LETTRE de Leosthène : Attentat à Nice, le glas de l’insouciance …Ou de l’inconscience ?

Posté le dimanche 17 juillet 2016
LETTRE de Leosthène :  Attentat à Nice, le glas de l’insouciance …Ou de l’inconscience ?

Un seul coup d’œil sur les actualités répertoriées par google en ce matin du 15 juillet le montre : sur les cinq continents, et dans toutes les langues, Nice tient la une de la presse. Nice, ses victimes, et les réactions partout des dirigeants politiques du Kenya à l’Argentine, de Moscou à Tokyo, de Kuala Lumpur à New Delhi, Europe et Amérique du Nord comprises. Ici et là, aussi, quelques heures après l’attentat qui a fait selon un bilan provisoire 84 victimes (10 enfants et adolescents) et de nombreux blessés graves dont une cinquantaine d’enfants sur la Promenade des Anglais, quelques vidéos pas encore censurées révèlent la désolation sur le boulevard quelques instants après l’attaque menée avec un poids lourd lancé sur la foule par un ressortissant tunisien de 31 ans, domicilié à Nice (Mohamed Lahouaiej Bouhlel).

 

A l’heure où nous écrivons, cet attentat n’a pas été revendiqué – bien que partout il soit décrit comme une attaque terroriste islamiste, ce que nous ignorons. 

 

Le monde est-il devenu un village ? Non, ou alors on ne se comprend pas bien entre quartiers. Au-delà de l’émotion générale, bien naturelle, certains critiquent la forme même de la constitution française – la laïcité pour eux recouvrant une forme de discrimination, ce qui est, quand on vit en France, un contresens. Ou dénoncent, entre autres choses, les « failles » du renseignement, en s’efforçant d’en tirer (déjà !) pour eux-mêmes les leçons. Peu importe : tous se sentent directement concernés par une forme de guerre irrégulière qui peut les atteindre chez eux.

Concernés au point, au moins aux Etats-Unis, qu’un candidat aux présidentielles, Donald Trump (1), annule une conférence de presse au cours de laquelle il devait présenter son colistier - ce qui est tout à fait inédit. Rien de tel ne s’était produit le 3 juillet dernier, lorsqu’une voiture piégée avait fait près de 300 morts à Bagdad – explosion suivie de nouveaux attentats ces derniers jours. Mais l’Irak est considéré comme un pays frappé en interne par la guerre, pas la France. Non pas que cette guerre irrégulière soit éloignée de la pensée des dirigeants, partout : nous l’avions relevé ici en décembre dernier (2), le sommet de l’ASEAN (Association des nations du Sud–Est asiatique) des 18 et 19 novembre 2015 avait été dominé par la question de ce « formidable risque asymétrique porté par une guerre sans frontières aux multiples tentacules », risque qui menace « l’organisation du monde tel qu’il avait été imaginé par les vainqueurs de la guerre en 1945 » (François Danjou, sinologue, QuestionChine.org). 

 

Même sans revendication de l’attentat par l’Etat islamique ou par les diverticules d’al Caïda, les déclarations se multiplient donc, indignées, mobilisant de manière très forte les dirigeants occidentaux – comme, au fond, si l’attentat avait touché leur propre sol ou que le danger était imminent pour eux. Les mêmes pourtant qui réunis à Varsovie les 8 et 9 juillet derniers, viennent de faire de la Russie, et non pas de l’Etat islamique, la préoccupation centrale de l’OTAN : dans un communiqué final de 139 articles (3), la Russie est citée 55 fois sauf erreur, contre 10 occurrences pour l’Etat islamique (Daech). Un communiqué qui reflète la posture américaine, patron de l’OTAN, sans que les Européens, premiers intéressés par la désignation de l’ennemi réel, ne trouvent le courage de faire entendre fermement leur voix, la France, particulièrement exposée, en tout premier lieu – le déni de réalité devenant insupportable. Lors d’un entretien avec la presse préalable au sommet de Varsovie, François Hollande répondait à la question d’un journaliste (« Vous venez donc pour ce Sommet de l’OTAN. Il y a des projets qui inquiètent beaucoup la Russie, notamment ce projet de défense antimissile. Pourquoi et comment la France soutient-elle ce projet ?) : « La France est dans l’OTAN pour assurer la sécurité du continent européen (celle de la France, premier devoir ?) et aussi pour faire en sorte que nous puissions conjurer des menaces qui existent autour de nous et je pense notamment à celles du Moyen-Orient (la menace intérieure n’a pas de nom ?). L’OTAN n’a pas du tout vocation à peser sur les relations que l’Europe doit avoir avec la Russie et pour la France, la Russie n’est pas un adversaire, n’est pas une menace » (4). Que reste-t-il de cette posture dans le communiqué final – en réalité ? 

 

D’autre part, en dehors des réactions très désordonnées des politiques désemparés au lendemain de l’attentat de Nice, qui laissent surtout l’impression de l’impuissance du politique, de l’impuissance de l’Etat, où en est la réflexion de fond sur la situation ?

 

Nous relevions en décembre dernier la réflexion d’un universitaire, Jean-François Kervégan, sur les raisons de cette impuissance de l’Etat. Elle est plus que jamais d’actualité (voir le document). Au micro de France culture (5), il se référait à l’intellectuel allemand Carl Schmitt (1888-1985) pour se pencher sur ce qui pourrait être à l’origine de la violence particulière que nous vivons – en France et ailleurs. « Ce qu’explique Carl Schmitt dans le Nomos de la terre est que précisément, l’Etat moderne est né des guerres de religion, comme étant la solution : comment éviter ce qui s’est passé en Allemagne pendant la guerre de Trente ans, comment éviter que les deux tiers de la population d’un pays disparaissent en s’affrontant pour des causes entre lesquelles il ne peut y avoir de compromis ?  Eh bien en mettant en place un Etat qui va – et c’est finalement ce que vont faire tous les Etats européens modernes – un Etat qui va mettre de côté, neutraliser ces questions en disant bon, vous êtes catholiques, vous vous êtes protestants, vous êtes chrétiens, vous vous être musulmans, mais laissons cette question de côté, n’en faisons pas une affaire politique. Ca, c’est ce qu’avait réussi à faire l’Etat moderne (…) ». Ne sommes-nous plus dans cette forme d’Etat moderne ? C’est que, poursuit Jean-François Kervégan, « cette ‘performance' de l’Etat moderne (et là je crois que Carl Schmitt a raison) est ce qui a cessé d’être effectif lorsque l’Etat a cessé de déterminer entièrement ce qui est politique. Et cela est vrai pour des raisons dont Carl Schmitt ne parle d’ailleurs que peu : ce que nous nommons aujourd’hui la mondialisation fait qu’une grande partie des affaires humaines échappe directement à l’emprise des Etats, même des plus puissants d’entre eux. Par conséquent, des théâtres d’oppositions, éventuellement d’affrontements, économiques, religieux ou autres se développent qui échappent à la puissance de l’Etat (…) ».

 

Nous voilà bien aujourd’hui, dans le paysage « moderne » de la mondialisation, de l’empiètement de l’économie sur le politique, du mythe des souverainetés « partagées », de la disparition des frontières. Dans le paysage, aussi, de l’Union européenne, où l’on ne sait plus très bien qui fait quoi - et dont la philosophie tient à l’effacement des nations, accusées, entre autres choses, d’être des fauteurs de guerres. Or, nous disait récemment Régis Debray lors d’une causerie d’été (6), qu’est–ce qu’une nation ? Elle s’appuie sur trois piliers : Qui fait partie du groupe (les frontières) ? Qui a le pas sur qui (qui dirige) ? Au nom de quoi (avec quelle légitimité) ? Que l’on examine posément à cette aune la France, ou la France dans une Union européenne à laquelle elle a cédé de ses pouvoirs régaliens, on se sentira comment le gouvernement est devenu ‘gouvernance’, n’étant plus souverain, laissant un peuple en malaise profond parce qu’il sait, plus ou moins précisément mais avec conviction, que ses représentants, ceux qu’ils a élus, lui parlent d’un pouvoir qu’ils n’ont plus – quand ceux qui décident pour lui n’ont pas de légitimité. Dans ce cadre affaibli, français et européen, on comprend avec Jean-François Kervégan que « le terrorisme peut être ainsi analysé comme étant une manifestation exacerbée de cette forme de dé-territorialisation de la politique qui est le produit d’une dissolution de l’ordre inter étatique qui avait eu pour cœur l’Europe moderne ». Un cadre inter-étatique invité à la concurrence, idéologie néolibérale oblige, ce qui nous renvoie par ailleurs, comme par inadvertance, à des années sombres. 

 

Remettre en cause ce carcan idéologique paraît être un exercice difficile pour les dirigeants politiques auxquels on peut accorder le bénéfice du doute, certains sont de bonne foi – comme pour les défenseurs intéressés, eux, par la mondialisation et l’affaiblissement des Etats. Mais ce sont les peuples qui sont indestructibles, sauf génocide, pas leurs gouvernements. Et il faudra bien leur apporter une réponse. Aucun effort de « communication » n’y suffira. Les populations, en France, et leurs hôtes étrangers, en vacances dans ce très beau pays, en cet été de plages, de moissons dorées, d’immense patrimoine, devront abandonner leur insouciance. 

 

Mais certainement les politiques leur inconscience.

 

Hélène NOUAILLE

 

 

Document : 

 

Nous redonnons ici, pour leur pertinence,  les extraits de l’intervention du professeur Jean-François Kervégan sur France culture, le 24 novembre 2015 (voir note 5).

 

« Carl Schmitt dans ses écrits d’après guerre s’est efforcé de penser ce que j’appelle pour ma part la politique post-étatique : qu’advient-il de la politique quand l’Etat n’est plus la forme évidente et nécessaire dans laquelle la politique est comprise, incluse et en même temps délimitée. Et de ce point de vue (…), il examine toutes les formes de guerre, et de guerre irrégulière qui ce sont développées sur – on pourrait dire sur les ruines de l’Etat. 

(…)

Une chose qui me paraît intéressante chez Schmitt (…) est qu’il est très important de faire la différence entre un ennemi et un criminel. Un ennemi est quelqu’un qu’on combat, un ennemi est quelqu’un qu’on punit. Or, dit-il, à partir de la fin du premier conflit mondial, s’est mis en place un processus, qu’il appelle le retour de la guerre juste, dans lequel les rapports d’opposition ne sont plus pensés en termes classiques – il y a des adversaires, des Etats qui se combattent, pour autant l’autre n’est pas un ennemi de l’humanité, c’est un vaincu. Le retour à des formes de moralisation des oppositions politique et des oppositions guerrières qui se produit – il analyse ça longuement – après la première guerre mondiale, au moment de la mise en place de la SDN puis plus tard de l’ONU, remet au goût du jour l’idée que l’ennemi puisse être non pas seulement un adversaire que l’on veut remettre à sa place, combattre, vaincre, mais un adversaire qu’il faut punir parce qu’il est entaché d’une faute morale. Et en fait, l’idée intéressante que l’on trouve est que les formes modernes du terrorisme, même si ce n’est pas directement du terrorisme qu’il parle, représente en quelque sorte le point d’aboutissement de la constitution de l’ennemi en criminel qu’il faut éliminer. C’est typiquement la forme de raisonnement des terroristes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. L’ennemi, c’est à dire nous, est un criminel : il faut le châtier, le punir, et tous sont coupables. Il n’y a plus de différence entre civils et militaires, etc.

(…)

La référence aux guerres de religion est particulièrement éclairante : ce qu’explique Carl Schmitt dans le Nomos de la terre est que précisément, l’Etat moderne est né des guerres de religion, comme étant la solution : comment éviter ce qui s’est passé en Allemagne pendant la guerre de Trente ans, comment éviter que les deux tiers de la population d’un pays disparaissent en s’affrontant pour des causes entre lesquelles il ne peut y avoir de compromis ?  Eh bien en mettant en place un Etat qui va – et c’est finalement ce que vont faire tous les Etats européens modernes – un Etat qui va mettre de côté, neutraliser ces questions en disant bon, vous êtes catholiques, vous vous êtes protestants, vous êtes chrétiens, vous vous être musulmans, mais laissons cette question de côté, n’en faisons pas une affaire politique. Ca, c’est ce qu’avait réussi à faire l’Etat moderne (…), un Etat de puissance, qui avait une puissance suffisante pour neutraliser certaines oppositions et décréter que ces oppositions n’avaient pas de caractère politique et ne pouvaient par conséquent déboucher sur des affrontements physiques. Or cette « performance » de l’Etat moderne (et là je crois que Carl Schmitt a raison) est ce qui a cessé d’être effectif lorsque l’Etat a cessé de déterminer entièrement ce qui est politique. Et cela est vrai pour des raisons dont Carl Schmitt ne parle d’ailleurs que peu : ce que nous nommons aujourd’hui la mondialisation fait qu’une grande partie des affaires humaines échappe directement à l’emprise des Etats, même des plus puissants d’entre eux. Par conséquent, des théâtres d’oppositions, éventuellement d’affrontements, économiques, religieux ou autres se développent qui échappent à la puissance de l’Etat (…). Le terrorisme peut être ainsi analysé comme étant une manifestation exacerbée de cette forme de dé-territorialisation de la politique qui est le produit d’une dissolution de l’ordre inter étatique qui avait eu pour cœur l’Europe moderne.

 

 

Notes :

 

(1) Tweet de Donald Trump, le 14 juillet 2016, 16H09 heure locale américaine

https://twitter.com/realDonaldTrump/status/753728269019549696

Le compte twitter de Donald Trump

https://twitter.com/realDonaldTrump

 

(2) Voir Léosthène n° 1071/2015 du 2 décembre 2015, En Asie aussi, un terreau propice au terrorisme

« Les grands sommets routiniers de l’Asie sont confrontés au retour du tragique » constate le sinologue François Danjou en évoquant le climat des sommets de l’APC (Asia Pacific economic cooperation) les 18 et 19 novembre, de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-est) et des pays de l’Asie de l’Est (21 novembre). En effet, « une longue et très violente série d’attentats, toujours perpétrés contre des cibles civiles, vient de secouer la planète », qui ont fait pour les mois d’octobre et de novembre 2015 plus de 1300 morts. Ce que François Danjou appelle « un formidable risque asymétrique porté par une guerre sans frontières aux multiples tentacules » pose bien une menace sur « l’organisation du monde tel qu’il avait été imaginé par les vainqueurs de la guerre en 1945 ». Ce retour du tragique dans l’histoire est-il lié à la perte de souveraineté, à l’affaiblissement des Etats confrontés à des règles qui restreignent leur capacité à gérer leurs questions domestiques ? Le président américain, qui plaidait pour le Traité transpacifique (TTP) ne semble avoir aucune intuition des risques afférents ou de les négliger (si ce n’est de les souhaiter ?) tant le schéma proposé répond aux « intérêts nationaux américains ».

QuestionChine.net, le 28 novembre 2015, François Danjou, La sécurité régionale et globale au cœur des réunions de l’APEC et de l’ASEAN

http://www.questionchine.net/la-securite-regionale-et-globale-au-coeur-des-reunions-de-l-apec-et-de-l-asean

 

(3) Communiqué de l’OTAN (NATO) le 9 juillet 2016

http://www.nato.int/cps/en/natohq/official_texts_133169.htm

Traduction en français :

http://www.voltairenet.org/article192793.html

 

(4) Présidence de la République, le 8 juillet 2016, Entretien avec la presse, Varsovie

http://www.elysee.fr/declarations/article/echanges-avec-la-presse-lors-de-l-arrivee-au-sommet-de-l-otan/

 

(5) France culture, le 24 novembre 2015, Les chemins de la connaissance, Qu’est-ce qu’une guerre ? Carl Schmitt, comment éradiquer nos ennemis

Par Jean-François Kervégan, professeur de philosophie à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne (intervention à 4’40 et suivantes)

http://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/qu-est-ce-qu-une-guerre-24-carl-schmitt-comment

 

(6) France culture, le 8 juillet 2016, Régis Debray, Croyances historiques, L’histoire à contresens de la construction européenne

http://www.franceculture.fr/emissions/allons-aux-faits/croyances-historiques-55-l-histoire-contre-sens-et-la-construction#

 

Source : http://www.fondation-helios.org/
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