LIBRE OPINION du général Jean-Claude Thomann: Le politique et les opérations extérieures

Posté le dimanche 28 décembre 2014
LIBRE OPINION du général Jean-Claude Thomann: Le politique et les opérations extérieures

par Jean-Claude THOMANN, Officier général (2S),  Administrateur de l’ASAF.

Ancien commandant de la Force d’action terrestre, le général Jean-Claude Thomann montre comment la nature même des opérations extérieures  conduit à l’évincement des chefs militaires laissant ainsi les chefs politiques libres d’avoir recours à la seule projection de puissance sans en mesurer les conséquences.

La mainmise du politique sur les opérations extérieures

A la différence de l'engagement de forces pour la défense des intérêts vitaux, c'est à dire la préservation du territoire et la survie de la population, qui s'impose au politique et le contraint au dialogue avec le militaire auquel il doit in fine s'en remettre pour obtenir la victoire, le contexte des opérations extérieures se caractérise par une relation très nette de subordination totale du militaire au politique qui « conserve la main » tout au long du processus d'action militaire. Sur un plan conceptuel, il est vrai que le militaire a déjà perdu, dès les années 1960, avec la dissuasion nucléaire,  une part importante de ce qui fondait son statut spécifique vis-à-vis du politique, car la décision d'emploi de l'arme atomique lui échappe complètement et relève exclusivement de la plus haute autorité politique de l'Etat. Avec les opérations extérieures, on constate que c'est une autre part significative du poids institutionnel du haut commandement qui a disparu, principalement pour les raisons suivantes:      

- dans l'absolu, décider d'une opération extérieure ou d'y participer ne s'impose jamais. C'est un choix éminemment politique et non une irréfutable obligation, car il s'agit de préserver ou de renforcer des intérêts stratégiques ou de puissance dont la lecture peut être très variable, en fonction des idéologies, de l'attitude de l'opinion publique, des capacités et aussi d' intérêts de toute nature et plus ou moins conjoncturels. S'agissant d'un choix, qui peut au demeurant se parer des vertus de l'humanitaire, du devoir d'ingérence à la responsabilité de protéger,  il revient au politique seul de l'assumer, le militaire n'étant alors qu'un « conseiller » parmi d'autres, et ce d'autant plus que la nature multiforme des crises  a  conduit à développer des concepts d' «approche globale » civilo-militaire pour leur résolution. Le militaire, exécutant d'une décision politique sur laquelle il n'a guère de prise, glisse alors insidieusement sur la pente du déclassement institutionnel, devenant pour la classe politique un simple technicien. Cette tendance lourde a trouvé une nouvelle traduction récemment, en donnant aux militaires le strapontin qu'ils occupent désormais au sein du ministère de la Défense.        

- quelle que soit son fondement, la légitimité d'une action extérieure est toujours politiquement discutable, puisqu'il s'agit d'un choix, fût-il plus ou moins contraint. Dans un monde où la régulation, juridique comme administrative, progresse sans discontinuer, la fragilité de la légitimité, voire de la simple légalité, a généré en antidote un corpus impressionnant et toujours plus touffu de conventions, articles, traités, devoirs  et règles régissant les conflits. Pour les armées occidentales, l'application de ce carcan, justifié sur le fond car il en va d'une certaine vision du progrès de l'humanité, se traduit néanmoins  par des contraintes qui les laissent plus ou moins désarmées dans le cadre des affrontements asymétriques, limitent drastiquement leur efficacité brute et surtout les soumettent à un exercice critique permanent de la part des media, toujours omniprésents, et par effet induit, à une volonté de contrôle très serré des autorités politiques qui les mandatent. Ainsi le militaire n'a plus le « domaine réservé » de sa compétence, et le politique, comme on a pu le voir à maintes reprises, s'immisce désormais de plus en plus dans la conduite d'opérations même très mineures pour s'assurer du maintien de la  légitimité politique sur laquelle il a fondé sa décision d'engagement de forces. Les développements de la technologie des communications  ont d'ailleurs largement contribué à l'émergence de cet « entrisme » politique qui caractérise la plupart des opérations extérieures et dont les dérives ouvrent la porte à la judiciarisation des opérations.

Ceci conduit à une évidence : le concept même d'opération extérieure est un facteur important de la perte de poids institutionnel du militaire vis-à-vis du politique. Cette dépréciation, et la toute puissance du politique dans sa relation avec un militaire dédié à l'action extérieure, ont bien évidemment des conséquences significatives dès lors qu'il s'agit de décider d'un modèle ou d'un format de forces. Le « dialogue » entre politique et militaire  est plus que tronqué et les considérations « techniques » des militaires, fussent-elles de haut niveau, ne pèsent pas lourd au regard des impératifs « politiques » ou économiques, domaines où le militaire est jugé d'autant plus incompétent qu'on l'affuble du statut de simple technicien de l'action militaire, le fameux cœur de métier.

Cette prééminence absolue du politique dans le champ de l'action extérieure ouvre par ailleurs la porte à un débat de fond sur la nature même des interventions qu'un Etat moderne peut envisager en fonction de ses choix capacitaires.          

 Projection de puissance versus projection de forces

Sous l'effet conjugué des avancées technologiques, du coût global d'une ressource humaine hautement qualifiée du fait de la technologie et de la complexité de l'action militaire dans les crises,  ainsi que  d'une évolution sociétale qui, dans nos démocraties, refuse l'idée même de guerre comme celle de pertes, qui apparaissent pour l'opinion publique peu justifiées au regard des enjeux poursuivis dans une action extérieure, s'est ouverte, pour nos états modernes, la tentation de privilégier la projection de puissance sur la projection de forces. On poursuit ainsi incidemment l'idée que la technologie pourrait peu à peu se substituer à l'homme, en particulier en matière opérationnelle où drones et autres robots armés  ouvrent la voie à cette transformation de l'essence même du combat.

On n'épiloguera pas ici sur les conséquences désastreuses de la mise en œuvre du concept de seule projection de puissance dans la tentative de ramener la Libye de Khadafi à la raison. Si une bataille tactique a été gagnée, sans grands risques tant les rapports de force étaient favorables, il s'agit bien d'une gabegie stratégique dont nous avons dû payer une première facture en intervenant au Mali par une projection de forces. Rappelons simplement que, si la projection de puissance limite au maximum la prise de risque politique (intervention courte, pertes minimisées), elle ne permet en aucun cas la résolution durable d'une crise et rend l'autorité politique qui l'a décidée totalement dépendante, pour l'atteinte de l'effet final recherché (stabilisation et normalisation), de forces au sol, locales ou étrangères, sur lesquelles elle n'a aucune réelle maîtrise.

Ainsi bien souvent la projection de puissance crée le chaos sans donner les moyens d'y mettre fin et ouvre des impasses stratégiques, ce qu'Israël mesura en d'autres temps face au Hezbollah en succombant à la tentation de s'en remettre à la seule puissance de frappe aérienne sans engagement de forces terrestres. Dans le même ordre d'idées, on peut également citer la doctrine Rumsfeld et son échec en Afghanistan, dû en grande partie au refus d'engager des forces terrestres dans la foulée des frappes initiales, ce qui se paya au prix fort ultérieurement.

Il y a malheureusement fort à parier que le nouvel exercice de projection de puissance sans projection de forces au sol actuellement en cours contre  les fanatiques  de l'Etat islamique en Syrie et en Irak constitue une nouvelle démonstration des limites de la seule projection de puissance, qui ne fait qu'habiller une certaine forme d'impuissance.

Ainsi, en n'accordant que peu de crédit au militaire dans le dialogue institutionnel et en optant de plus en plus pour les « solutions de facilité » en matière d'emploi des forces, le politique élude bien des difficultés : il s'épargne les affres d'une vision à long terme , dont le militaire est un des gardiens, il anticipe les changements d'attitude de l'opinion publique dont la réversibilité est bien connue s'agissant des opérations extérieures, et il gesticule sur la scène internationale en limitant au maximum la prise de risque. Que pèseront in fine ces « avantages » à court terme au regard du jugement d'une Histoire  hélas souvent tragique ?     

   Jean-Claude THOMANN

Source : Rédaction ASAF
Commentaires (2)
  • Guy Hubin
    05 janvier 2015 à 16:44 |
    Le général Thomann pose d'intéressantes questions, se préoccupe de leurs conséquences mais pas de leurs causes. Beauffre expliquait, dans les années soixante, l'effet de ciseau, opéré à la fois par les stratégies de dissuasion et les stratégies irrégulières, et pesant sur la liberté d'action du soldat. Cet effet est toujours actif et explique une partie des effets pervers que dénonce le général Thomann.
    Assurément, la décision d'engagement extérieur est un choix stratégique qui revient inévitablement à l'autorité politique. On ne voit pas très bien comment il pourrait en être autrement dans un pays comme le notre. La déduction qui est faite concernant l'affaiblissement de l'influence des militaires amène une autre question, que l'auteur n'évoque pas, qui est celle de l'aptitude des militaires à peser sur les choix stratégiques.
    Il y a, de notre point de vue, deux éléments de réponse à cette question.
    Le premier tient à la discrétion du soldat dont la culture et la raison d'être ne portent pas au débat public. Pour autant, le militaire est consulté et le CEMP comme le CEMA, pour ne citer que les plus importants, ont accès aux plus hautes autorités de l'Etat. On ne peut pas imaginer que cette intimité se limite à des commentaires météorologiques ou corporatistes. En revanche, l'autorité militaire est totalement absente du débat public et a probablement tort. Le politique se satisfait bien sûr de cette attitude qui le délivre d'une pression, alors qu'il doit déjà en affronter d'innombrables. Malheureusement cette "abnégation" du soldat comporte le risque d'être le perpétuel oublié budgétaire et, en cas de désaccord stratégique majeur, d'être ravalé au rang du complice involontaire parce qu'impuissant mais néanmoins réel.
    La deuxième raison, peut être encore plus grave, tient à l'inculture professionnelle du soldat d'aujourd'hui. Nos officiers sont de bons techniciens, possèdent une honnête culture scientifique, économique et politique mais ignorent presque tout de la philosophie de leur métier. La fréquentation des grands auteurs, la réflexion sur les principes de l'action, la connaissance des évolutions culturelles qui ont présidé aux transformations de la guerre ont été délibérément évacuées de nos cursus de formation. Le soldat d'aujourd'hui ne connait plus la genèse des différentes doctrines des différents modèles de combat. Dans ces conditions, comment s'étonner de ce que la projection de puissance ait supplanté la projection de force puisque ce n'est que la perversion des principes d'économie des forces et d'unicité de la manœuvre aux quels plus personne ne comprend rien !
    Le général Thomann a raison dénoncer cette situation mais il faut aussi reconnaître que nous en sommes en grande partie responsable.
    général (2°S) G Hubin
  • de courtivron
    06 janvier 2015 à 19:51 |
    Il n'y a rien à ajouter à cette excellente analyse...Il reste simplement à se poser la question de savoir si un jour les responsables politiques payeront le prix des catastrophes humaines et géopolitiques engendrées par leurs décisions ubuesques. Merci Jean-Claude
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