LIBRE OPINION du Général (2s) François TORRES : Plaidoyer pour l’Europe.

Posté le lundi 29 février 2016
LIBRE OPINION du Général (2s) François TORRES : Plaidoyer pour l’Europe.

Partout montent des critiques de plus en plus brutales de l’Union européenne justifiées par ses hésitations et ses désaccords face aux défis économiques, sociaux, culturels et stratégiques qui la menacent. Cherchant à revenir aux fondements qui portèrent l’idée d’Europe, et à contre courant de la rumeur populiste qui enfle, les lignes qui suivent plaident pour le projet européen embourbé à la fois dans ses tabous hérités de la période nazie et dans ses utopies supranationales, principaux obstacles à son émancipation stratégique.

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L’obsession nazie, véhiculée par nombres d’intellectuels moralisateurs pour stigmatiser tous ceux qui s’inquiètent d’une perte d’identité au fil d’une invasion chaotique venue de pays en proie à l’Islam radical et dont l’essence n’a rien à voir avec les vagues d’immigrations précédentes, prend en otage la culpabilité allemande et européenne hantée par les monstrueuses aberrations commises par le régime hitlérien. La question n’est pas de réveiller les morts, ni de se priver de porter notre regard vers l’avenir, mais de prendre conscience que la culpabilisation fonctionne et tétanise les esprits, précisément parce qu’elle s’articule autour du tabou de la honte qui n’est pas levé. Le trouble continue à peser puissamment sur les esprits.

Il a récemment initié les tête-à-queue d’Angela Merkel et fut à l’origine de la catalepsie stratégique de l’Europe qui, sous l’égide de Robert Shumann, tenait en suspicion l’idée de Nation. Reconnaissons que, dès le départ c’est l’expérience personnelle de Schuman, d’abord Allemand dans l’horreur des tranchées de 14 -18, puis fidèle de Pétain et enfin prisonnier du Reich et évadé qui fonda sa méfiance envers l’idée de Nation. Le projet prenait à contrepied les rancœurs françaises encore à vif. Au point que ses premières initiatives qui ne visaient pourtant qu’à éliminer l’opposition séculaire entre la France et l’Allemagne, furent concoctées en secret, avec la connivence d’Adenauer, mais sans que tout le gouvernement français ait été mis dans la boucle.

En arrière plan, Shumann dont il faut rappeler qu’après avoir été frappé d’indignité nationale à la libération, puis gracié par De Gaulle, il fit l’objet de propositions en béatification, portait au fond de lui le double tabou que les Nations sont capables du pire et que l’Allemagne Nazie l’avait commis. La suite est une utopie, appuyée sur ce douloureux indicible que nos visionnaires chimériques s’efforcent encore d’évacuer. Dans la même logique, tout en habillant la manœuvre de faux semblants dont on perçoit aujourd’hui l’ambiguïté, on imagina de dépouiller progressivement les Nations de leur pouvoir exécutif, transféré à une bureaucratie non élue.

Mais lancinant et douloureux, subsiste le tabou de la culpabilité à l’effet politique paralysant. Tout en reconnaissant que la tâche est difficile, soyons bien persuadés que tant qu’on n’aura pas levé cette hypothèque morale mortifère, l’Europe ne pourra pas dépasser sa catalepsie stratégique. Mais peut-être les débats en Allemagne autour de la question des migrants pourraient-ils être l’occasion d’explorer de manière salutaire les contours des non dits et de la culpabilité dont les moralisateurs de la bien-pensance tirent profit pour clore la bouche des lanceurs d’alerte.

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Dans ces troubles qui montent que devient l’âme européenne chère à Paul Valéry et à Stefan Zweig et dont Nietzsche prévoyait l’extinction ? Même si les peuples du nord et du sud de l’Europe ou ceux de Grande Bretagne ont des spécificités culturelles différentes, elle n’est pas morte. Et contrairement à ce que ressentent les Européens voyageant hors du Vieux Continent, quand ils circulent en Europe de la Bulgarie à l’Espagne en passant par l’Angleterre, la Suède, l’Allemagne et l’Italie, ils ne se sentent jamais dépaysés.

C’est que l’Europe c’est d’abord son héritage grec et latin, ses grands philosophes qui articulèrent notre manière de penser et de raisonner, l’influence structurante de l’Empire romain, exemple dont les grands empires européens des Carolingiens à Napoléon en passant par les Saint Empire Romain germanique ne cessèrent de s’inspirer. Au-dessus de tout cela planent cependant la transe meurtrière des guerres de religion, mais suivies de leurs puissants contrepoids d’apaisement que furent les traités d’Augsburg, premier pas vers la liberté religieuse et de Westphalie qui fonda l’État Nation dont les stratèges chinois se réclament encore aujourd’hui pour rejeter les interventionnismes américains. Il est vrai que les rivalités nationales exacerbées par la puissance de la « Grande Nation » et la révolution française exportée par Napoléon pavèrent, à partir de 1870, la route des grands suicides, sur fond de nationalisme enflammé. Mais en arrière plan, envers et contre tout, « le pli européen » a persisté, même si, en 1950, il n’a resurgi que sur un mode à la fois utopique et infirme.

Si de toutes ces grandes gloires de civilisation, ponctuées de rivalités, de grands malheurs et de grands massacres, il ne fallait retenir que les mythes ou les pierres angulaires les plus marquants, peut-être faudrait-il s’arrêter aux penseurs grecs qui explorèrent les limites de la métaphysique et de la raison, la dialectique et la logique, le poids trompeur des apparences, la force de la vertu et de la morale, sans oublier les pensées iconoclastes salutaires, si rares ailleurs dans le monde.

Et, preuve qu’à l’inverse de beaucoup de cultures autocentrées, la pensée européenne porte en elle une ouverture aux autres jamais démentie, également exprimée par Montaigne -, les spéculations des penseurs grecs explorèrent jusqu’aux visions cosmologiques orientales visitées par Héraclite qui, comme plus tard Spinoza, considéra l’univers comme un « incréé »  d’ordre divin, clin d’œil à la manière asiatique et chinoise d’approcher la métaphysique.

Bref, nous sommes bien là en face d’un substrat intellectuel original, très vaste et très riche, ouvert au monde et capable de structurer « une âme » ou « un esprit » particulier dont on perçoit l’originalité quand on se promène hors de la sphère culturelle occidentale.

L’autre pierre angulaire de l’Europe est bien sûr la religion chrétienne dont les apports pour la suite furent inestimables, puisqu’au delà des massacres des guerres de religion et de l’emprise étouffante et totalitaire de l’église longtemps préoccupée de son pouvoir temporel, elle laissa en héritage l’épopée européenne des cathédrales à quoi s’ajoutent, articulée autour du latin unificateur, l’exigence d’éducation et de connaissance, en même temps que les fondations de la philosophie de générosité et d’amour porté aux autres, épine dorsale des « droits humains. » 

Il n’est pas anodin des constater qu’en Europe, ces deux héritages – le premier porté par les « humanités » classiques, le deuxième véhiculé par l’empreinte chrétienne sont aujourd’hui battus en brèche par la poussée de la religion musulmane souvent très intrusive, parfois sanguinaire dans sa version littérale radicale. A quoi s’ajoute la « montée de l’insignifiance» explorée par Castoriadis ayant récemment abouti à supprimer les « humanités » des études secondaires.

Enfin, dernier pilier du triptyque européen, la pensée des « Lumières », fondement original de ce que nous sommes aujourd’hui dont la force alimenta le projet « d’universalisme ». On ne peut nier que cette période unique au monde qui suivit celle de la renaissance, participa de la séparation de la foi et de la raison creuset de l’Etat laïque, de la métaphysique et de la science, débarrassant la connaissance de son arrière plan divin, pavant la route à l’idée de démocratie et à la révolution française puisque, retournant  aux sources de la Grèce antique, elle trouva le moyen de légitimer le pouvoir politique en dehors de Dieu. Il n’est pas possible de minimiser aujourd’hui la force de ces idées qui explosèrent violemment à la révolution française.

 Avec leurs deux versants, l’un moral des droits de l’homme et l’autre politique de démocratie, elles ont, il est vrai avec pas mal de ratés, structuré la marche du monde depuis 1945, au point qu’oubliant les possibles soubresauts de l’histoire et la particularité des peuples et des cultures, Fukuyama en a fait le but subliminal de toute l’humanité. Mais cette vision aplatie et déprimante de l’histoire s'accompagne aujourd’hui d'une nouvelle fragilité : la perte de sens qui tenaille les sociétés hédonistes occidentales. Tirées à hue et dia par les spadassins de la « déstructuration », elles finissent par ne plus savoir quoi faire de leur liberté qu'on leur dit à la fois sans limites et individuelle jusqu’au narcissisme.

Ayant à la fois perdu le sens de la cohésion et du tragique, persuadées par facilité que leur bienveillance d’essence chrétienne mais dont le sens religieux s’est évaporé, serait toujours récompensée par une complaisance symétrique, elles découvrent avec horreur qu’il ne suffit pas de se proclamer pacifique et sans ennemi pour vivre en paix. S’il est vrai qu'il est nécessaire d’être deux pour s’essayer au dialogue de bonne foi cher à Aristote, pour déclencher le chaos, un seul suffit. Mais qui ne voit pas qu’aujourd’hui c’est bien l’héritage européen tout entier avec ses scories hédonistes  qui attise la haine de nos ennemis, dont la vision du monde est exactement inverse.

Le puissant substrat qui nous fonde court de John Locke, le précurseur de l’État de Droit à Montesquieu dénonciateur de l’esclavage et théoricien de la séparation des pouvoirs, en passant par Voltaire, anticlérical, humaniste, champion de la liberté de pensée et du doute, adepte de la provocation dont la pensée a séduit les souverains d’Europe et la Grande Catherine. Il suffit de se promener dans le monde pour ressentir la force de ces influences européennes, très souvent combattues par les cultures qui n’ont pas été frottées au puissant questionnement des « Lumières. »

Enfin, à ce plaidoyer pour l’Europe, manque la part essentielle de la culture et des arts, de la musique, de l’opéra italien, de Beethoven, de Mozart et de Bach et celle de la littérature et de la poésie qui singulièrement en France croisent les grands écrivains russes, comme un pont lancé vers l’Occident venant de cette part slave de nous-mêmes nichée à l’est du Dniepr. Ce qui nous renvoie prosaïquement à nos relations avec Poutine que Washington et l’OTAN tentent par tous les moyens d’empêcher, avec, disons le, la complicité aveugle de nos dirigeants opportunistes, tout occupés à ressasser leurs culpabilités au point qu’ils en ont perdu à la fois le sens même de l’Europe et l’instinct de survie.

 

François TORRES
  Officier général (2S)

Source : Général (2s) François TORRES
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