LIBRE OPINION de Philippe BILGER : Légion d'honneur détournée.

Posté le lundi 11 janvier 2016
LIBRE OPINION de Philippe BILGER : Légion d'honneur détournée.

Victimes des attentats décorées, Légion d'honneur détournée.

 

On peut exploiter les épreuves et les tragédies d'un pays pour le meilleur. 

Mais aussi pour le pire.

Si on n'a pas le droit de rire, rien n'interdit l'étonnement, voire l'indignation que suscite une compassion qui a perdu la tête.

 

Dans la récente promotion de la Légion d'honneur, figurent les victimes des attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher du mois de janvier 2015, les otages et les sauveteurs qui y ont été impliqués et ceux qui, dans le Thalys, ont prévenu des drames potentiels grâce à leur détermination. Pour être octroyée à des innocents que l'abjection terroriste a assassinés, la Légion d'honneur va cependant encore plus se banaliser en étant détournée de sa finalité précise.


Je le dis d'autant plus volontiers que j'ai été honoré de la recevoir, sans l'avoir demandée, mais en n'ayant comme mérite que le souci, dans son incarnation la moins médiocre possible, d'un service public voué aux citoyens. Mais rien qui relève du courage ni de l'héroïsme.
Je n'évoque même pas la vulgarisation de la Légion d'honneur qui fait rejaillir sur des artistes une lumière que seul leur talent a créée dans un mélange du bon grain et de l'ivraie qui ne laisse pas parfois de stupéfier. La Légion d'honneur plus donc comme un hochet que comme une reconnaissance légitime !


Je passe sous silence les Légions d'honneur qui servent de monnaie d'échange ou se muent en honoraires déguisés. Mais, avec les crimes, nous abordons d'autres territoires.
Il est délicat de discuter le principe de ces charretées qui pourtant, pour le mois de janvier 2015, ne consistent, pour partie, qu'à consacrer de manière posthume des personnalités dont le destin a malheureusement croisé le parcours de tueurs prêts à tout. C'est leur infortune irréversible qui est ainsi saluée, rien d'autre. Avec, rétrospectivement, un hommage rendu à une intensité de souffrance que les vivants que nous sommes ne peuvent même pas concevoir.
 
La Légion d'honneur couronne une série de cérémonies républicaines qui étaient plus fondées sur la douleur de la perte, la haine des massacreurs et le sursaut pour demain que sur l'évidence d'une mort qui était survenue comme une totale injustice.
Le 13 novembre, au Bataclan et ailleurs, ont été assassinées 130 victimes, jeunes ou moins jeunes, dans des conditions d'horreur imprévisible ou de sadisme effrayant et durable. Le pire qui a été subi, éprouvé, enduré, avant qu'elles soient sauvées ou tuées.
Si une comptabilité indécente devait être tenue, je ne doute pas que le mois de novembre, pour les Français, dépasserait, en émotion et en conscience, par son ampleur indéterminée et aveugle les atroces ciblages du mois de janvier.
Que va-t-on faire de ces victimes ? Vont-elles aussi demain voir apposer sur leur destinée coupée net cette distinction ? Si ce dessein est programmé, n'aurait-il pas été judicieux, salubre de ne pas séparer les uns des autres et de ne pas risquer d'engendrer un trouble par la perception d'une étrange et inutile discrimination ? On aurait manifesté ainsi, qu'on le déplore ou non, que la Légion d'honneur était devenue une sorte de caresse républicaine superfétatoire et symbolique qui n'imposait que d'avoir été victime du terrorisme.
Il conviendra d'expliquer pourquoi, dans un futur qui ne nous dispensera pas, à l'évidence, de pleurer et d'une solidarité émue et furieuse, la Légion d'honneur ne sera pas offerte à tout coup comme une consolation. D'expliquer quelle est la qualité de victime, nécessaire pour être élue ou non.


Le danger d'une compassion que le cœur inspire mais que la démagogie gangrène est qu'il va conduire à intenter mille procès formels à l'Etat qui aura commis de bonne foi une maladresse insigne : décorer sans réfléchir.

Pour aller au bout de mon analyse, je m'interroge. Le ressort fondamental de ces récompenses concédées à qui n'est plus ne serait-il pas constitué par l'hommage pervers rendu par l'Etat à des massacres d'innocents qui enfin lui ont révélé sans fard l'état de guerre, l'obligation d'armer la démocratie et l'exigence de passer de la naïveté compréhensive à la résistance victorieuse sans mauvaise conscience ?

Au fond, la Légion d'honneur pour avoir rappelé la France à l'honneur.

 

Philippe BILGER

Source : Magistro et Figarovox

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