Guy LABOUÉRIE, le dernier amiral stratège du XXème siècle vient de disparaître.

Posté le jeudi 24 mars 2016
Guy LABOUÉRIE, le dernier amiral stratège du XXème siècle vient de disparaître.

Guy LABOUÉRIE

(1933 – 2016)

 

 

Guy Joseph Henri Labouérie, vice-amiral d'escadre, s’est éteint le 19 mars dernier et sera inhumé à Porspoder (Finistère) mercredi 23.

Pour au moins deux générations de marins, cet homme a été une référence. Homme d’action dans la pensée militaire, homme de pensée dans la vie de tous les jours, après 39 ans de service actif dans la Marine nationale, il quitte l’Institution en 1992 ou, comme il le disait « la marine m’a quitté » pour se consacrer à l’enseignement, à l’écriture et faire partager un « désir de mer » ancré au plus profond de lui.

Vice-amiral d'escadre, Guy Labouérie, membre de l'Académie de Marine, a d’abord été un spécialiste de la lutte anti-sous-marine. Il a commandé plusieurs bâtiments de combat (Le béarnais,  et navigué dans le monde entier. Il a contribué à la création des marines marocaine et saoudienne, avant de commander les forces navales françaises en Océan Indien et la flotte française pendant la guerre avec l’Ex-Yougoslavie. En 1992, il est en 2ème section, il crée STRATCO (Stratégie & Conseil, rattaché au groupe DCI) avec les généraux d’armée François Mermet (Air) et Jean-Claude Coullon (Terre) à qui l’on doit, notamment, le projet de Balard. Ancien professeur de méthode à l'École de Guerre navale (1979-1982) et directeur du Centre de l'Enseignement Supérieur de la Marine, il deviendra maître de conférences à l'ENA, professeur associé en maîtrise de sciences économiques à l’université de Rennes 1, professeur à l’école supérieure de commerce de Brest et fait partie dès sa fondation du comité stratégique de l’Institut de Locarn.

Il a publié de nombreux articles sur la défense, notamment dans le journal Le Monde et dans la revue Études et plusieurs ouvrages de stratégie (« Stratégie » (ADDIM, 1992), pour la plupart écrits à l'attention des "hommes de mer". Autant de réflexions regroupées dans des livres de référence comme "Défense et Océans, Propos de marin" (ADDIM, 1994) - réflexions sur la défense égrenées au cours de 25 années (1969-1994) - ou encore "Stratégie: Réflexions et variations" publié également par l'ADDIM en 1993; un essai: "Dieu de violence ou Dieu de tendresse ?", publié aux Éditions du Cerf (1982) après un roman: "Judith, espérance d'Israël : une femme contre le totalitarisme", publié aux Éditions du Centurion (1991). Sans oublier une longue série d’articles sur la plus grande bataille navale de tous les temps, la bataille de Midway sur le site European Security. Ce sera le thème de son dernier livre, "Penser l'Océan avec Midway", un nouvel acte de foi en faveur des richesses inexploitées ou mal exploitées de l'océan.

Regrettant de voir que l’élite politique n’avait pas de projet en ce qui concerne la mer, qu'il s'agisse des richesses inexploitées ou mal exploitées, il souffrait de compter les errements qui se sont multipliés au cours de ces 30 dernières années et déplorait « l'absence de vision » dans le domaine maritime alors que l'Océan recouvre 70% de la surface du globe, que 3 hommes sur 4 dans le monde vivent sur les côtes et que 80% de nos approvisionnements sont acheminés par voie maritime... Alors, comment expliquer qu’un pays comme la France - qui compte trois façades maritimes - puisse aussi peu se soucier de l'urgente nécessité de "repenser l'océan" en se dotant, enfin, d'une « véritable stratégie maritime, comme seuls les grands pays du monde ont su le faire pour asseoir leur puissance » ! L'exemple de Midway méritait bien d'être médité. Alors que l'État a su s'investir avec succès dans l'espace, depuis plusieurs générations, le domaine maritime n'est plus considéré comme une priorité. Il est évident que nos élites brillent par leur absence dans cette dimension, faute d'avoir appris que les grands empires s'étaient tous constituées pour avoir su tirer parti des richesses de l'Océan, de même qu'ils avaient disparu pour l'avoir oublié. Une absence de vision stratégique doublée d'un manque d'intérêt économique que l'on a bien du mal à s'expliquer, même si le général de Gaulle a créé en 1967 le CNEXO (Centre National pour l’EXploitation des Océans) qui, fusionnant avec l’Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes, donnera naissance à l’IFREMER très en pointe dans le domaine de la recherche, notamment des nodules polymétalliques.

Rappelant les propos de Jacqueline Tabarly qui, en 1988, lui disait regretter que "depuis trop longtemps, nos gouvernants, quels qu'ils soient, aient tourné le dos à la mer. Les Français sont des Terriens... et pourtant ils ont des côtes, ils ont des bateaux... Mais ils ne voient en la mer que des plages pour s'amuser et du poisson à manger". Le fait est que le politique n'a manifestement pas de projet. Pour résumer l'œuvre de ce stratège, disons comme André Siegfried qu'on « ne fait rien sans intelligence. Mais que l'intelligence seule est chose morte. Il faut de la passion ». Le regard passionné que l'Amiral Labouérie a toujours jeté sur l'Océan devrait interpeller ceux qui exercent le pouvoir. On ne peut en effet que regretter que cette dimension maritime, aussi stratégique, ait pu être trop souvent négligée pour ne pas dire occultée. Marié et père de six enfants, il restera pour de très nombreux marins français et étrangers « le dernier amiral stratège du siècle écoulé » comme le rappelle l’amiral Alain Coldefy.

 

 

Source : JF Dumont
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