Le nouvel axe stratégique Washington-Delhi

Posté le jeudi 26 septembre 2019
Le nouvel axe stratégique Washington-Delhi

À Houston, au Texas, le dimanche 22 septembre 2019, un meeting présidé par Narendra Modi et Donald Trump, bras dessus, bras dessous, a réuni, dans une ambiance de fête, plus de 50 000 Américains, pour la plupart d’origine indienne. Un tel rassemblement en l’honneur d’un dirigeant étranger constitue un phénomène rare sur le territoire des États-Unis. Il scellait symboliquement une nouvelle réalité géopolitique : l’émergence d’un axe stratégique entre la plus grande démocratie du monde et la plus vieille démocratie au monde.

L’Inde a beaucoup évolué avant de devenir aussi proaméricaine qu’en ce début du deuxième mandat du très populaire premier ministre issu du nationalisme hindou. Après son indépendance, en 1947, l’Union indienne adopte, intérieurement, le socialisme démocratique (ses dirigeants ayant été formés à l’école de la Société fabienne britannique) et extérieurement le mouvement des non-alignés. Mais comme son ennemi pakistanais adhère en 1955 au CENTO (Central Treaty Organization), organisation militaire proaméricaine qui fonctionnera jusqu’en 1979, l’Inde se rapprochera de l’Union soviétique. Cette amitié avec Moscou se renforcera après l’humiliation que l’armée de Mao infligera à l’armée indienne en 1962 dans l’Himalaya. C’est à cette époque que la Chine et le Pakistan deviennent des alliés stratégiques, ce qu’ils sont toujours. De 1979 à 1998, Pékin aidera secrètement Islamabad à se doter de la bombe atomique.

Durant l’invasion soviétique de l’Afghanistan, l’Inde se tient dans une prudente neutralité, alors que le Pakistan et l’Amérique arment et financent la résistance islamique. La nouvelle alliance entre l’Inde et les États-Unis va se construire en deux phases. La première est celle de la visite présidentielle américaine à Delhi de mars 2006, où George W. Bush décide d’accorder à l’Inde le privilège d’acheter de la technologie nucléaire américaine civile. La seconde phase est celle de la signature à Delhi, en septembre 2018, de l’accord Comcasa (Communications Compatibility and Security Agreement), qui permet non seulement les ventes à l’Inde de matériel militaire américain, mais aussi l’échange rapide et sécurisé de données militaires sensibles, comme la position des troupes chinoises le long des frontières avec le Bhoutan et l’Inde. À l’été 2017, l’armée indienne avait éprouvé quelques difficultés à suivre les mouvements des troupes chinoises lors de leur confrontation sur le haut plateau du Doklam (que cherche à grignoter la Chine, au détriment du petit royaume du Bhoutan, allié de l’Inde). Tous les ans, les manœuvres navales Malabar permettent aux marines américaine et indienne de s’entraîner ensemble à combattre la pénétration des eaux de l’océan Indien par les sous-marins chinois.

Face aux dangers de l’hégémonisme chinois en Asie, l’Inde et les États-Unis ont décidé de s’allier. Tout concourt à ce que fonctionne bien ce nouveau partenariat stratégique. Les deux peuples ont en commun la langue anglaise et le goût pour la démocratie. La communauté indienne aux États-Unis (1 % de la population américaine) réussit brillamment et est parfaitement assimilée. Sa figure la plus connue est l’ancienne gouverneure de Caroline du Sud, ancienne ambassadrice à l’ONU, Nikki Haley (née Nimrata Randhawa), que beaucoup voient comme le meilleur candidat républicain possible à la présidentielle de 2024.

Stratégiquement, les Indiens s’inquiètent que l’Afghanistan puisse retomber aux mains des talibans. Ils poussent les Américains à n’en pas partir trop tôt. Ils s’allient avec eux dans le combat mondial contre l’islamisme.

La Chine est un rival pour les États-Unis, car elle essaie de les supplanter dans la cyberguerre et dans la guerre de l’espace. La Chine a un projet de domination technologique de la planète, que l’Amérique a décidé de stopper (développement du Cyber Command et du Space Command, guerre à Huaweï, etc.). Mais l’Inde, qui n’a jamais pratiqué l’espionnage à l’encontre de l’industrie américaine, apparaît comme une puissance complémentaire et amie. La confiance, l’entente et la coopération règnent entre la Silicon Valley et Bengalore.

Est-ce à dire que l’Inde serait prête à se soumettre à l’Amérique ? Non. Elle a depuis longtemps adopté une posture gaullienne d’indépendance (développant par elle-même sa propre force de frappe). Elle devient l’alliée de l’Amérique, pas sa vassale, comme le montre le choix qu’elle a fait du Rafale pour moderniser son armée de l’air *.

L’Inde accuse un retard technologique et industriel sur les Chinois. Mais ses institutions politiques leur sont supérieures. Démographiquement, l’avenir appartient davantage à l’Inde qu’à la Chine. Et cela, les Américains l’ont parfaitement compris…


Renaud GIRARD
Le Figaro 

Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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