Les opérations conduites par les Armées. EXTRAIT d’audition du général François LECOINTRE, Chef d’état-major des Armées

Posté le dimanche 09 septembre 2018
Les opérations conduites par les Armées. EXTRAIT d’audition du général François LECOINTRE, Chef d’état-major des Armées

Point de situation en date du 17 juillet 2018
par le général François LECOINTRE, chef d’état-major des Armées

 

  • Premièrement, le Sahel.

Vous le savez, l’opération Barkhane évolue sans cesse et module ses effectifs depuis le début de son déploiement. Aujourd’hui, 4 500 militaires sont déployés. Dans l’année écoulée, Barkhane a enregistré de solides résultats sur le terrain, notamment dans le secteur frontalier entre le Mali et le Niger où nous avons marqué un effort particulier, conformément aux orientations de la Revue stratégique conduite au mois de novembre dernier.

Je refuse toujours d’évoquer le nombre de terroristes mis hors de combat, parce que, j’en suis persuadé, l’efficacité de l’action militaire ne se mesure pas au nombre de pertes chez l’ennemi, pas plus que notre force ou notre faiblesse ne se mesurerait au nombre de pertes que nous aurions subies. De ce point de vue, la France fait exception en Europe. Notre pays dispose d’une capacité proprement singulière à encaisser les blessures ou la mort de ses enfants dans les combats qu’ils mènent en opérations extérieures pour défendre nos intérêts et notre pays. Pas plus tard que ce matin, j’échangeais avec Mme Teresa Castaldo, ambassadrice d’Italie en France, qui m’expliquait la difficulté pour les autorités italiennes de s’engager et ainsi de prendre le risque de pertes. On constate d’ailleurs la même réticence en Allemagne. Bien sûr, nous sommes tous particulièrement attentifs à la perte de nos soldats, et j’observe que ces pertes sont souvent source de cohésion nationale et suscitent une ferveur et un appui renforcé aux missions que conduisent nos armées. Ce soutien me paraît essentiel tant pour l’efficacité de nos opérations militaires que pour la préservation de la force morale de nos hommes dans ces engagements opérationnels. Je tiens d’ailleurs à remercier tout particulièrement la représentation nationale pour le soutien dont elle nous honore.

Pour en revenir précisément à l’opération Barkhane, j’observe que la sécurité revient dans de nouveaux secteurs grâce à une bonne articulation avec les forces locales, notamment les forces armées maliennes. L’enjeu est de faire naître la confiance chez les populations. Cela se traduit par les progrès du processus lancé par l’Accord de paix et de réconciliation (APR).

Aujourd’hui, la force Barkhane est engagée dans des opérations nommées Koufra de contrôle de zone du Liptako-Gourma, zone d’action de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), groupe terroriste qui a infligé, il y a quelques mois, des pertes aux Américains dans la région de Tongo Tongo au Niger.

Barkhane va prochainement intégrer un détachement britannique et ses hélicoptères Chinook CH 47. Un contingent estonien est, par ailleurs, en cours de déploiement.

À nos yeux, le principal point de vigilance est la prochaine élection présidentielle malienne, dont les deux tours devraient se tenir le 29 juillet et le 12 août.(pm)

Comme vous le savez, Barkhane a pour objet de contribuer à la montée en puissance des forces africaines, et en particulier de la force conjointe du G5 Sahel. Sur ce plan, nous avons réussi l’opérationnalisation de la force conjointe, qui demeure néanmoins toujours perfectible, et nous ambitionnons aujourd’hui de donner une impulsion nouvelle à l’initiative politique G5 Sahel. À ce jour, les quatre postes de commandement sont pleinement opérationnels. Il faut désormais affermir sa capacité à conduire des opérations régulières. Deux opérations de la force conjointe viennent justement de s’achever : dans le fuseau est, à la frontière entre Tchad et Niger ; à l’ouest, à la frontière entre Mali et Mauritanie. Il s’agit des deux premières opérations dans ces fuseaux et j’espère que nous parviendrons à intensifier les efforts et à accompagner nos partenaires dans la volonté qu’ils ont manifestée de poursuivre ces opérations.

Évidemment, la réussite dépend de la réalité du cercle vertueux suivant : conduire des opérations pour obtenir des résultats – la lutte contre les groupes armés terroristes (GAT) et la restauration de la confiance de la population – afin de mobiliser des partenaires et des financements internationaux.

À mon sens, les perspectives sont positives. L’effort militaire au Sahel concourt à un objectif politique commun au président de la République et à ses partenaires du G5 Sahel. Il s’agit bien de diminuer l’emprise des GAT sur la population par tous les moyens. Les moyens militaires ne suffisent pas et il faut déployer une approche globale qui doit cristalliser l’action de plusieurs acteurs, y compris au niveau national à l’échelon interministériel. Je pense notamment au rôle de l’Agence française de développement, à celui du ministère de la Justice ou encore de l’Éducation.
Ma conviction est que nous sommes présents pour longtemps. La perspective du temps long me paraît importante même si elle n’est pas toujours compatible avec le temps politique. J’accepte cette distorsion et, au risque de me répéter, la France doit rassurer ses partenaires en les assurant de sa présence à long terme. La France doit se montrer responsable vis-à-vis de son engagement, ce qui ne signifie pas que notre engagement militaire ne sera pas modulé. Si nous restons au Sahel une dizaine d’années, l’opération Barkhane prendra des formes différentes, au gré de la montée en puissance des acteurs locaux, et notamment des forces de sécurité et des armées de nos partenaires. Le retour à une situation normale et le désengagement seront progressifs.

  • Dans ce tour des théâtres d’opérations, j’en viens, deuxièmement, au Levant.

Vous le savez, le dispositif Chammal est articulé autour de trois volets : un volet formation, qui est principalement orienté au profit de l’Iraqi Counter Terrorism Service (ICTS), la principale force de sécurité irakienne ; un volet renseignement, essentiellement inséré dans la coalition ; un volet dit « cinétique », c’est-à-dire qui porte des coups, principalement mis en œuvre à partir de la base aérienne projetée H5, située en Jordanie et d’où sont effectuées près de vingt sorties par semaine, à des fins de renseignement ou d’appui feu, ainsi que par la task force Wagram qui continue d’appuyer l’action conduite à la frontière entre la Syrie et l’Irak dans la zone d’al-Dachicha. Cette zone est en passe d’être contrôlée par les forces démocratiques syriennes. Aujourd’hui, Daech contrôle moins de 2 % du territoire qu’il contrôlait en 2014-2015. Il me semble que la relance de l’action contre Daech dans la moyenne vallée de l’Euphrate peut nous laisser envisager la chute définitive du califat, physique, à l’automne. La question du désengagement ne commencera à se poser qu’à ce moment. L’idée n’est pas de fixer une date de manière arbitraire pour initier le désengagement, mais bien de tenir compte de la situation sur le terrain. Cette position est bien évidemment aussi celle de la ministre des Armées et du chef de l’État.

Pour le reste, en Syrie, les négociations américano-turques à Manbij sont en cours. Les autorités turques semblent prêtes à négocier la restitution de la poche de Manbij par les Kurdes à des populations syriennes arabes. Je pense que nous assisterons à l’élaboration d’un accord entre le régime syrien actuel, qui est sur le point de définitivement refermer les poches tenues par l’opposition, et les Kurdes, qui sont parvenus à maintenir leurs positions dans le nord de la Syrie. Nous demeurons vigilants dans la mesure où nous préférerions qu’un tel accord soit conclu une fois Daech définitivement défait, car nous tenons à éviter une démobilisation des forces kurdes, qui conduisent l’essentiel des actions contre les combattants de Daech. De ce point de vue, les éventuelles actions turques au nord du pays pourraient ralentir les opérations des forces démocratiques syriennes contre Daech.

Comme vous le savez, Deraa, d’où était partie l’insurrection contre le régime de Bachar el-Assad, est tombée. Deux points critiques demeurent néanmoins en Syrie.

D’abord, la poche d’Idlib, où se concentrent les groupes terroristes les plus durs. La stratégie du régime syrien, soutenu en cela par les autorités russes, consiste en effet à alterner les actions de force et de siège contre les groupes terroristes et des phases de négociation. La plupart du temps, ces négociations aboutissent à la libération des terroristes les plus durs, qui rejoignent progressivement tous cette zone. In fine, il ne restera donc que cette poche d’Idlib. De quelle façon cette situation sera traitée ? De quelle façon la France demeurera attentive pour s’assurer que le régime syrien ne recourt pas de nouveau à l’emploi d’armes chimiques ? Ces interrogations demeurent ; permettez-moi simplement de rappeler que le président de la République considère que la ligne rouge qu’il avait fixée existe encore. Dès lors, les armées devront être prêtes à réagir si elle devait être de nouveau franchie.

L’autre point d’attention concerne la place de l’Iran. La présence iranienne représente une menace pour la stabilité de la zone. Elle provoque une exaspération israélienne et entretient le complexe obsidional saoudien. Même s’il s’agit d’un sujet plus politique que militaire, nous demeurons vigilants.

En Irak, le devenir de l’opération Inherent resolve est lié à la formation d’un nouveau gouvernement irakien et à sa volonté à demander l’intervention de l’OTAN pour s’y substituer. En tout état de cause, les forces occidentales ne pourront pas quitter rapidement l’Irak dans la mesure où, aujourd’hui, Daech continue à exister de manière clandestine, notamment sur le plateau d’Hawija situé entre Mossoul et Bagdad. Très clairement, de longs mois, voire plusieurs années, devront passer avant que la situation ne soit pleinement stabilisée et que l’État de droit soit restauré en Irak.

  • Pour terminer ce panorama des opérations conduites à l’extérieur du territoire national, permettez-moi de citer les autres opérations en cours :

l’opération Daman au Liban, dans le cadre de laquelle 700 de nos soldats arment la Force Commander Reserve de la FINUL ;

l’opération Lynx de réassurance de l’OTAN en Lituanie, pour laquelle 300 soldats français arment la composante la plus robuste du bataillon avec notamment quatre chars Leclerc et treize véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI) ;
le dispositif aérien enhanced Air Policing avec quatre Mirage 2000-5 engagés en Estonie ;

l’opération EUNAVFORMED Sophia, enfin, qui permet de contrôler le nord de la Libye et au sein de laquelle nous déployons en permanence un bâtiment français. Cette dernière opération fait actuellement l’objet d’une revue stratégique.

  • Enfin, je souhaite évoquer avec vous le territoire national,

sur lequel les armées sont engagées selon une stratégie globale avec des postures permanentes, tandis que des efforts sont déployés dans l’espace exo atmosphérique ou le domaine cyber, dans lequel une impulsion nouvelle a été donnée.

Enfin, la posture de protection terrestre est articulée autour de l’opération Sentinelle qui a trouvé un rythme équilibré. Sentinelle s’est adaptée, avec une meilleure planification qui nous permet de mieux répartir les efforts et d’accroître notre efficacité. Durant l’été, 25 sections seront déployées en plus du dispositif opérationnel permanent à 134 sections. Les militaires de l’opération Sentinelle auront donc moins de vacances, au contraire d’autres…

Le dispositif Héphaïstos ne doit pas être oublié. Il permet de prévenir et de lutter contre les feux de forêt dans la zone méditerranéenne, en appui de la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Du 25 juin au 14 septembre, cela correspond à l’engagement d’un détachement d’hélicoptères, d’un groupe du génie et de deux modules adaptés de surveillance.

Je n’oublie pas les opérations que nous conduisons en Guyane, avec l’opération Harpie de lutte contre l’orpaillage – nous avons connu de vraies réussites cette année, avec des saisies d’avoirs criminels une fois et demie plus importante que l’an dernier à la même époque.
Enfin, la mission de police des pêches se poursuit, de même que l’opération Titan, dispositif qui permet de surveiller en permanence les abords du centre spatial guyanais.

Que ce soit sur le territoire national ou sur les théâtres d’opérations, c’est l’honneur de nos armées de s’engager pour la défense de nos intérêts, la sécurité et la paix. Sachez que nous le faisons avec le sens du devoir, en tout temps et en tous lieux.

  • Avant de conclure, j’aimerais évoquer quelques éléments financiers,

même si je suis bien conscient que nous aurons l’occasion de débattre de ces questions à la rentrée. Aujourd’hui, le surcoût OPEX-MISSINT net restant à financer d’ici la fin de l’année 2018 est estimé à 575 millions d’euros. De manière plus précise, le coût des OPEX et des missions intérieures est respectivement estimé à 1 213 millions et 151 millions d’euros, tandis que la loi de finances initiale prévoyait des dotations à hauteur de 650 millions d’euros pour les OPEX et 100 millions d’euros pour les missions intérieures. D’autres sources de financement sont à prendre en compte, comme le montant du remboursement effectué auprès de l’ONU, à hauteur de 39 millions d’euros.

Le chiffre de 575 millions d’euros est à mettre en regard des surcoûts nets des années précédentes : 828 millions d’euros en 2016 et 1,1 milliard d’euros en 2017. Comme nous en avons longuement débattu dans le cadre de l’élaboration de la LPM, il est important de trouver un bon niveau de soclage. Avec 650 millions d’euros cette année, le soclage a augmenté de 200 millions d’euros. L’augmentation va se poursuivre pour atteindre un milliard d’euros. Malgré tout, pour ce qui est des surcoûts résiduels, je tiens à réaffirmer mon attachement à la solidarité interministérielle. Je constate par ailleurs que la solidarité gouvernementale n’a concerné, de 2014 à 2016, que 19 % des surcoûts, le reste ayant été supporté par le ministère des Armées.

En conclusion, les forces armées françaises font la preuve, année après année, de leur excellence opérationnelle. Certaines limites persistent. Notre armée s’est considérablement amaigrie, la masse des forces et de leurs soutiens demeure à un niveau historiquement bas. Faut-il le rappeler, il n’est pas prévu de faire remonter cette masse des forces et de leurs soutiens. Je vous invite à mettre ce constat en rapport avec celui de l’état de la conflictualité et du monde tel que j’ai pu le brosser au début de mon propos liminaire.

 

Rediffusé sur le site de l'ASAF :  www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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