Hong Kong. Essai de prospective par le général (2s) François TORRES

Posté le mercredi 14 août 2019
Hong Kong. Essai de prospective par le général (2s) François TORRES

Hong Kong.
La Chine et l’Europe, au fil de l’histoire.
Essai de prospective.

 

J’étais en Chine depuis le début des années 2000. Plus le temps passait, approchant les JO de 2008 – Xi Jinping était déjà au Comité permanent depuis un an, Vice-Président en charge de l’École Centrale du Parti et de l’organisation des jeux - plus je voyais s’exprimer une fierté progressivement dilatée en arrogance.

 

J’avais d’autres impératifs, mais l’ambiance devenue clairement moins accueillante aux étrangers fut une des raisons de mon départ en 2009. J’estime que le durcissement de la Chine dans ses rapports au monde date de cette époque. Une deuxième étape a été franchie en 2017, quand, après le 19e Congrès, tous mes anciens contacts politiques des centres de recherche, à Hangzhou et à Pékin n’ont plus répondu à mes messages.

 

En même temps, la somme de mes connaissances accumulées sur le Parti – évidemment loin d’être complète -, et sur ses rapports au pays et à la classe moyenne, pas tout à fait aussi fidèle qu’on le dit, m’ont laissé l’impression persistante d’une inquiétude, comme si la fermeté rigide affichée recouvrait d’importantes fragilités.

 

Nombre de mes contacts de la classe moyenne qui entendent le discours des échéances et du rêve chinois sont sceptiques. Une proportion non négligeable cherche un point de chute hors de Chine. « En Chine, les transitions se sont toujours mal passées ». Récemment une jeune maman de mes amies est allée à Hong Kong pour accoucher de son 2e enfant.  « On ne sait jamais ». Le tout me rappelle le jugement de David Shambaugh, ancien rédacteur en chef du China Quaterly, bible de tous les sinologues qui, en 2015, avait publié dans le Wall Street Journal un article férocement pessimiste sur l’avenir du parti.

 

Sa thèse qu’il a rendue publique en reconnaissant qu’elle mettait en danger sa réputation de sinologue respecté ayant ses entrées en Chine, était sans détours. Fruit disait-il d’une prise de conscience qui mûrissait  depuis les événements de 2008 au Tibet et de 2009 au Xinjiang, elle spéculait que la violente campagne de répression contre la dissidence et les corrompus est en réalité un signe de faiblesse qui renvoie à l’expression chinoise : waiying, neiruan 外硬 内软(dur à l’extérieur, mou à l’intérieur).

 

« En dépit des apparences » écrivait Shambaugh, « la machine politique est gravement endommagée et le Parti lui-même le sait mieux que quiconque ». (…). « Déterminé à ne pas être le Gorbatchev chinois, Xi Jinping pourrait bien, par sa politique despotique qui met la société et le Parti sous tension, rapprocher le régime de sa chute ».

 

Il y a quelque temps, un de mes amis professeur aux Langues’O me parlait du « cycle des chaos en Chine ». Je j’écoutais d’une oreille distraite. Mais aujourd’hui me remémorant les dangereuses impasses toutes sous-tendues par la rigidité crispée du « tout ou rien » en Mer de Chine, à Taïwan et à Hong Kong, je m’interroge sur les marges de manœuvres. 

 

A Hong Kong, par exemple la stratégie de la Direction politique semble être le pourrissement, espérant que la force d’entraînement des indépendantistes très minoritaires faiblira. En même temps, Pékin feint de considérer qu’en 2047 la mouvance démocrate acceptera de se faire avaler par le centralisme monolithique sans réagir. En somme, elle semble croire que les Hongkongais jouissant aujourd’hui des principales libertés démocratiques (hormis les élections du Gouverneur au suffrage universel) accepteront dans 28 ans de gaîté de cœur d’en être privés.

 

Rien n’est moins sûr. Les derniers sondages montrent que bien que leur confiance dans l’arrangement ait perdu de sa force, la majorité des Hongkongais toutes tendances confondues sont favorables au maintien « d’un pays, deux systèmes ». Ce qui signifie qu’ils sont hostiles à la règle chinoise du parti unique qu’ils sont attachés à leurs droits d’expression et de rassemblement en même temps qu’à l’indépendance de la justice. Enfin 11% des sondés (s’il est exact ce pourcentage est explosif) – soutiendraient l’indépendance de Hong Kong après 2047 ou seraient favorables à l’organisation d’un référendum (voir plus bas).

 

Autre source de tensions potentielles, alors que écarts de revenus s’aggravent, les générations plus jeunes formant aujourd’hui la pointe active des émeutes, confrontées à la concurrence de l’afflux des continentaux, ont l’impression de ne pas tirer profit de la richesse de la R.A.S (région administrative spéciale de Hong Kong - note de l’ASAF).  Le sentiment d’appartenance identitaire a également évolué depuis le transfert à la Chine, il y a 22 ans. Bien que beaucoup disent avoir une identité mélangée, ils sont de plus en plus nombreux à se voir comme des « Hongkongais » (38%) ou des « Hongkongais en Chine », (22%) – total 60% - alors que le nombre de ceux qui s'identifient comme « Chinois » ou « Chinois à Hong Kong » a diminué (40%).  Mais pour le moment et en dépit des sondages, les démocrates reconnaissent que la mouvance favorable à Pékin domine toujours le jeu politique. Avec cependant la carte sauvage du surgissement de l’idée d’indépendance et de la proposition d’organiser en 2047 un référendum sur le sujet d’appartenance à la Chine, chiffon rouge pour Pékin.  * A ces questions politiques, Pékin n’a répondu que par la menace (Xi Jinping le 1er juillet 2017 à Hong Kong : « Toute idée politique niant la souveraineté de Pékin menacerait la sécurité de la Chine franchirait une ligne rouge. »). La fermeté était assortie du projet de la « Grande Baie » de Zhuhai lancé la même année, visant à intégrer Hong Kong et les villes de la province voisine de Canton dans une région plus vaste, capable, disent les Chinois, de rivaliser avec la baie de San Francisco ou avec celle de Tokyo pour stimuler les innovations et le développement.  A Hong Kong, les opposants au projet estiment qu’il fera perdre à la R.A.S sa spécificité ainsi que son statut de hub financier et de passerelle. Surtout, en focalisant uniquement sur les sempiternels avantages du développement le Parti manque l’essentiel à la racine des tumultes : le goût de la liberté.  L’angle mort politique se retrouve à propos de Taïwan, où l’obsession réunificatrice occulte les deux fractures que furent la démocratisation de l’Île en 1988, par Jiang Jingguo, le propre fils de Tchang Kai-chek et le surgissement dans le paysage politique du mouvement indépendantiste.  Alors que tous partis confondus, les Taïwanais sont hostiles à la réunification avec une Chine dirigée par le Parti Communiste, le manque de considération politique pour la voix du peuple est d’autant plus grave que Tsai Ing-wen est en train de transformer sa candidature à la présidentielle de 2020 en un symbole démocratique international face à l’intolérance intraitable d’un pouvoir autocrate. Pour le moment la stratégie de la présidente porte ses fruits puisque les sondages la replacent en position favorable pour le scrutin présidentiel de janvier 2020.   En mer de Chine du sud, réclamant la totalité de l’espace maritime au sud de Hainan grand comme la Méditerranée, aux arguments du droit de la mer, Pékin oppose également, au nom de l’histoire et de son influence culturelle, un discours souverainiste inflexible et obstiné.   Dans ces trois cas l’entêtement territorial hérité du complexe centralisateur fait aveuglément l’impasse sur le monde tel qu’il a évolué, développant une philosophie politique opposée aux valeurs occidentales du droit et de la démocratie dite « du socialisme aux caractéristiques chinoises ».  Obsédé par son ancestral impératif centralisateur datant du premier Empire, 2 siècles avant JC dont l’exigence croise la prévalence du parti unique aux racines marxistes léninistes, le Régime n’hésitera pas à intervenir directement s’il pressent que l’appartenance de Hong Kong à la Chine est directement remise en cause par les manifestants. Comme à Taïwan, l’exigence répondrait à l’impératif unificateur, fondant sa légitimité.  En même temps, dans la R.A.S, elle paierait son tribut aux émotions nationalistes renvoyant au souvenir des humiliations subies au 19e siècle. A Taïwan la réaction brutale à une déclaration d’indépendance de l’Île écluserait les contentieux de la guerre civile avec Tchang Kai-chek et réaffirmerait la souveraineté de Pékin datant de la dernière dynastie.   

Au fonctionnement ouvert et parfois chaotique des sociétés occidentales, traversées par des doutes et des ratés dont les moindres ne sont pas la désaffection électorale et l’invasion populiste des réseaux sociaux, la Chine propose son modèle autocratique dont l’efficacité a commencé à séduire nombre de pouvoirs en Europe.

 

Ajoutons que, tirant profit de cette tendance, depuis quelques années Pékin qui le nie, s’est engagé dans une stratégie européenne dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle devient un obstacle à l’unité de l’UE en développant des relations avec 16 pays des PECO + la Grèce et l’Italie. Au point que, quand il s’agit de condamner l’impérialisme de Pékin en mer de Chine du sud, Bruxelles ne parvient plus à rassembler les votes des 27 pour une déclaration commune.

 

*

 

La direction politique du régime voit dans cette faiblesse des démocraties sa principale marge de manœuvre pouvant l’autoriser si nécessaire à un coup de force à Hong Kong ou Taïwan. Aujourd’hui, dans le monde nombre de pays jugent en effet que les systèmes politiques libres et ouverts sont inadaptés aux crises.  En Chine les adeptes de l’harmonie confucéenne essentiellement conservatrice et favorable au pouvoir en place, philosophiquement opposée à la prévalence des contraires du Taoïsme, jugent que les débats démocratiques génèrent des clivages dangereux pour la cohésion nationale et plombent la capacité d’action du pouvoir politique.  

Enfin, dépassant ses contradictions internes par sa vaste vision du grand large proposée par ses « nouvelles routes de la soie », la Chine espère aussi se donner un espace de riposte aux valeurs occidentales grâce à la longue cohorte des pays en mal de capitaux ayant accepté de s’embarquer avec elle dans ses projets d’infrastructures, par lesquels elle tente de se replacer au centre du jeu.  Récemment Pékin a pu concrètement mesurer la force de ses soutiens.

 

Alors que 18 pays européens, rejoints par le Japon, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, mettaient en cause à l’ONU à Genève la politique de contrôle des populations musulmanes du Xinjiang, une trentaine de pays prirent ouvertement sa défense.

 A côté de l’allié russe, la riposte a essentiellement battu le rappel hétéroclite de pays en développement assez souvent autocratiques – telle la Biélorussie, seul européen signataire -, les pays du Golfe - ou même férocement dictatoriaux comme la Corée du Nord -, la plupart en crise grave ou en sérieuses difficultés économiques et financières.

Aux Africains et sud-américains (57% des signataires) se sont ajoutés 6 très riches pays musulmans du Golfe, la République Islamique du Pakistan couverte de dettes, économiquement à la remorque de la Chine et traversée par de sérieuses crises d’intolérance islamiste, 4 pays d’Asie du Sud-est dont 3 sont totalement alignés sur Pékin qui leur tient financièrement la tête hors de l’eau en échange d’une totale sujétion stratégique.

Quant au 4e, le Myanmar, également lié à Pékin par le passage sur son territoire d’un oléoduc et un gazoduc vers le Yunnan, il est lui-même l’objet de violentes attaques pour le traitement discriminatoire que la junte et les bouddhistes nationalistes infligent aux Musulmans Rohingya.

En Asie Centrale, seuls deux pays ont signé la réplique pro-Pékin : le Turkménistan, dictature de parti unique régulièrement pointée du doigt par les ONG des droits de l’homme et le Tadjikistan aux prises avec une réislamisation des mœurs que le pouvoir politique, héritier de l’idéologie soviétique de « l’athéisme combattant », tente de tenir à distance.

* Pour revenir à nos intérêts directs recoupant aujourd’hui nos principales angoisses sécuritaires liées à la crise migratoire, c’est en Afrique que se précise le principal défi lancé par la Chine à l’Europe. S’il est vrai que le stock d’investissements européens en Afrique est équivalent à celui de la Chine – 300 Mds de $ -, il est en réalité très en deçà des capacités de l’UE dont le PIB par habitant est près de 4 fois supérieur à celui de la Chine.  Pour Bernard Lugan, les politiques de développement européennes en Afrique, fonctionnent mal. Parcellaires et mal coordonnées, parfois gênées par des rivalités nationales, elles sont souvent articulées à des investissements en attente de retours rapides sur investissements.   Or ce dont l’Afrique a besoin et ce que l’Europe devrait faire pour stabiliser le Continent et éviter une aggravation du phénomène migratoire, s’apparenterait plus à un plan Marshall qu’à une politique de coopération classique assez souvent calculée en termes comptables d’avantages et de retours sur investissements.  Pour conclure ce panorama forcément incomplet, je citerais une étude de Harvard sur les stratégies chinoises en Afrique. Mise en ligne par le Département d’État, elle reconnaît les principales lacunes des politiques chinoises (piège de la dette, intentions stratégiques cachées, prévalence des importations de ressources brutes) mais, s’applique aussi à mettre en lumière la face positive des projets que Pékin valorise à chacun de ses sommets Chine – Afrique (santé, éducation, formation professionnelle, aide à la création d’entreprises de transformation, création d’emplois, élan financier etc..) Dans sa conclusion qui mérite attention alors que le prochain sommet Chine – Afrique se déroulera sur nos traces au Sénégal (*), Harvard évoque un possible succès des stratégies chinoises là où les pays occidentaux ont jusqu’à présent échoué.

« Si la Chine réussissait finalement à provoquer le réveil des économies africaines – ce que l’Occident tente en vain de faire depuis des décennies – le débat sur les conditions de l’aide au développement chinoise sera clos. En même temps, la Chine se sera rapprochée du statut de “grande puissance globale “, partie de son rêve dont elle voit l’accomplissement en 2049, centenaire de l’avènement du Parti. » Elisabeth Manero, février 2017

https://harvardpolitics.com/world/chinas-investment-in-africa-the-new-colonialism/

Le questionnement était repris par le Guardian en juillet 2018 et le mois suivant dans Foreign Policy par Peter Ham, Directeur du Centre Afrique de l’Atlantic Council, Abdoul Salam Bello, son collègue au Centre Afrique, ancien Directeur exécutif du projet lancé par l’Union Africaine baptisé « Nouveaux partenariats pour le développement de l’Afrique » et Boubacar-Sid Barry, Directeur du groupe Afrique à la Banque Mondiale.

https://www.theguardian.com/cities/2018/jul/31/china-in-africa-win-win-development-or-a-new-colonialism

https://foreignpolicy.com/2018/08/31/chinese-aid-and-investment-are-good-for-africa/

François TORRES
(Août 2019)
Officier général (2s)


(*) Au Sénégal, le Président Macky Sall, arrivé aux affaires en 2012 en même temps que Xi Jinping, favorise d’autant plus les projets de la Chine devenue son 2e partenaire commercial derrière la France, qu’il est lui-même comme Xi Jinping animé d’une vision de renouveau national.

Articulé au « Plan Sénégal Emergent » dont l’épine dorsale réformatrice vise à régénérer le tissu industriel productif, l’infrastructure de transport, l’éducation, le système de santé, l’agriculture et le marché de l’emploi, le projet du Président Sall croise l’intention géopolitique chinoise.

L’Italienne Ilaria Maria Sala ancienne étudiante à l’Institut des Études africaines et à l’École Normale de Pékin, basée à Hong Kong, contributrice au South China Morning Post met en garde « Il est un fait que dans ce pays ayant basculé son allégeance politique de Taipei à Pékin en 2005, une appréciation exhaustive des créances chinoises est difficile compte tenu de l’opacité des comptes ».

 « Les crédits chinois sont souples et pratiques » répond Ba Demba Diallo, chercheur et conseiller du gouvernement à Dakar qui considère que les mises en garde du FMI pointant l’accumulation des dettes sont alarmistes compte tenu de la bonne santé de l’économie.

 
Rediffusé sur le site de l'ASAF : https://www.asafrance.fr

  

 

 

 

Source : www.asafrance.fr
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