L’effraction

Posté le lundi 24 juin 2019
L’effraction

Les mots ne sont jamais neutres. Chaque individu, selon sa culture, sa sensibilité, ou simplement l’air du temps, leur prête une signification particulière. Quand le « patriotisme », pour l’un, sera simplement l’attachement profond à sa Patrie, l’autre y verra  une idéologie aux relents néofascistes. « Le populisme, c’est aimer le peuple » vous dira l’un, « c’est surtout l’art de le manipuler » rétorquera l’autre. Par contre, sur le mot « effraction », une certaine unanimité se fait : L’effraction, pour tous, constitue une sorte de viol.

 

Se défier des excès

Dès lors comment comprendre le choix de ce terme agressif par le Président de la République pour qualifier son accession au pouvoir en 2017 ? « Je suis le fruit d’une forme de brutalité de l‘histoire, d’une effraction », disait-il. A l’expérience de deux années d’une présidence agitée, on peut se risquer à en saisir le sens : l’effraction invoquée par M. Macron,  trouve peut-être sa raison profonde dans une déclaration qui avait frappé les Français, le « je vous aime furieusement », encore renforcée par l’aveu d’une sorte de passion dévorante, « mon seul souci c’est vous, mon seul combat, c’est pour vous ». On réalise alors que cette « effraction » présidentielle était la manifestation d’une sorte d’amour conquérant, exigeant, possessif, une ardeur brûlante porteuse de violence.

Mais, rappelle le bon sens populaire, si la France aime qu’on l’aime, elle apprécie moins qu’on la bouscule ; avisée, cartésienne, elle ne se déplaît certes pas aux transports amoureux sous réserve qu’ils soient conformes à un art inspiré d’une sorte de carte du Tendre. Moins passionnel que l’Allemand, moins flexible que l’Italien, le Français savoure l’équilibre harmonieux ; mesuré, il se défie des excès.

 

Et pourtant notre régime y a sombré. Jusqu’à l’an 2000, notre République vivait en effet dans une sorte d’équilibre cohérent garanti par l’alternance d’une  Droite et d’une Gauche laborieuses, soutenues ou contredites par des majorités changeantes conduisant même à des cohabitations. Le Président avait pour lui le « temps long », le septennat renouvelable lui permettant même de surmonter la pression partisane d’une Assemblée quinquennale, et dissoluble, pour s’affirmer l’élu de tous les citoyens, être le garant de leur « vivre ensemble ». Ce temps n’est plus. La Politique, « art de gérer la Cité », a été malignement détournée de son objet par ceux-là même qui en étaient les  acteurs. Pour se libérer de la prétendue menace de ces « cohabitations » dites paralysantes, quand elles n’étaient que retour au Droit et à l’équilibre, le peuple a docilement avalisé la mise en place d’un système pervers conduisant à l’autocratie ; présidence réduite à un quinquennat, et législatives organisées dans la foulée des présidentielles, permettent en effet à l’Elu de disposer, en bonne logique, d’une confortable majorité. Qui irait la lui disputer immédiatement après son élection ? Pendant cinq ans, le Président peut donc se comporter en autocrate absolu, épaulé par une majorité relative qui, même si la fronde l’agite parfois quelque peu, ne sciera pas la branche sur laquelle elle est douillettement blottie. Réduite à l’impuissance, une minorité elle même éclatée va donc tenter de servir de porte-voix aux multiples doléances d’une société multiple et férocement divisée, se plaisant à en attiser les excès, mais sans le moindre espoir de se voir entendue. Et cette impuissance va conduire le citoyen au dégoût, puis au rejet du politique, et à des soulèvements populaires désordonnés dont les gilets jaunes ne sont que l’expression la plus longue, la plus forte, et la plus colorée. Le quinquennat, jugera l’observateur objectif, c’est donc l’échec : à son terme, M. Sarkozy avait été battu, et sa majorité de Droite amputée à jamais par la désertion du Centre ; à son terme, M. Hollande n’avait pas osé se représenter, et sa majorité était moribonde. Quant à M. Macron, il termine l’acte I de son mandat sur l’échec des Européennes, échec personnel, où transparaît aussi le déclin de son électorat déjà initialement modeste, -19% des inscrits au premier tour des présidentielles-. Le citoyen attend donc maintenant les trois coups de l’acte II.

 

Et le rideau se lève sur un étrange champ de bataille :

à Gauche, le peuple a disparu. Certains de ses membres en colère ont rejoint l’extrême - gauche, les plus déçus ont même cheminé, dit-on, jusqu’au Rassemblement national ; les prudents se sont arrêtés aux Verts, et les résignés à la République en marche. Mais il ne s’agit là que de minorités, car la masse socialiste, elle, a fait le constat amer de la fin du socialisme, laminé par la mondialisation, et depuis longtemps trahi par ses dirigeants. Ne subsistent plus qu’une poignée de philosophes et d’utopistes. Le reste a rejoint le peuple des mécontents.
A Droite par contre, le peuple est encore là, mais totalement désorganisé. Imaginez une cour de caserne où le Colonel ayant disparu, en même temps que les commandants d’unité, les sections et les groupes, sans ordres, se rassemblent comme ils le peuvent, dans la confusion. Certains, élevés dans le culte de l’Ordre, rejoignent, amers, une République en marche certes légale, mais qu’en leur for intérieur ils jugent illégitime. Peut-être rêvent-ils d’une sorte de conquête subtile qui les rendrait maîtres d’un terrain encore instable où certains sillons leur sont déjà acquis. D’autres vont vers le Rassemblement national, le considérant comme un moindre mal, par rejet de l’autre, jugé pire. Mais là encore la masse majoritaire choisit le non choix, dont les Verts font partie, rejoignant le peuple des mécontents.

Ainsi, sur le champ de bataille, au pouvoir légal constitué par La République en marche, ne s’oppose qu’un Rassemblement national, et l’un et l’autre ne comptent dans leurs rangs qu’une minorité de citoyens ; au RN, des sections de partisans enflammés côtoient les colonnes des farouches adversaires du Président, et certains chantonnent à mi-voix un air lourd de souvenirs : « Maréchal, la voilà… ».

A LREM ronronnent une intelligentsia et des classes dites supérieures ou favorisées, clientèle des sondages, abonnées du « mainstream », avant tout soucieuses d’ « ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Le peuple, quelle que soit la couleur de ses gilets, n’est plus présent en politique. Les jaunes, déterminés, manifestent méthodiquement, tournant autour de murailles qu’ils souhaitent voir un jour s’écrouler. D’autres, les plus nombreux, sans voix, « sans dents », « ceux qui ne sont rien », ruminent en silence. Enfermés dans un rejet profond, presque viscéral, ils aspirent aux bouleversements, ils guettent l’étincelle qui déclenchera la Révolution. Comme le socialisme avait perdu le peuple, le pouvoir actuel l’a donc à son tour abandonné. Jupitérien, parfois presque illuminé, il est le premier d’une cordée où s’assurent des tribus de partisans disparates, fidèles ou transfuges, ignorant le troupeau. Si un journaliste-renard demandait au Prince de lui dessiner un citoyen, celui-ci, assurément, dessinerait un mouton. Le Général de Gaulle, lui, les prenait pour des veaux. Mais ce sont bien ces veaux qui, en 1969, l’obligèrent à la démission.

 

Peut-on gouverner sans le peuple ?

C’est ce que le système du quinquennat régnant permet. C’est ce que l’échéance de 2022 pourrait remettre en cause en prouvant à nouveau qu’un quinquennat ne dure que 5 ans, sans retour, et qu’il faut donc l’amender. Certains se rassurent en affirmant que Droite et Gauche s’étant volatilisées, ne subsiste face au pouvoir actuel que le RN, adversaire idéal que les Français sont supposés ne jamais élire... sauf s’ils s’y résignent, cédant à la « brutalité de l’histoire ». Mais celle-ci, au delà des problèmes du quotidien qui conduisent aux barricades, naît de la fin du « vivre ensemble », de la disparition de l’équilibre des alternances, de l’extrême division et de la confusion auxquelles conduit une politique du « en même temps » quand les temps sont chaotiques.


Certains aujourd’hui se tournent alors vers notre Armée, « îlot de réalisme au milieu d’un peuple illusionné » (1), se demandant si…pourquoi pas ? Même le Président qui, pour régler la très épineuse question de la reconstruction de N.D. de Paris n’hésite pas à désigner un Général ! Et certains en viennent à se demander si ce ne serait pas là une solution : reconstruire une France pacifiée et harmonieuse  en la confiant à un Général dont la passion serait de « Servir ». En 1946, on a dit du Général de Gaulle, écarté du pouvoir, « Il nous a conduit au bord du Rubicon, mais c’était pour y pêcher à la ligne ». La France est déjà au bord du Rubicon, et mieux vaudrait qu’elle y pêche plutôt que de le franchir, par « effraction ».

                  

Bernard MESSANA
(Juin 2019)

(1) Mme Chantal Delsol.    

              

Source : www.asafrance.fr
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