LIBRE OPINION du Général (2s) Jean-Claude ALLARD : Guerre contre l’islamisme : l'arrière tiendra-t-il ?

Posté le mardi 05 avril 2016
LIBRE OPINION du Général (2s) Jean-Claude ALLARD : Guerre contre l’islamisme : l'arrière tiendra-t-il ?

Avec la proclamation de l’État islamique (EI), le 29 juin 2014, le mouvement islamiste a trouvé un champion et un stratège qui a su fédérer plusieurs courants jusqu’alors isolés, désormais tendus vers un but « conquérir Rome et posséder la Terre[1] ». Ces allégeances lui ont permis d’étendre, largement au-delà du territoire syro-irakien sur lequel il a constitué les bases d’un véritable État, son emprise idéologique par le contrôle de groupes islamistes organisés mais aussi d’individus parfois regroupés en cellules protéiformes.

Ce maillage souple lui permet de développer une stratégie de conquête fluide, parfaitement adaptée pour vaincre des ennemis en apparence plus forts, en mettant en application la recommandation de Sun Tzu : «Il en doit être des troupes à peu près comme d'une eau courante. De même que l'eau qui coule évite les hauteurs et se hâte vers le pays plat, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse. ». Le chaos irakien a été la matrice de l’EI, qui a pu déborder en Irak, Libye, s’immiscer au Liban puis s’infiltrer dans toutes les zones perméables des espaces proche-oriental, africain et asiatique.

Le 26 juin 2015, l’EI a ouvert un nouveau front en France. Certes depuis les années 1980 et jusqu’au 8 janvier 2015, des Français sont tombés sous les coups des terroristes, qui agissaient sous divers motivations : mouvement de « libération », racisme et antisémitisme, vengeance édictée par une fatwa. Mais la théâtralisation de l’attentat du 26 juin 2015 ouvre un nouveau champ conflictuel. Elle répond en effet à une admonestation d’un registre différent lancée par Abu Muhammad al Adnani, porte-parole de l’EI le 24 juin, « transformer le saint mois du Ramadan en un désastre pour les infidèles ». Comme premiers théâtres, deux cibles parmi les plus faibles ont été identifiées : la Tunisie et la France. Si l’attentat au Koweit, ciblant des Chiites, répond à la haine interreligieuse ancestrale, les attaques contre la Tunisie et la France paraissent correspondre à cette étape initiale des guerres appelée la « reconnaissance offensive » qui vise, par des attaques « coups d’épingles »  à se renseigner sur les capacités de l’ennemi, le dérouter, l’obliger à prendre des positions défensives.

Le propos n’est pas ici de traiter de la Tunisie, mais de la France et de l’Europe : pourquoi est-elle une cible ? Comment la campagne stratégique ennemie peut-elle se dérouler ?

Les réactions molles aux attentats de janvier 2015 ont certainement permis de confirmer l’appréciation de situation des stratèges de l’EI : la  France est un colosse aux pieds d’argile. Trois faiblesses gravissimes pèsent sur les capacités de la France à faire face à l’attaque d’ampleur qui se déroule.

La première faiblesse est stratégique, c'est-à-dire de l’ordre de la finalité de la guerre et de sa conduite générale, de son « essence ». Les islamistes affirment vouloir conquérir Rome et posséder la Terre et pour cela enrôler « La communauté de l’Islam […] dont les droits sont arrachés […] en Occident ». Le discours politique en France y fait malheureusement écho en parlant de nécessaire repentance pour le colonialisme, d’apartheid, d’intolérance, de lutte antiraciste, justifiant ainsi toutes les revendications communautaristes, au détriment de l’immense majorité des musulmans qui est venue en France en dépit de cette caricature, pour s'intégrer parfaitement dans la nation française et profiter de ses bienfaits.  

La deuxième faiblesse est opérative, c’est-à-dire relève de ce niveau qui adapte la mise en œuvre des orientations stratégiques aux conditions spécifiques du théâtre d’engagement. En France, ce sont le

 

réseau des mosquées islamistes (une soixantaine seraient actives[2]), les différentes institutions religieuses intégristes ou les noyaux claniques qui assurent, avec une grande liberté d’initiative « opérative » donnée par les idéologues islamistes et le Calife, la dimension « humaine » de la nécessaire intermédiation entre le niveau stratégique et le niveau tactique. Ce réseau tisse ses liens sans entrave. Ainsi, parmi d’autres exemples, la loi sur le renseignement surveille l’utilisation d’Internet par tous les Français, mais évite les lieux où le contact réel se noue entre les donneurs d’ordre et les exécutants (les prisons, les mosquées), en parallèle, l’adhésion à des traités internationaux interdit les expulsions des prêcheurs de haine [3].

La troisième faiblesse est d’ordre tactique, c'est-à-dire du niveau de la réalisation concrète des attaques qu’elle facilite. Certes, celles-ci sont inspirées, guidées par les niveaux stratégiques et opératifs, et principalement la croyance religieuse et la haine de la France. Mais l’état permanent de violence impunie qui gangrène le pays facilite le recrutement de sicaires et le passage à l’acte en offrant exemples de criminalité impunie, émulation, armes, bases de départ voire de repli[4] dans les nombreuses zones où l’État peine à faire agir ses forces de sécurité (police, gendarmerie, mais aussi secours aux personnes). En France comme en Afghanistan, au Mali et dans tous les pays dans lesquels il s’est implanté, l’islamisme s’appuie sur les réseaux criminels.

 

La France, dont l’armée se bat, presque seule, depuis deux ans dans la bande sahélo-saharienne[5] (BSS), se sent forte. Mais sans consistance et unité d’action politique de la commune à l'Etat, elle est confinée à la défensive sur le territoire métropolitain. L’islamisme l’a bien compris, il va continuer à exploiter ces faiblesses en développant trois lignes d’action : paralyser la prise de décision stratégique en utilisant ses caisses de résonances pour dénoncer toujours plus « l’islamophobie » ; élargir l’audience des niveaux opératifs en concentrant leur action sur l’obtention d’accommodements raisonnables, c'est-à-dire forcer pied à pied le recul de la République laïque au profit de règles de vie issues de la Charia et de rituels religieux aliénants; continuer à attiser la haine anti-française et en tirer parti pour pousser à la multiplication des attentats « sur initiative », chaque attentat devant permettre d’obtenir, d’un gouvernement aux abois, un peu plus de concessions aux niveaux opératif et stratégique.

Le développement de cette stratégie est scandé dans le temps. La première phase a pour objectif vraisemblable, non pas de dresser les communautés les unes contre les autres, mais de consolider d’un côté l’emprise idéologique islamiste sur un volume critique de population sous couvert de liberté religieuse et, de l’autre, d’obtenir des gains visibles pour montrer que le concept d’islam rigoriste est possible dans un pays occidental laïque. En parallèle, la violence sert autant que de besoin à faire trembler le pouvoir pour qu’il abandonne ses exigences d’intégration et à montrer sa puissance à des populations subjuguées. Progressivement, tirant partie de l’incapacité des gouvernements depuis 2005[6] à maîtriser les flambées de violence dans les quartiers, ces soulèvements seront multipliés et contrôlés au niveau opératif dans le but d’isoler physiquement des portions de territoire pour annihiler les capacités de riposte en s’immergeant dans la population civile. Une communauté radicale, bien implantée et répartie sur l’ensemble du territoire, s’affirmera

comme un recours, arbitrera les comportements sociétaux, échangera sa promotion politique contre de la tranquillité sociale[7].

Policiers, gendarmes, magistrats luttent pas à pas, l’armée est mobilisée dans une attitude défensive, mais la manœuvre d’ensemble parait se cantonner à de multiples batailles de niveau tactique contre le « terrorisme ». Or le temps du terrorisme, accès de colère violente mais brève, à finalité revendicatrice ou revancharde est fini. Voici venu le temps de la guerre de conquête dans toute sa puissance : un objectif lointain de domination exclusive par un ennemi implacable utilisant une stratégie fluide et adaptive sachant s’inscrire dans la durée et alterner violence et tromperie.

Il faut contrer cette stratégie hybride par une réponse globale qui remette les valeurs de la République au centre et ne laisse aucune déviance se substituer à l'Etat. Le retour du politique pour conduire cette guerre est primordial. Le politique fixe les objectifs, désigne l'ennemi, noue les alliances et assure la conduite de la grande stratégie. Élu par le peuple, le politique doit assumer sa part du contrat démocratique pour « assurer les arrières » : rassembler la Nation dans une seule communauté par la fierté de son passé et la confiance en son destin ; assurer la sécurité des populations[8], surtout celles des innombrables zones dans lesquelles elles sont  les victimes des gangs et des réseaux islamistes, par une tolérance zéro ; préparer l'avenir par la transmission exigeante des savoirs ; préserver l'intérêt national par l'investissement soutenu dans les moyens de défense ; conduire une politique étrangère lucide ; garantir un environnement stable pour le commerce et l’industrie. Le bilan est aussi médiocre sur le front intérieur que maigre sur les fronts extérieurs. Chaque jour, ici, sous les yeux de plus de 200 000 policiers, gendarmes, militaires, juges, l'islamisme, comme une eau destructrice, s'engouffre dans les multiples brèches faites à ce contrat démocratique par l'effacement du politique.

 

 

[1] Premier prêche du Calife Ibrahim dans la grande mosquée de Mossoul, 4 juillet 2014.

[2]Selon le Figaro du 29 juin 2015 http://kiosque.lefigaro.fr/ouvrir-liseuse-milibris/le-figaro/c9206272-566c-480d-a2c9-c7c25f0a5f2a

[3] Près d’une dizaine d’islamistes condamnés pour terrorisme sont assignés à résidence en zone rurales et peuvent recevoir des visites.

[4] Dans un document intitulé « Les loups individuels », destiné à tirer les enseignements des attentats de janvier 2015 à Paris, l’EI demande à ceux qui préparent des attentats de veiller à préparer « […] un plan de retrait avant de procéder aux attentats, c’est très important pour ne pas tomber dans leurs représailles ou poursuites, ça les rendra plus furieux et vulnérables. »

[5] Opérations Serval (2013) puis Barkhane

[6] L’état d’urgence avait déjà été décrété en 2005 sans que pour autant il ait été utilisé réellement pour faire cesser les émeutes.

[7] Le vote des étrangers non membres de l’Union européenne sera ainsi un utile levier pour développer cette stratégie.

[8] Article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Source : Général (2s) Jean-Claude ALLARD
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