CULTURE. INDOCHINE : La guerre à fleur de pellicule

Posté le dimanche 09 juin 2024
CULTURE. INDOCHINE : La guerre à fleur de pellicule

Le film "Leurs guerres d’Indochine" co-produit par le ministère des Armées nous plonge dans le quotidien des soldats engagés dans une des dernières guerres coloniales françaises. Le réalisateur Jean-Pierre Bertin-Maghit, Professeur émérite en études cinématographiques propose un récit inédit au cœur de l’intime, au-delà de toute analyse politico-stratégique.

 

Votre film relate le quotidien des soldats engagés en Indochine à travers leurs lettres et journaux intimes. Quelle était la démarche derrière ce projet ?

Jean-Pierre Bertin-Maghit : 70 ans après Diên Biên Phu, "Leurs guerres d’Indochine" se propose de questionner deux mémoires originelles. Celle des images tournées au cœur des combats par des soldats cinéastes amateurs et les opérateurs du Service Information Presse, (SIP) et celle des lettres et journaux intimes écrits par les soldats durant le conflit. Leurs auteurs sont à la fois des hommes et femmes de troupe, des sous-officiers et officiers, hommes et femmes de terrain. 

Il ne s’agit pas d’un documentaire sur la chronologie de la guerre, les stratégies militaires, les questions économiques ou les choix politiques des différents gouvernements de la IV° République. C'est un film sur la vie quotidienne d’anonymes. Leur vécu, leur ressenti, leur émotion face à un double adversaire, les soldats Viet-Minh et la nature, dont ils ont d’abord découvert la beauté et qui très vite est devenue un piège qui s’est refermé sur eux, telle une plante carnivore. Il s’agit de montrer la spécificité d’une guerre dont le champ de bataille est à la fois la brousse, la jungle ou la rizière et le combat, une guérilla qui se transforme parfois en véritable « chasse au gibier humain ».

Lettres, carnets intimes, images dévoilent l’environnement immédiat dans lequel ces soldats ont évolué, et l’expérience physique de leurs corps combattants. Les mots s’adressent aux parents, au frère, à la sœur, à la fiancée, à la femme, aux enfants. Ils font entendre la solitude, les douleurs, l’impatience et la joie de lire des nouvelles des siens, les doutes, les critiques, les désespoirs, les cas de conscience, les rêves… Les images ont été tournées au plus près des hommes en guerre. Les soldats cinéastes amateurs et les opérateurs du SIP partageaient « la même ration, la même pluie, le même soleil et les mêmes balles ». Ils étaient nombreux, depuis que le général de Lattre s’employait à promouvoir le service de communication de l’armée. Ce qui m’intéresse, ce sont leurs images brutes avant l'intervention des monteurs et du rajout de la voix off, qui servait à construire le discours de propagande diffusé dans les reportages et Actualités, pour convaincre les Français de la légitimité de cette guerre.

 

Pourriez-vous nous expliquer votre titre « Leurs guerres d’Indochine ». Qu’entendez-vous ici ?

J-P. B-M : Il s’agit d’un film choral. Évoquer la guerre d’Indochine à partir du point de vue des soldats. La marque du pluriel indique que chaque soldat a vécu plusieurs moments de guerre : la pacification, la guérilla, les grandes batailles…

Quelle place les femmes occupent-elles dans ce conflit ?

J-P. B-M : Les femmes ont longtemps été oubliées dans les récits évoquant la guerre d’Indochine. Une figure féminine s’est d’abord détachée dans l’Histoire officielle. Celle de l’infirmière Geneviève de Galard (décédée le 30 mai 2024, ndlr), « L’ange de Diên Biên Phu », connue pour sa bravoure et son dévouement durant l’ultime bataille. Pourtant les femmes furent nombreuses. 5 000 Françaises vont s’engager dans le corps expéditionnaire, cantonnées dans des fonctions non combattantes : médecins, infirmières, ambulancières... Le documentaire « Quand les femmes entrent en guerre » de Philippe Fréling (2021), leur rend hommage. 

En outre, je voulais évoquer les bordels militaires de campagne (BMC) pour souligner l’exploitation des prostituées. Ces femmes issues des campagnes, pauvres, victimes des proxénètes qui passaient contrat avec l’armée. Elles étaient indochinoises mais aussi maghrébines, accompagnant les régiments de tirailleurs algériens ou de goumiers marocains. Plus de 5000 prostituées sont répertoriées par la sécurité militaire qui les surveille plus par crainte d’espionnage que de maladie sexuellement transmissible (MST). Une vingtaine d’entre elles se sont occupées des blessés auprès de Geneviève de Galard durant l’enfer de Diên Biên Phu.

 

Comment votre documentaire contribue-t-il à la compréhension de la guerre d’Indochine auprès du grand public, notamment auprès des jeunes générations ?

J-P. B-M : Mon documentaire s’est construit à partir d’archives de l’intime. Il aborde la guerre d’Indochine selon un point de vue complémentaire à ceux développés par d’autres documentaires déjà existants. Il n’évoque pas la chronologie du conflit, ni les enjeux politiques et économiques, ni les stratégies militaires comme je l’ai dit précédemment.

Les images enregistrées au cœur des combats montrent des jeunes, qui ont pour la plupart 20 ans, confrontés à une guerre qu’ils ne connaissent pas et à un environnement hostile dont ils ne perçoivent que les contours immédiats. Cette violence, à fleur de pellicule, s’apparente à celle que le spectateur voit tous les jours à travers les médias. Quant aux lettres et carnets, écrits de l’intime, ils sont devenus le socle de tout récit autofictionnel, très présents dans la littérature contemporaine. Par ailleurs, ils se retrouvent au centre du dispositif privilégié par les réseaux sociaux où l’intime conditionne la forme de l’échange.

 

Comment la relation avec le ministère des Armées s’est-elle instaurée ?

J-P. B-M : La Direction de la mémoire, de la culture et des archives (DMCA) m’accompagne depuis mon projet sur l’Algérie, en 2014. Il y eu d’abord la publication d’un ouvrage "Algérie 1954-1962, des soldats à la caméra" en 2015, et la réalisation du documentaire éponyme en 2017. Le soutien pour "Leurs guerres d’Indochine" montre la confiance que la DMCA manifeste à l’égard de mon travail.

 

Les figures du documentaire

  • Pierre-Alban Thomas
    Il embarque à Marseille le 25 octobre 1945, sur le Stamford Victory. Comme de nombreux officiers des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI), il a rejoint les unités de la 1ère armée française, participé à la Libération de Strasbourg et à la campagne d’Allemagne. Après la fin de la guerre, il est Sous-lieutenant, responsable d’une section du 23e Régiment d’infanterie coloniale (RIC). Il est alors convaincu qu’il part en Indochine pour chasser l’ennemi japonais d’un territoire français. Proche du Parti Communiste (PC), il manifeste vite son désaccord, s’apercevant que cette guerre qui devait être de libération devient, à sons sens, une guerre d’Occupation.Son état d’esprit et son action au sein de sa section lui sont reprochés. Il quitte l’Indochine en février 1948 et est envoyé en Algérie en octobre 1954.
  • Pierre de la Condamine
    Il embarque le 10 janvier 1946 à Oran, sur le Cameronia. Il arrive le 5 février à Saïgon. Saint-cyrien, ce jeune officier d’active est très enthousiaste. Il part convaincu de pouvoir mener une action de pacification auprès des populations annamites (de la région d'Annam, au Viêtnam actuel). Son séjour en Indochine est documenté par ses lettres écrites à sa famille (qui réside à Limoges), et son carnet de route.
    Il décrit avec beaucoup de détails son activité en tant que chef de section dans un poste isolé entre Phan Rang et Naha Trang (région d’Annam), ses opérations de guérilla et de contre-guérilla. Il part au Tonkin en décembre 1946. Il est tué le 10 octobre 1947 au combat de Set.
  • Valérie André
    Elle effectue un premier séjour en Indochine pendant l’hiver 1948-1949 comme capitaine médecin affectée à l’hôpital de My Tho, puis à celui de Saïgon. Durant ce séjour, elle poursuit un entraînement de parachutiste. De retour en France, elle passe son brevet de pilote d’hélicoptère. Elle retourne en Indochine du 30 octobre 1950 au 6 avril 1953.*
    Elle est détachée à la section d’hélicoptère du Tonkin et participe à des missions d’évacuation immédiates de blessés dans des postes isolés de la brousse. Elle est envoyée en Algérie de 1959 à 1962.
    Son témoignage renvoie, au sein d’un environnement très machiste, aux difficultés qu’a connu le corps médical confronté aux pénuries de médicaments et de matériel, aux situations inimaginables de rapatriement de blessés depuis des zones isolées ou inondées par les eaux, d’installation de postes de secours sur des terrains inaccessibles.

 

Pour regarder le documentaire "Leurs guerres d'Indochine" réalisé par La France en Vrai - Nouvelle-Aquitainecliquez ici

 

Ministère des Armées
07/06/2024

Source : Secrétariat Général de l'Administration (SGA)