - existent bel et bien. On les appelle d'ailleurs - avec le plus parfait naturel – « les emplois à la discrétion du gouvernement ». De Gaulle, qui avait affronté un putsch et quelques autres péripéties, confiait à la fin de sa vie : « Après moi, les institutions continueront de fonctionner si on sait s'en servir : avec elles, on peut gouverner si on le veut. » On ne pouvait mieux dire.
Si l'exécutif hésite quelquefois à couper massivement les têtes, ce n'est pas par vertu, mais par réalisme : il sait qu'il lui faut de vrais professionnels du budget, mais aussi de robustes juristes, notamment pour accorder des orientations politiques de plus en plus fluctuantes avec un minimum de crédibilité publique. Les mêmes fonctionnaires, quoi qu'ils puissent par ailleurs en penser, feront ou déferont les mêmes lois et décrets qu'ils ont préparés, ou appliqueront successivement des politiques publiques totalement contradictoires : c'est le jeu de la démocratie. Il arrive, certes, qu'ils rappellent l'existence des lois ou l'utilité de respecter certains équilibres, ou encore la nécessité d'observer les engagements internationaux : ils sont, pour le coup, dans leur rôle. Au politique ensuite d'assumer ses responsabilités, s'il en a le désir, la volonté, le courage.

Mais cette méconnaissance prend aujourd'hui une dimension inquiétante : dans la situation actuelle du pays, qui est grave, ces attaques ne doivent pas être prises à la légère. Bien sûr, elles flattent dangereusement les instincts « populistes » les plus irrationnels, car la fracture entre une large partie de la société et ses élites est bien réelle. Toute une France qui se sent oubliée s'en prend volontiers au vieil État présumé centraliste, dont elle attend pourtant tout alors que ses moyens ne cessent d'être réduits. Mais la vraie fracture est d'une tout autre ampleur. C'est le système politique qui est visé au premier chef. Nos institutions n'inspirent plus ce sentiment de solidité qui fut si souvent vanté. Elles ont déjà été durement éprouvées par l'émergence du terrorisme le plus sanglant, qui a valu à notre pays de vivre pendant deux ans sous le régime de l'état d'urgence - un pays qui a même élu, sous ce régime, le président de la République et l'Assemblée nationale. La crise des « gilets jaunes », pour être assurément d'une autre nature, a mis crûment en lumière la fragilité de toutes choses.
 
On objectera que ce n'est pas la première fois. De Gaulle lui-même avait vu son pouvoir vaciller en Mai 68 et une partie des « élites » avait tenté d'en profiter pour le pousser vers la sortie… Confronté, lui aussi, à une certaine forme de crise de société, il avait sauvé les institutions non seulement par son génie politique, mais aussi parce qu'il savait pouvoir compter sur la solidité de son administration. Une administration qui le respectait parce que lui, la respectait. Il avait toujours beaucoup exigé des fonctionnaires, il n'avait cessé de leur imposer une rigueur de gestion sans égale, mais il ne leur répétait pas sans cesse, comme le fait la quasi-totalité du personnel politique aujourd'hui, qu'ils étaient trop nombreux, paresseux, inutiles. Il leur demandait tout, mais leur faisait comprendre qu'ils étaient indispensables au salut du pays… surtout en période de crise. Quant aux hauts fonctionnaires, il les voyait comme de grands commis chargés de transmettre les impulsions décisives que seul peut donner le pouvoir à son sommet.


Cinquante ans plus tard, de Gaulle n'est plus là, mais l'administration continue, de plus en plus difficilement, de maintenir le pays en état de marche : tout particulièrement les grandes administrations régaliennes, qui sont en charge de l'ordre public et de la sécurité intérieure. La constitution politique de la France est en crise, sa constitution administrative tient encore sous le choc. Mais pour combien de temps ?
Si les investisseurs étrangers conservent quelque confiance dans le système français, si notre pays continue à pouvoir s'endetter à des conditions aussi remarquables, ce n'est pas par l'effet d'un miracle : c'est parce que, chez nous, pense-t-on hors de nos frontières, on sait encore maintenir l'ordre, lever les impôts, en un mot administrer. Mais le doute commence dangereusement à s'installer. Si la réputation de notre État à l'étranger, si son crédit au sens le plus large s'effondre, alors notre démocratie entrera véritablement dans une crise irrémédiable.
 
Quelle que soit la nature exacte ou la portée des mouvements sociaux actuels - il est trop tôt pour le dire -, notre organisation étatique reste le seul rempart efficace contre cet effondrement. La clouer au pilori à travers ceux qui l'encadrent et la dirigent serait la plus dangereuse des facilités.
Car Pierre Legendre avait tout dit, dès 1969, dans sa légendaire histoire de l'administration française où il évoquait la confiance séculaire des Français dans l'État, sorte de réflexe acquis depuis le fond des âges : en France, écrivait-il alors, et « malgré les poussées les plus contraires, l'administration semble arbitrer la guerre civile ».

 

Arnaud TEYSSIER
Historien et haut fonctionnaire
Paru dans Le Figaro, 8 janvier 2019


Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

 

Source : www.asafrance.fr

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