LIBRE OPINION du général Gilbert Robinet de l'ASAF : Attention ! L'Histoire vous regarde

Posté le samedi 01 novembre 2014
LIBRE OPINION du général Gilbert Robinet de l'ASAF : Attention ! L'Histoire vous regarde

Rappel historique en forme de mise en garde

Il y a une quinzaine d’années, je me trouvais dans le salon Leclerc de l’hôtel de Brienne où je présentais au ministre de la Défense d’alors, membre d’un gouvernement de cohabitation, en présence de tous les chefs d’état-major (des armées et de chacune des armées), les résultats des travaux conduits depuis près d’un an par le collège des officiers de cohérence opérationnelle que j’avais l’honneur de diriger au sein de l’état-major des Armées.
La  mission que ce collège avait reçue du ministre lui-même était de définir les grandes capacités, « dimensionnantes » pour l’élaboration du modèle d’armée dit 2015 (c'est-à-dire théoriquement atteignable en 2015), et dont les armées devaient commencer à se doter au cours de la seconde loi de programmation militaire de l’après professionnalisation, couvrant la période 2003-2008.

Alors que j’exposais l’une d’entre elles, en l’occurrence la nécessité de doter les forces projetées en opération extérieure d’une capacité anti missile de théâtre, pour faire face à une menace balistique, le directeur de cabinet du ministre m’interrompit pour me signifier que cette menace n’était pas crédible. Le ministre lui rétorqua alors : « Je ne veux pas être l’un des accusés du futur procès de Riom ».(1)

Même si ce procès fut une parodie de justice qui, finalement, plongea ses initiateurs dans la plus grande confusion, la parole de ce ministre avait un sens. Elle signifiait qu’un ministre de la Défense en exercice n’a pas pour principale mission de préparer, au profit de son camp politique, les prochaines échéances électorales, mais qu’à travers ses décisions (ou ses non-décisions) il engage sa responsabilité devant le pays et est comptable de l’avenir militaire de celui-ci devant l’Histoire.

Un procès qui pourrait commencer rapidement

Nos gouvernants d’aujourd’hui feraient bien de méditer la parole de leur prédécesseur. D’ores et déjà, l’Histoire retiendra que l’armée qu’ils nous fabriquent, en déconstruisant la précédente, excellente au demeurant par la qualité des hommes et des femmes qui la servent, est capable de gagner des batailles, mais pas la guerre et moins encore la paix.
Ses effectifs insuffisants, ses matériels les plus performants trop peu nombreux, ne lui permettent plus de tenir dans la durée. Là ou le premier coup de poing obtient d’indéniables résultats, comme au Mali, on voit rapidement la situation se dégrader dès lors que, sous la contrainte de la rareté des effectifs, on retire le plus vite possible des hommes du théâtre concerné pour les envoyer sur un autre.

Mais l’Histoire retiendra aussi que, pris par une incompréhensible mais grave crise de schizophrénie, nos responsables politiques, toutes tendances confondues, ont, au cours de la seconde décennie de ce siècle, multiplié les théâtres d’engagement pour nos armées en même temps qu’ils réduisaient leurs capacités.On retiendra de même que, dans ces années-là, on s’inquiétait du retour probable en France, où ils pourraient potentiellement y commettre des attentats, de jeunes nationaux partis faire le djihad en Syrie, alors que, simultanément, on continuait à dissoudre des régiments et à fermer des brigades de gendarmerie.
Ainsi, plus la menace devenait prégnante, plus le maillage sécuritaire destiné à assurer la protection de nos concitoyens sur le territoire national se distendait. Schizophrénie encore.

Si je me trouvais être désigné comme le procureur du prochain tribunal de Riom, devant lequel  pourraient d’ailleurs être déférés  nos gouvernants d’aujourd’hui, je commencerais par leur offrir un petit cours de polémologie. Je leur expliquerais, en substance, que depuis que l’homme existe, il a cherché à occuper tous les milieux qui s’offraient à lui : la terre d’abord, puis la mer, ensuite le ciel et enfin l’espace, y compris pour y faire la guerre. Aujourd’hui, un nouvel espace s’est ouvert, le « cyber-espace » et, tout naturellement, chacun cherche à l’occuper et à l’utiliser comme une arme. Mais, pour autant, l’homme ne déserte pas la terre, la mer, le ciel ou l’espace. Si donc l’on compare la Défense à un immeuble, il faut à chaque conquête d’un nouveau milieu y ajouter un étage tout en conservant les autres. Puis, m’adressant au ministre de la Défense d’aujourd’hui, forcément présent sur le banc des accusés, mais accompagné de quelques uns de ses prédécesseurs, je lui dirais : 

« Comment pouvez-vous, monsieur le ministre, à la fois vous enorgueillir d’avoir consacré un milliard d’euros à la cyber-défense sur la durée de la loi de programmation militaire 2014-2019 et vous vanter d’avoir obtenu un budget sanctuarisé depuis 2012, c'est-à-dire, en vérité, amputé, au minimum, de l’inflation, même si celle-ci est légère ? Ce milliard d’euros a donc été pris sur autre chose ; vous avez  changé les meubles d’un étage de l’immeuble Défense, mais, en aucun cas, n’avez ajouté un nouvel étage à l’édifice. De cela vous êtes coupable, car vous avez affaibli d’autres capacités toujours nécessaires. Les menaces nouvelles ne se substituent pas aux précédentes, elles s’y ajoutent. A l’époque des missiles de croisières et des bombes guidées laser, on continue à égorger et à décapiter »

La « surdité » n’est pas une circonstance atténuante 

   Attention, messieurs nos gouvernants, l’Histoire vous regarde. Elle ne manquera pas de vous rappeler tous les avertissements que de nombreuses voix vous adressent aujourd’hui et que, visiblement, vous n’entendez pas. Ainsi, vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. N’attendez pas qu’il soit trop tard, car devant le tribunal de l’Histoire, votre défense à vous sera au niveau où vous aurez placé celle de notre pays. Vous serez donc condamnés car jugés coupables en tant que responsables de cette situation.

Gilbert ROBINET, Officier général(2S), Secrétaire général de l’ASAF.

 

(1) Procès voulu par les dirigeants de Vichy et qui s’est déroulé du 19 février au 15 avril 1942 dans la ville de Riom (Puy-de-Dôme). Il devait démontrer la responsabilité des hommes politiques de la IIIe République dans la défaite de 1940.

 

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Source : Rédaction ASAF
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