LIBRE OPINION du colonel (ER) Michel Goya: Les sentinelles sont de retour

Posté le mardi 31 mars 2015
LIBRE OPINION du colonel (ER) Michel Goya: Les sentinelles sont de retour

Avant l’emploi de la force légitime, il y a les mots et en premier lieu des qualifications. Le problème est que ces jugements initiaux portés sur des situations sont aussi très collants. Une fois prononcés et alors que l’action a été lancée à leur suite dans un sens particulier, il est difficile de s’en détacher. Il convient donc être prudent pour ne pas se tromper, ce qui n’est pas facile lorsqu’on veut aussi afficher détermination et volontarisme.

Rappelons-le une nouvelle fois, il n’existe fondamentalement que deux emplois de la force légitime : la guerre et la sécurité.

La guerre est un affrontement politique utilisant la violence et que les adversaires soient des Etats ou non ne change rien à cette affaire. C’est une forme de dialogue où l’objet premier est d’imposer sa volonté à un ennemi, considéré de ce fait et bon gré-mal gré comme un égal en tant qu’entité politique. Cette reconnaissance n’empêche pas l’affrontement d’être très violent et même soumis à la montée aux extrêmes, contenue seulement par quelques règles de droit ou de culture. La guerre connaît normalement un début et une fin, par négociation, capitulation ou, beaucoup plus rarement, destruction, claires.

La sécurité est une action de police visant à maintenir ou restaurer l’ordre et la loi face à des contrevenants ponctuels à cet ordre ou cette loi. Si l’emploi de la force y est beaucoup plus contraint, il est revanche permanent. Le délinquant n’est pas regardé comme un interlocuteur mais simplement comme un élément ponctuel à déceler et éliminer.

Les forces armées et les services de renseignement extérieurs sont évidemment les instruments premiers de la guerre mais elles peuvent être amenées à effectuer aussi des opérations de sécurisation, qualifiée aussi de stabilisation. Les engagements en Bosnie en 1995 ou au Kosovo en 1999 après les phases de guerre ou encore en Centrafrique en 2014, sans guerre préalable cette-fois, relèvent de ce type de mission. Les forces de police peuvent y être engagées minoritairement.

Les forces de police sont de la même façon l’instrument régalien de la sécurité sur le territoire national. Elles peuvent aussi être amenées à faire la guerre lorsqu’elles font face à des adversaires politiques, dès lors que ceux-ci agissent sur le territoire national et que leurs modes d’action ressemblent et/ou se superposent à ceux de réseaux criminels. La lutte contre Action directe de 1979 à 1987 a relevé ainsi de la guerre, ce qui, pour les membres de ce groupe, ne faisait par ailleurs aucun doute. Les forces armées peuvent être engagées aussi dans ces missions de sécurité sur le territoire national, en appui et renfort des forces de police.

Ces définitions sont importantes. La qualification de guerre, forte, suscite souvent des réticences. Le 3 septembre 1939, le Président du conseil ne demande pas au Parlement français de déclarer la guerre mais de « voter des crédits supplémentaires pour faire face aux évolutions de la situation ». Face à des groupes armés, surtout s’ils agissent aussi ou exclusivement sur le territoire national, on sera encore plus tenté de privilégier l’approche sécuritaire. On mènera donc une action policière, apolitique et atomiste (traitement aux cas par cas de délinquants ou de petits groupes de délinquants) même s’il s’agit d’ennemis dont, du coup, on ne comprendra pas forcément bien la motivation puisqu'elle n'est pas celle des truands habituels et que l'aspect politique est nié. Ce seront donc des fous.

Pour reprendre l’exemple d’Action directe, cela peut suffire, pour peu que les bases de l’ennemi soient faibles. Cela peut être surtout être insuffisant et même contre-productif.  

Le 2 novembre 1954, lorsqu’il faut qualifier les attaques survenues la veille en Algérie, le gouvernement déclare qu’il s’agit de l’œuvre de bandits. Ce faisant, l’emploi de la force armée, nécessaire au regard de l’ampleur du phénomène, s’y effectue d’abord selon les modes d’action très contraints des policiers, et surtout on refuse toute possibilité de dialogue politique (les indépendantistes modérés sont même emprisonnés). On sera pourtant obligé de négocier quelques années plus tard et dans des conditions moins favorables. On peut s’efforcer d’éliminer plus de Taliban que les madrassas n’en produisent, pour reprendre le mot de Donald Rumsfeld, et se retrouver surpris par la mainmise politique qu’ils ont réussi à réaliser dans les provinces pashtounes afghanes. On peut considérer tous les rebelles sunnites irakiens comme des terroristes ou des saddamistes (et donc alliés des terroristes) et éliminer plusieurs fois leur nombre estimé pour finalement faire de la politique et s’allier avec certains d’entre eux en 2007 contre d’autres. On peut s’acharner contre les mahdistes irakiens avant de comprendre qu’il est finalement préférable de négocier avec Moqtada al-Sadr.

Répétons-le, l’armée ça sert d’abord à faire de la politique extérieure. Depuis les années 1980, on l’emploie pourtant aussi pour faire de la politique intérieure. Des militaires sont alors engagés dans le cadre de l’Etat d’urgence en Nouvelle-Calédonie. Ils y assurent au moins la sécurité de points sensibles et participent parfois à des actions plus fortes. En 1986, ils sont déployés aux frontières de la France métropolitaine à la suite d’attentats à Paris…d’origine iranienne. Ce déploiement est parfaitement inutile dans le cadre de cette guerre souterraine sinon symboliquement. L’engagement militaire, impressionnant et nouveau dans un contexte intérieur, témoigne de la volonté d’agir sinon d’une réelle vision stratégique, après tout inutile dès lors qu’il faut simplement se protéger de délinquants. Depuis les attentats de 1995, le dispositif Vigipirate, 1 500 hommes en moyenne, est déployé en permanence, goutte d’eau face aux 240 000 policiers et gendarmes français, mais goutte d’eau visible. Depuis janvier dernier, ce dispositif, devenue opération Sentinelle, a été porté à 10 000 hommes, toujours une goutte d’eau même si elle est nettement plus grosse mais désormais aussi effort considérable pour une « force opérationnelle terrestre » (la composante déployable de l’armée de terre) de 66 000 hommes.

Cette visibilité rassure et peut contribuer à mobiliser les esprits, elle induit aussi des risques particuliers et des effets négatifs peu visibles pour la nation mais pourtant bien réels.

La logique de présence et de visibilité près des sites à protéger est en contradiction avec les principes tactiques puisqu’on place ainsi directement nos soldats en position de cibles pour ceux qui veulent les frapper (si la présence de militaires est symboliquement forte, leur élimination l’est donc tout autant). Il n’a jamais été aussi facile de tuer des soldats français. Toujours d'un point de vue tactique, on peut protéger en étant moins visible. Reste à savoir ce qui est le plus important entre la protection et la visibilité.

Qui plus est, les armements sont certes impressionnants mais pas forcément adaptés au contexte, comme l’a montré l’agression de Nice, où les soldats, près de la foule, ont préféré ne pas utiliser leurs fusils d’assaut et accepter un risque plus important pour eux. Dix-mille soldats avec fusils d’assaut, c’est aussi entre un et deux millions de cartouches 5,56 mm dans les rues avec le risque statistique que par erreur ou par dommage collatéral, ces civils que l’on veut protéger soient aussi frappés. On peut rééquiper les forces pour mieux les adapter au contexte, mais cela a un coût, en argent et en temps d’apprentissage. Si on ne le fait pas, on peut s’interroger sur la plus-value, hormis psychologique, d’hommes lourdement armés. Si on le fait, on ne verra pas bien la différence avec des forces de l’ordre et donc là-aussi la plus-value.

N’oublions pas aussi quel qu’en soit les modes d’action employés, cette opération a un coût financier, ou plutôt un surcoût, qui s’ajoutera à celui des opérations extérieures, au budget initial déjà délibérément et grossièrement sous-évalué. Ce surcoût sera payé en fin d’année et comme toujours pris sur le budget de fonctionnement. Surtout, quand les troupes sont engagées dans les rues, elles ne sont pas en opérations, à l’entraînement ou simplement au repos. Pour peu que la situation se prolonge et c’est le capital de compétences techniques et tactiques, si difficile à maintenir, qui va se dégrader. Il va se dégrader d’autant plus que ce type de mission, peu exaltant, s’ajoutant par ailleurs à un emploi du temps chargé et rendu de plus en plus difficile par les réformes structurelles rend le travail moins attractif. La durée moyenne des services peut s’en trouver encore affectée avec ce que cela induit de perte d’expérience. N’oublions pas l’exemple de l’armée de terre israélienne perdant peu à peu ses savoir-faire complexes de combat de haute intensité en restant focalisé sur les problèmes, plutôt policiers, de gestion des territoires palestiniens et se retrouvant très dépourvue lors du conflit de 2006 contre le Hezbollah. L’action prolongée transforme la pratique dans un sens donné dont il est de plus en plus difficile de sortir avec le temps.

Résumons.

Chacun des trois terroristes de janvier, alors qu’ils ont disparu, fixe désormais 3 000 soldats, réduit leur compétences, et fait dépenser à l’Etat 330 000 euros chaque jour. On peut finalement voir cela comme un succès stratégique des organisations djihadistes et ce succès sera d’autant plus grand que l’opération durera. Le problème est d’ailleurs désormais de savoir comment l’arrêter, la menace n’ayant pas évolué et le désengagement pouvant apparaître comme une baisse de la garde.

On peut certes se féliciter de l’inflexion que les événements ont induite dans la réduction des effectifs tout en déplorant que l’action de trois terroristes ait eu plus d’effet que les arguments rationnels proposés depuis des années par des citoyens honnêtes. L’inflexion reste cependant modeste et bien loin du simple nécessaire à la conduite de la guerre. On peut surtout regretter que cette opération, comme la participation à la campagne aérienne, et secondairement d’assistance militaire, contre Daesh relève plus de l’empilement de réactions que d’une réelle stratégie.  En cumulant les trois opérations anti-terroristes, Chammal en Irak, Barkhane au Sahel et Sentinelle en France, on atteint le contrat opérationnel prévu par le livre blanc de 2013 pour un engagement majeur. Nous sommes donc au maximum de ce que nous sommes censés faire militairement, sans pour autant en voir les effets stratégique.

A court terme, cela satisfait le besoin de montrer que l’on fait quelque chose, à long terme, les choses sont plus problématiques. Sentinelle dégrade les capacités de armées, Chammal est peu utile tactiquement en l’absence de forces au sol avec qui se coordonner et sans doute contre-productive politiquement en nous faisant passer pour des alliés objectifs des régimes qui oppressent la population arabe sunnite. Barkhane est sans doute plus efficace mais s’attache plus aux symptômes qu’aux causes profondes de la prospérité du djihadisme dans la région. 

C’est évidemment beaucoup plus compliqué mais il est peut-être temps de faire la guerre plutôt que de la répression internationale, de faire de la politique plutôt que du déploiement de moyens ou de nouvelles lois.

 

Auteur: Colonel (ER) Michel GOYA
Source: Lavoiedelepee

Source : La Voie de l'Epée
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