LIBRE OPINION du colonel Michel Goya: La guerre, la France et moi

Posté le mardi 03 février 2015
LIBRE OPINION du colonel Michel Goya: La guerre, la France et moi

Par le Colonel Michel Goya. Propos recueillis par Alexandre DEVECCHIO – « FigaroVox »

Michel Goya est écrivain et colonel à la retraite. Officier des troupes de marine et docteur en histoire, il a participé à plusieurs opérations (Afrique, Balkans), avant de servir comme analyste des conflits contemporains. Son dernier livre est paru en 2014 aux éditions Tallandier.

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Alors que la France doit faire face à la menace terroriste et est engagée sur de multiples théâtres d'opérations à travers le monde, le colonel Goya a accordé un entretien fleuve à FigaroVox. Il livre le dessous des cartes de la guerre.

La France a été touchée par une série d'attentats très violents. Doit-on y voir, selon vous, une conséquence de notre interventionnisme en Libye, puis au Mali et en Irak?

Michel Goya: Quand on regarde le parcours des trois terroristes on trouve des liens avec l'action le Groupe islamique armé (GIA) algérien, qui avait organisé les attentats à Paris en 1995, mais aussi avec l'Etat islamique et Al Qaïda, par ailleurs organisations rivales. Leur action s'inscrit en fait dans une guerre globale dans laquelle la France est engagée depuis plus de vingt ans. Préméditée semble-t-il depuis trois ans, elle n'a pas de lien direct avec les opérations militaires en cours mais avec les caricatures de Mahomet de Charlie-Hebdo, considérées comme une autre forme d'agression. Maintenant il est évident que les opérations en cours constituent évidemment une forte incitation à l'action soit directement par les organisations attaquées, soit plus indirectement, comme pour l'assassinat d'Hervé Gourdel ou peut-être l'attaque suicide récente sur un hôtel de Tripoli, par des groupes qui saisissent une opportunité pour être adoubés par l'organisation dominante du moment.

Ces différentes interventions se justifiaient-elles toutes selon vous? Parleriez-vous de virage atlantiste de la politique étrangère française?

Encore une fois, la France n'a pas attendu les attaques du 11 septembre 2001 pour être concernée par la lutte contre les organisations djihadistes. Cette lutte était souterraine. Elle a pris un tour nouveau avec l'engagement en Afghanistan, au départ plutôt en soutien du gouvernement afghan et, plus discrètement, à la frontière pakistanaise dans le cadre de l'opération Liberté immuable. Le premier vrai tournant à eu lieu en 2008, lorsque la France s'est engagée dans la province afghane de Kapisa et le district de Surobi. En parallèle du retour dans la structure de commandement de l'OTAN, nous nous trouvions alors délibérément et de manière importante aux côtés des Américains dans une zone de guerre, essentiellement pour des raisons diplomatiques mais aussi pour réaffirmer le rôle de la France comme acteur important de la scène internationale. La contradiction entre la faiblesse de l'enjeu et le prix à payer a cependant rapidement invité à un repli militaire, en refusant l'effort supplémentaire demandé en 2010 par les Américains, en restreignant ensuite sur place les prises de risques et donc l'efficacité, en se retirant enfin plus vite que prévu de Kapisa-Surobi.

Paradoxalement, alors que les Américains et beaucoup d'Alliés à leur suite, renonçaient par lassitude à de nouvelles interventions au sol, la France non seulement restait en première ligne mais elle s'y impliquait encore plus qu'auparavant. Par certains aspects, la situation ressemble à celle de la fin des années 1970 alors que les Etats-Unis sortaient affaiblis de la guerre du Vietnam et que la France multipliait à l'époque les interventions en Afrique en s'y opposant notamment à l'expansionnisme soviétique. Les Etats-Unis ont une logique opérationnelle assez binaire: directe avec engagement massif au sol, ce qui suppose un vote du Congrès, ou indirecte, c'est-à-dire que l'on fait tout pour vaincre un ennemi mais sans envoyer d'unités de combat en première ligne, ce qui relève simplement de la décision de l'exécutif. Les Etats-Unis sont désormais, et sans doute pour quelques années encore, dans cette deuxième posture, là où la France, moins usée par les interventions récentes et bénéficiant d'institutions de défense plus souples, conserve une plus grande liberté et finalement aussi volonté d'action. Cette volonté d'agir s'exprime de manière assez différente entre la volonté de s'attaquer à des Etats destructeurs de leur propre peuple, comme en Libye et comme on l'aurait souhaité en Syrie, la lutte contre les organisations djihadistes dans le Sahel, la participation à la campagne indirecte contre Daesh ou encore l'opération de stabilisation en Centrafrique. La France reste somme toute autonome dans ses engagements et l'adoption de la même phraséologie (guerre contre le terrorisme) et maintenant de certains méthodes (les «ciblages») que les Américains relève plus de la similitude de style qu'un véritable alignement.

Quant à savoir si ces interventions se justifiaient, je crois que oui même si je conserve quelques doutes sur le rapport coût (y compris politique)-efficacité de l'engagement en Irak. On a critiqué l'engagement en Libye contre le régime du colonel Kadhafi sous prétexte qu'il aurait finalement déstabilisé la région. Pour ma part, moi qui ai vécu quelques temps dans Sarajevo assiégée, j'ai du mal à accepter l'inaction devant les massacres. Maintenant, on serait bien en peine de savoir ce qui se serait passé si on n'était pas intervenu. La vraie erreur a surtout consisté, selon moi, à ne pas intervenir après la chute de Kadhafi en essayant d'y aider à la normalisation de la situation.

La France est engagée sur de multiples théâtres d'opérations et doit également faire face à une menace intérieure dans un contexte où le budget de la Défense ne cesse de baisser. L'armée française a-t-elle les moyens de faire face à toutes ses missions?

Très clairement non. On peut raisonner en termes bruts en considérant que si la France avait simplement continué à faire le même effort de défense qu'en 1990, époque où celui-ci n'était pas forcément considéré comme insupportable, le budget de la défense serait d'environ 68 milliards et non de 31 milliards. C'est environ 200 milliards d'euros d'investissements dans les équipements qui auraient été réalisées en plus. Les capacités et les effectifs seraient effectivement toutes autres qu'aujourd'hui ainsi que la liberté d'action stratégique. Pour autant, 31 milliards d'euros représente quand même un budget conséquent, plusieurs fois supérieurs par exemple à celui des armées de Bashar el-Assad ou du colonel Kadhafi. Le problème est que ce budget est insuffisant pour disposer à la fois d'une force aérienne capable seule de vaincre un ennemi moderne et d'une force terrestre capable seule d'obtenir un rapport de forces conséquent face à un ennemi important ou même d'assurer une forte présence stabilisatrice, comme en témoigne l'opération Sangaris en Centrafrique. L'opération Barkhane au Sahel est une opération de raids et de frappes aussi parce que nous n'avons guère les moyens de faire plus.

La meilleure manière d'être efficace au loin pour une armée moderne implique d'investir simultanément dans les deux branches de manière à avoir un système à la fois cohérent, polyvalent et aussi suffisamment volumineux. Cela a cependant un coût financier que l'on peut chiffrer empiriquement au minimum aux alentours de 3 % du PIB. Ceux qui acceptent cet effort disposent d'armées efficaces ou en voie de l'être sur la scène internationale. Ceux qui refusent cet effort sans faire vraiment de choix sont condamnés rapidement à l'impuissance partout. Toutes choses égales par ailleurs, à 1,5 % d'effort on ne devient pas deux fois moins puissant qu'à 3 % mais plutôt quatre fois moins. C'est ainsi que le 6e budget de défense au monde ne peut plus rien faire d'important sans faire appel à d'aléatoires alliés, souvent réticents, parfois inefficaces (et ce d'autant plus que l'on est nombreux), quelquefois dominateurs et poursuivant de toutes façons toujours leurs propres objectifs politiques.

La manière de faire la guerre et les moyens pour la mener ont-ils beaucoup changé depuis vos débuts?

J'ai commencé ma carrière dans un régiment d'infanterie mécanisée où la mission était de combattre, plutôt en Allemagne, les unités du Pacte de Varsovie. Depuis, les appelés ont disparu, le corps blindé-mécanisé a fondu. Il y a deux fois moins d'hélicoptères et six fois moins de chars qu'à l'époque. Je suis devenu officier dans les Troupes de marine à la fin de la guerre froide. La tendance était à l'époque au «soldat de la paix» et aux missions d'interposition, avec le résultat que l'on sait. La dernière opération de ce gendre a été l'opération Licorne en république de Côte d'ivoire qui a coupé le pays en deux jusqu'à ce que l'on se décide enfin à agir. On a multiplié ensuite les missions de stabilisation, en Bosnie, au Kosovo puis, on l'espérait, en Afghanistan pour s'apercevoir là-aussi de l'effort en hommes et en temps que cela impliquait. L'opération Sangaris en Centrafrique est de ce type, les moyens en moins. Il est probable qu'au regard de notre solitude dans cette action et de l'impossibilité que nous avons de déployer le volume de forces qui serait nécessaire qu'il s'agisse là aussi de la dernière de ce type avant longtemps. L'efficacité d'une opération dépend d'abord de son cadre politique et on a fait là beaucoup de progrès avec l'opération Serval au Mali en revenant au classique, avec l'idée de guerre pleinement assumée, et donc aussi celle d'ennemi. Le problème est que cette volonté nouvelle d'emploi ne s'accompagne pas de la même volonté de disposer des moyens. Nos mains sont devenues plus efficaces mais nous avons de moins en moins de mains.

La France est en première ligne pour défendre l'Europe. Cette dernière ne devrait-elle participer davantage au coût des dépenses militaires françaises?

Il est délicat de l'imaginer, l'emploi des instruments régaliens, surtout lorsqu'il ne faut les engager au combat, ne se partageant pas. Cela se peut peut-être ponctuellement, comme lorsque l'engagement occidental dans la guerre du Golfe a été financé par des pays extérieurs à la coalition comme l'Allemagne ou le Japon, mais il est difficile d'ériger cela en système. Il n'y a pas d'Europe de la défense et il n'y en aura pas tant que les visions politiques et les cultures stratégiques aussi différentes, sachant que ces divergences ont même eu tendance à augmenter. On peut concevoir d'extraire les dépenses de défense des critères de Maastricht mais ce serait là sonner le glas de ces mêmes critères.

La réintégration de la France dans l'OTAN est-elle une force ou une faiblesse?

Militairement, je crois que cela n'a pas changé grand-chose aux pratiques existantes auparavant, cela était d'ailleurs un des arguments pour la réintégration complète dans l'organisation. La France est plus présente dans les états-majors et espère pouvoir y exercer une influence plus grande. Pour l'instant, on n'en voit guère les bénéfices. Ce que l'on voit très concrètement, c'est la plus grande nécessité de s'aligner sur les normes et règlements de l'OTAN, eux-mêmes alignés sur ceux des Américains. Politiquement, je crains que l'on ait définitivement perdu la position d'alternative occidentale aux Etats-Unis que cela nous procurait.

Après les attentats, l'idée d'un service national resurgit. Que cela vous inspire-t-il?

Beaucoup de scepticisme. Les raisons pour lesquelles, on a suspendu le service militaire, n'ont pas disparu. Outre que la menace majeure contre la France avait disparu, ce qui était considéré surtout comme un impôt en temps était devenu totalement sexiste, puisque les filles ne le faisaient toujours pas alors qu'elles pouvaient occuper n'importe quelle fonction dans l'armée d'active, et socialement injuste puisque la probabilité d'effectuer le service national était inversement proportionnelle avec son niveau d'études. Au moment de la fin du service, la proportion d'élèves de HEC l'effectuant était en dessous de 1%. Au bilan, un quart d'une classe d'âge effectuait le service militaire et, alors que l'on commençait à réduire le format des armées, on n'avait même plus assez de postes pour eu, d'où les formules un peu baroques comme le service national en entreprises. Le coup de grâce est venu de la décision de ne pas engager les appelés dans les opérations extérieures, hors des volontaires pour un service long, alors que celles-ci devenaient la norme pour toutes les unités des armées.

Un service national obligatoire ne peut se concevoir que s'il est réellement universel sinon il serait injuste. Il faut également qu'il soit utile et enrichissant, ce qui demande de trouver chaque année des emplois intéressants pour 600 000 jeunes. Le retour à un service militaire poserait d'énormes problèmes ne serait-ce que pour les encadrer ou les loger maintenant que de nombreuses garnisons ont été supprimées. Surtout, il faudrait changer le modèle d'armée et revenir, sauf à engager ces nouveaux appelés en opérations, à l'armée mixte de la guerre froide avec par exemple la création d'une garde nationale mais sans la justification de la menace et avec un budget nettement supérieur. On peut, et c'est entendu comme cela, faire un service universel au sens d'un champ beaucoup plus large d'emplois, mais où? Comment et avec quelles ressources, pour des volumes représentant vingt fois les chiffres du service civique volontaire tel qu'il existe aujourd'hui? J'ajouterai que si le service, et notamment le service des armes, est si bénéfique, pourquoi avoir supprimé des dizaines de milliers de postes dans les armées?

Colonel (ER) Michel GOYA

 

 

Source : Figarovox
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