LIBRE OPINION du général d'armée (2S) Jean-Marie Faugère sur la situation de l’armée de Terre

Posté le vendredi 28 novembre 2014
LIBRE OPINION du général d'armée (2S) Jean-Marie Faugère sur la situation de l’armée de Terre

Auteur : Général d’armée (2S) Jean-Marie FAUGERE-(Extrait de la lettre d’information des officiers généraux en 2è section)

Le chef d’état-major de l’armée de terre, comme son prédécesseur l’année dernière, a aimablement convié le président et le secrétaire général du G2S à assister au Grand rapport de l’armée de terre (GRAT 2014), évènement désormais annuel qui permet d’expliquer aux «commandeurs » et chefs de corps, ainsi qu’aux « consuls » et autres responsables, la situation de l’armée de terre et son évolution prévisible à court terme. Horizon, hélas, limité à l’année qui vient, selon la volonté de l’exécutif après la parution du Livre blanc de 2013 suivi de son application par la loi de programmation militaire 2014-2019.

Pas de vision possible à long terme

Cette navigation à courte vue imposée aux armées pour des raisons bien connues sur lesquelles il n’est pas nécessaire d’épiloguer ici, ne facilite pas la tâche des chefs militaires dans l’adaptation du modèle d’armée sous la contrainte des contingences. Le défaut de cette posture, qui n’échappe à personne, encore moins au monde militaire, interdit une vision à long terme qui a déserté depuis quelques années déjà la réflexion stratégique, du moins celle des moyens, à défaut de penser les vraies menaces qui pèsent sur les sociétés européennes, au-delà des lieux désormais communs du terrorisme, de la cyberdéfense, de la criminalité organisée, des Etats faillis… Ne faudrait-il pas d’ailleurs réécrire l’analyse stratégique du dernier Livre blanc, au vu des récents évènements mondiaux, particulièrement à la périphérie de l’espace européen ?

La présente lettre d’information exhibe la situation actuelle de l’armée de terre à l’automne 2014, telle qu’elle a été présentée au GRAT, avant toute prise en compte des évolutions issues de la loi de programmation en cours, notamment la nouvelle réduction de format des armées, qui se superpose à celle finissante du précédent Livre blanc de 2008, qu’accompagne son lot de réorganisations…

Concernant ces dernières évolutions (nouvelle gouvernance du ministère, réorganisation des structures, réduction des états-majors centraux par leur co-localisation sur le site de Balard courant 2015, dissolution d’unités, etc.) la pensée officielle les explique par la nécessaire « adaptation capacitaire », termes plus raisonnables que ceux de diminution de capacités militaires qu’ils camouflent laborieusement.

Un nouveau et énième modèle d’armée

Le général d’armée Jean-Pierre Bosser qui a pris ses fonctions de chef d’état-major de l’armée de terre au 1er septembre, a bien conscience qu’il lui faut proposer un nouveau modèle d’armée pour soutenir cette déflation supplémentaire, celui issu du Livre blanc de 2008 n’étant plus viable.

Au cours des auditions devant les commissions de défense des deux assemblées parlementaires, le CEMAT a tenu un discours ferme et clair sur l’état de l’armée de terre, à partir de quatre constats :

-  l’armée de terre dispose encore d’une « gamme complète de capacités complémentaires et polyvalentes ». Environ 22 000 soldats et plus de 3 000 matériels majeurs sont placés tous les quatre mois en posture opérationnelle (8 000 en OPEX, 8 000 en alerte sur le territoire et 6 300 prépositionnés hors du territoire métropolitain) ;

-  « l’urgence s’impose comme une probabilité commune de nos interventions », demandant réactivité et disponibilité ;

- le « durcissement des opérations militaires » qui exige individuellement et collectivement des capacités de protection de la force et des hommes. Obtenues par la qualité de la préparation opérationnelle et celle des équipements ;

-  la « dégradation brutale de la sécurité nationale et internationale » nécessite la prise en compte du territoire national qui pourrait être l’objet d’agressions selon des modes d’action militaires.

Parallèlement, le CEMAT note des sujets de satisfaction avec l’arrivée de matériels modernes (VBCI, FELIN, Tigre HAD, NH90 Caïman, canon de 155 mm Caesar, etc.), mais à un rythme qui impose de prolonger VAB, AMX10RC et Sagaie ERC90. Il insiste sur l’urgence de la concrétisation d’un nouveau drone tactique et de la notification du contrat SCORPION (blindés intermédiaires et numérisation du champ de bataille).

Il insiste également sur la nécessité de remonter le niveau des crédits affectés à l’entrainement opérationnel et à la maintenance des matériels (pris en compte dès 2015).

Avant de conclure, le CEMAT termine son audition par la sensibilisation des élus au moral du personnel, qui reste excellent en opérations extérieures, mais qui souffre de plus en plus en métropole du manque de visibilité sur l’avenir (dissolutions d’unités, qui ? Où ? Quand ? Niveau de la déflation restant à conduire ?), de l’empilement des réformes, de la dégradation des conditions de vie et d’exercice du métier, de l’état de l’infrastructure négligée depuis quatre ans, du système de solde défaillant Louvois, des effets du dépyramidage, touchant en priorité les officiers, qui « se heurte à des questions d’acceptabilité et de faisabilité »…

Dans ce contexte qui s’aggrave au fil des ans depuis finalement le Livre blanc de 2008 et notamment la désastreuse révision générale des politiques publiques (RGPP) appliquée aux armées, le général Bosser tire la conclusion qu’il se doit de présenter un nouveau modèle d’armée de terre autour des sept brigades interarmes qui subsistent au terme des dissolutions de régiments qu’il souhaite les moins nombreuses possibles. Ne pouvant plus jouer sur les « effets de structure » et se refusant à user de l’« échenillage », le CEMAT s’oriente vers des suppressions de capacités cohérentes (à l’image des sections de reconnaissance des régiments d’infanterie dissoutes d’ici la fin 2015), plus aisées à remonter en puissance le jour venu.

Un budget amputé de fait

L’actualité toute récente cependant ne laisse pas d’inquiéter puisque le projet de loi de finances rectificative de Bercy de fin de gestion - par l’habituel jeu des annulations et des ouvertures de crédits, des reports de charges et de crédits (CP) sur 2015 - revient à laisser au ministère la charge des surcoûts des OPEX et du dépassement de la masse salariale. Mais, optiquement, la solidarité interministérielle aurait joué au profit de la Défense. En fait, les programmes d’investissements en paieront la contrepartie, selon les errements habituels. Rien ne change au fil des ans. Où sont les mâles assurances d’un budget « sanctuarisé »… claironnées avant l’été ? Et pourtant, il est indéniable que le ministre de la Défense a pesé de tout son poids, jour après jour, sur cette fin de gestion avec l’aide vigoureuse et déterminée de la présidente de la Commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale.

Source : G2S
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