Gouverner, c’est faire croire. LIBRE OPINION d'Hélène NOUAILLE

Posté le mercredi 18 mars 2020
Gouverner, c’est faire croire. LIBRE OPINION d'Hélène NOUAILLE

Gouverner, c’est faire croire.

(Nicolas Machiavel : 1467-1527)
Le Prince

 

Alors que la guerre commerciale engagée par Donald Trump contre Pékin – sur les traces du « basculement vers l’Asie » initié par Barak Obama - semblait être mise en pause, le ton monte à nouveau entre la Chine, scrutée, écoutée comme jamais dans les circonstances actuelles, et les Etats-Unis. Avec une agressivité chinoise inédite, au moins dans la forme et l’ampleur. Le nouveau porte-parole chinois du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian, reprenant le mode d’expression favori du président américain, le tweet, se lançait sans vergogne dans l’offensive le 13 mars : « L’armée américaine pourrait avoir apporté l’épidémie à Wuhan. Soyez transparents ! Les États-Unis nous doivent une explication! » (1).

En guise d’explication, le Secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, aussi irrité que son président, a appelé au téléphone son homologue Yang Jiechi et vertement répondu qu’il n’était pas temps de propager rumeurs et désinformation – mais de combattre ensemble l’épidémie.

Bien sûr, la démarche de Zhao Lijian s’inscrit dans les pas du président Xi Jinping, qui cherche, après des débuts laborieux, à conforter le régime, très critiqué sur les réseaux sociaux chinois pour avoir au début de l’épidémie tenté d’étouffer les voix des lanceurs d’alerte, dont celle de l’ophtalmologue Li Wenliang, disparu depuis, nous l’avons relevé ici (2). Colère exprimée malgré la censure, les menaces, les arrestations. « Nous savons qu’ils mentent, ils savent aussi qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, nous savons aussi qu’ils savent que nous savons qu’ils mentent et pourtant ils persistent à mentir » : la phrase attribuée à Alexandre Soljenitsyne, traduite en chinois et accompagnée d’une photographie vite effacée de l’écrivain russe circulait sur les réseaux sociaux en février. « Surgie du fond des âges », écrivait le sinologue François Danjou (3), « l’allégorie céleste de la légitimité impériale croise ainsi la puissance des réseaux sociaux (…). Le parti qui se crispe aurait tort de sous-estimer la force de ce symbole ».

Le parti le sait. Pour autant ou justement il a fait le choix de la propagande, maniée comme une arme de guerre, à la fois vers l’intérieur où les voix des médecins, témoins de première ligne restent fortes et accablantes pour le régime – il faut lire leurs témoignages, relayés par François Danjou (4), et vers l’extérieur, en se présentant comme un modèle de gouvernance plus efficace que les modèles démocratiques.

Plus efficace ? Peut-être faut-il lire ce qui vient de Chine, repris par la presse occidentale comme des certitudes (« victoire » contre l’épidémie, efficacité des méthodes dictatoriales du régime), avec la conscience de ce qui s’apparente à une information de temps de guerre. Une « information », nous rappelait l’ancien résistant et historien Jean-Louis Crémieux Brilhac (5) qui « appelle inévitablement l’intervention des pouvoirs publics pour soutenir, contrôler et, s’ils le peuvent, gouverner l’opinion publique intérieure, pour démoraliser ou induire en erreur les dirigeants des pays ennemis, saper leur opinion publique et pour influencer les neutres ». Croire à la victoire contre l’épidémie ? Pour l’opinion publique, la nouvelle est infiniment désirable. Opinion publique qui est en effet « plastique et influençable lorsque la propagande va dans le sens de ses aspirations ou exploite ses frustrations ».

Or si, comme Zhao Lijian lui-même le répondait à Mike Pompeo lors d’un point de presse, « la question de l’origine du virus revient à la science », les scientifiques travaillent. Et se posent des questions. Ainsi, cette équipe internationale de chercheurs (dont l’université de Columbia et l’Imperial College de Londres, avec d’autres), qui fait référence dans la modélisation des épidémies vient-elle de se pencher sur le nombre de cas détectés en Chine depuis le début de l’épidémie (6) : pour cela, relève le Figaro (7), « ils ont utilisé un modèle hyperréaliste de déplacements des populations alimenté par les nombreuses données disponibles en Chine avant que les premières mesures de restriction de transport ne soient prises le 23 janvier. En injectant les paramètres d’évolution de l’épidémie, notamment celles du nombre de cas dans plusieurs villes autour de Wuhan, ils ont déterminé le nombre de personnes qui seraient passées entre les mailles du filet, et leur contagiosité. Les résultats sont éloquents : près de 86% des personnes infectées n’auraient pas été détectées ». Contagieux, ce coronavirus, même sans symptômes, mais pas si mortel ? 

Peut-être, répondait le professeur Patrick Berche, ancien directeur de l’Institut Pasteur  et membre de l’Académie nationale de médecine sur une chaîne d’information continue, mais les cas peuvent être beaucoup plus nombreux (il évoquait le chiffre de 800 000 personnes, voire plus) et le chiffre des décès probablement fortement minoré. Il faut donc être très prudent. Ici, nous le serons.

Parole audible de l’opinion publique ? Parce que nulle part en Europe et aux Etats-Unis, les autorités n’ont pris la mesure du problème. Par exemple en France, Agnès Buzyn, affirmait à l’issue d’un conseil des ministres le 24 janvier que « le risque d’importation (du virus) depuis Wuhan est pratiquement nul » - même si elle confie, dans le Monde du 17 mars avoir le 11 janvier « envoyé un message au président sur la situation », et qu’elle prédit aujourd’hui « des milliers de morts » dans l’hexagone (8). Donald Trump pensait et disait que le virus partirait avec l’été, comme une simple grippe. L’Italie elle-même n’a pas compris immédiatement le danger du foyer lombard. De même Angela Merkel est-elle restée très silencieuse  - jusqu’à déclarer brutalement au Bundestag – qui en est resté muet – que 60 à 70% de la population allemande seraient impactés en provoquant peut-être 500 000 morts (9). Les uns et les autres ont-ils volontairement menti ? Ou plutôt ont-ils été pris à revers par un danger qu’ils n’ont pas vu arriver ? Parce que dans nos démocraties l’information est libre – la censure des pouvoirs publics inefficace – et que pour les opinions publiques, « quand l’écart entre le discours et la réalité devient patent, la propagande, non seulement perd tout crédit, mais se retourne contre ceux qui la font » - Jean-Louis Crémieux-Brilhac avait raison.

Pourtant, pour l’heure, les Chinois semblent marquer des points. Témoin ce commentaire, relevé dans La Stampa italienne par l’ambassade de France à Rome (sa revue de presse quotidienne, on peut s’inscrire sur le site, est remarquable) : « Commentaire. La Stampa, M. Panarari : « Si l'allié devient Xi » : « Les vrais amis se voient dans le besoin et cela vaut aussi pour les peuples et ce n'est pas vraiment une preuve d'amitié celle que plusieurs membres de l'UE sont en train de réserver à l'Italie, l'un des pays fondateurs de l'Union. Pendant cette urgence sanitaire et économique, les Italiens s'attendaient à un plus grand soutien de l'Europe, cette grande maison commune pour tous les membres, surtout quand il y a des difficultés. Au contraire, les pays du Nord continuent de défendre  les obligations du Pacte de stabilité plutôt que de tenter de stopper l'apocalypse économique. Il s'agit de l'énième témoignage que l'Europe semble être pensée uniquement quand " il fait beau ". Une profonde déception pour le peuple italien, de moins en moins européiste et qui a vu, au contraire, un soutien tangible de coopération de la part de la Chine, par l'arrivée d'un avion avec des médecins et du matériel sanitaire, une action importante visant à montrer l'engagement et l'efficacité ‘‘du paradigme chinois’’ dans cette guerre virale des mondes ». A entendre, de toute urgence !

Oui, la Chine cherche à « faire croire » que son régime est plus efficace, que « les valeurs dites universelles défendues par l’Occident se réfèrent au système de valeurs formé au cours du processus de développement de la société occidentale, ce qui correspond en fait à l’expansion continue des intérêts occidentaux » - nous l’avions relevé ici en février 2019 (10). Elle propose, elle veut imposer son modèle, aux « caractéristiques chinoises », définies par un philosophe contemporain sous le concept de Tianxia (Tout sous un même ciel) – on parle en fait d’hégémonie chinoise, de promesse de prospérité, de sécurité contre nos libertés. Aujourd’hui plus que jamais. Pour nous, nous rallions la lucidité de Jean-Louis Crémieux-Brilhac – sachant que oui, nous avons fait des erreurs, que oui « de formidables puissance privées qui se constituent en féodalités transfrontalières », avides dans tous les domaines, ont fragilisé nos démocraties. « L’opinion publique, je veux dire les opinions publiques doivent prendre conscience qu’elles sont, tout comme en temps de guerre, les enjeux de luttes de pouvoir ; elles doivent d’autant plus se souvenir qu’elles restent des acteurs du combat démocratique ».

« La lutte entre sociétés ouvertes et sociétés closes n’est jamais terminée ».

 

Hélène NOUAILLE
La lettre de Léosthène

Rediffusé sur le site de l'ASAF : wwww.asafrance.fr

Notes :

(1) Le Temps/AFP, le 13 mars 2020, Pékin soupçonne les Etats-Unis d’avoir apporté le coronavirus en Chine
https://www.letemps.ch/monde/pekin-soupconne-etatsunis-davoir-apporte-coronavirus-chine

(2) Voir Léosthène n° 1447/2020 du 19 février 2020, Coronavirus : la Chine en état de choc

(3) Question Chine, le 21 février 2020, François Danjou, Le navire tangue. Le régime se crispe.
https://www.questionchine.net/le-navire-tangue-le-regime-se-crispe?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+questionchine+%28QuestionChine.net%29

(4) Question Chine, le 13 mars 2020, François Danjou, Covid-19 : la démocratie, l’efficacité et l’attente des peuples
https://www.questionchine.net/covid-19-la-democratie-l-efficacite-politique-et-l-attente-des-peuples?utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+questionchine+%28QuestionChine.net%29

 (5) Persée, Mélanges de l’école française de Rome, année 1996, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Information, propagande et opinion publique durant la deuxième guerre mondiale, réflexions en guise de conclusion
https://www.persee.fr/doc/mefr_1123-9891_1996_num_108_1_4428

6) Science, le 16 mars 2020, Substantial undocumented infection facilitate the rapid dissemination of novel coronavirus
https://science.sciencemag.org/content/early/2020/03/13/science.abb3221

 (7) Le Figaro, le 16 mars 2020, Tristan Vey, Coronavirus : en Chine, près de 9 cas sur 10 seraient passés inaperçus
https://www.lefigaro.fr/sciences/coronavirus-en-chine-pres-de-9-cas-sur-10-seraient-passes-inapercus-20200316 

 (8) HuffPost, le 17 mars 2020, Romain Herreros, Agnès Buzyn livre des confessions accablantes sur le coronavirus (en accès libre)
https://www.huffingtonpost.fr/entry/agnes-buzyn-livre-des-confessions-accablantes-sur-le-coronavirus_fr_5e70b8cec5b6eab7793c6642

(9) Zero Hedge, le 11 mars 2020, Merkel Expect 60-70% of Germans To Be Infected with Coronavirus
https://www.zerohedge.com/health/merkel-expects-60-70-germans-be-infected-coronavirus 

 (10) Voir Léosthène n° 1356/2019, le 16 février 2019, L’harmonie du monde à la mode chinoise
« … Le problème posé par la Chine ne se réduit pas à une compétition commerciale où au rééquilibrage des comptes américains. Le Global Times, proche du pouvoir, l’exprimait sans ambiguïté : « les valeurs dites universelles défendues par l’Occident se réfèrent au système de valeurs formé au cours du processus de développement de la société occidentale, ce qui correspond en fait à l’expansion continue des intérêts occidentaux ». La Chine de Xi Jinping propose autre chose, un concept, « Tout sous un même ciel » (Tianxia), exprimé par exemple par un philosophe contemporain, Zhao Tingyang – connu pour ses essais, dont ses conversations épistolaires avec Régis Debray. Un concept qu’on pourrait résumer par « Tous sous un toit chinois », en somme. A l’examen, on parle bien de pouvoir et d’hégémonie.

 

Source : wwww.asafrance.fr