LIBRE OPINION du professeur Bernard Maris assassiné par des terroristes islamistes le 7 janvier 2015

Posté le jeudi 08 janvier 2015
LIBRE OPINION du professeur Bernard Maris assassiné par des terroristes islamistes le 7 janvier 2015

Cet article remarquable a été rédigé par Bernard Maris à la demande du président de l’ASAF dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre. Il est paru dans le dernier numéro de la revue trimestrielle de l’association "Engagement".
L’ASAF rend hommage à cet esprit libre et courageux ; elle partage la douleur de sa famille et de ses amis.

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  Quels messages pour le centenaire ?  

Bernard Maris, universitaire et écrivain, vient de publier « L’homme dans la guerre : Maurice Genevoix face à Ernst Jünger » ; gendre de Maurice Genevoix, il tient à rappeler ici que, contrairement à ce que beaucoup d’historiens étrangers laissent penser, la Grande Guerre a été avant tout celle des Français, tant par le prix du sang qu’ils ont payé que par le fait qu’elle s’est déroulée essentiellement sur le sol français et qu’elle a touché l’ensemble des Français.

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Le centenaire de la Guerre de 14 est une occasion unique pour la France et les Français de retrouver leur passé et d’en être fiers. J’ai dit « la Guerre de 14 », j’aurais pu dire « La Grande Guerre », ou mieux encore, selon la belle expression de Jean Baptiste Duroselle : « La Grande Guerre des Français ». Car la Grande Guerre fut celle des Allemands, des Anglais, des Russes aussi, on a trop souvent tendance à l’oublier (1 800 000 morts), des Belges, des Italiens, des Roumains, des Serbes, des Néo-Zélandais, des Américains etc. mais d’abord, proportionnellement à sa population, celle des Français ; et cette guerre se déroula essentiellement sur le sol français, et à quel prix !

On connaît mieux maintenant les « cicatrices rouges » laissées par l’armée allemande en Flandre, Belgique et en France, longtemps occultées par les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale. L’armée allemande se retire, et, écrit Ernst Jünger : « On voyait des soldats vêtus de costumes d’hommes et de femmes abandonnés par les habitants se livrer à une véritable orgie de destruction. Jusqu’à la ligne Siegfried, tous les villages furent ainsi réduits à un monceau de décombres, tous les arbres furent abattus, toutes les routes minées, tous les puits empoisonnés, tous les cours d’eau barrés, toutes les caves éventrées à coup d’explosifs ou rendues dangereuses par des bombes cachées... Tout ce qui pouvait brûler fut livré aux flammes. Bref, on fit du pays qui se trouvait devant les pas de l’ennemi le plus désert des déserts. » (0rages d’acier, éditions Gallimard 74, p 118). Rappelons que ce « pays qui se trouvait devant les pas de l’ennemi » est simplement la patrie des soldats français.

Un Américain, R.G. Grant, a publié un livre édité dans de nombreuses langues : Soldats. De l’antiquité à nos jours  (traduit chez Flammarion). La grande guerre de trente ans, 1914-1945, comme disait le général de Gaulle, y est évidemment abondamment traitée. Le soldat « typique » est le « fantassin britannique », en face duquel se trouve le soldat des « troupes d’assaut allemandes ». Vingt pages leur sont consacrées, ainsi qu’à l’équipement, les tranchées, les tactiques etc. Une-demi page, allez, trois quarts de page, est consacrée au poilu français, sous la rubrique « Autres fantassins ». Sur cette page, on lit, accompagnant une photo où un poilu jette une pierre : « Les troupes françaises utilisent des pierres autant que des fusils pour déloger les soldats allemands de leurs tranchées ». Voilà ce que le monde entier retiendra de la participation des Français à la Première Guerre, faite par les Anglais et les Allemands.

« Ceux de 14 » de Maurice Genevoix, major de Normale, est considéré par l’universitaire américain Norton Cru, lui-même combattant, comme le plus grand livre écrit sur 14-18. A l’occasion du centenaire, l’éditeur de Genevoix eut l’idée de réimprimer l’ouvrage en édition de  poche. Que trouve-t-on sur la couverture ? Un « tommie ».

Ceux de 14 évoque notamment la mémoire de son ami, le lieutenant Porchon, jeune cyrard de vingt ans, tué à la bataille des Eparges, la bataille qui vit le lieutenant Jünger, en face, fuir comme un lapin (Jünger, avec une très grande honnêteté, décrit sa panique dans Orage d’acier ; il ne dit pas « lapin », mais « cheval échappé »). Genevoix évoque un soldat extraordinaire malgré sa jeunesse, auprès de qui il apprend à calmer les soldats, les faire tirer par salve etc., un chef « capable de ramener au feu plus de cent hommes qui se débandent. » Grâce à un ami belge, Thierry Joie, grand lecteur de Genevoix et passionné du 106° RI, les carnets de Porchon furent sauvés de la destruction et publiés à la Table Ronde. Sur la couverture de la première édition, Genevoix et Porchon, rien à dire. Sur la couverture de l’édition grand public, des fantassins anglais montant à l’assaut. Ne laissons pas éliminer les Français de la Grande Guerre.

Barbusse a écrit la phrase la plus bête jamais écrite sur la Grande Guerre. « Nous sommes des soldats combattants, nous autres, et il n’y a presque pas d’intellectuels, d’artistes ou de riches qui, pendant cette guerre, auront risqué leurs figures aux créneaux, sinon en passant, ou des képis galonnés » (Le Feu, Livre de Poche, p 39). C’est d’une malhonnêteté et d’une bêtise à pleurer. Barbusse ne fut pas censuré d’une ligne pour « Le Feu ». Genevoix, fut copieusement censuré pour « Ceux de 14 ». Barbusse, bien intégré dans le milieu littéraire, eut le Goncourt.

Les normaliens payèrent au prix fort. Sur 400 normaliens au combat plus de la moitié ont été tués (tués, ne comptons pas les gueules cassées etc.). Les artistes n’eurent de cesse de s’engager. Le cas de Ravel, réformé, qui fait des pieds et des mains pour finalement conduire ses camarades sur la Voix Sacrée est exemplaire. Ne parlons pas des saint-cyriens, qui payèrent plus que le prix fort, et plus tard des instituteurs, lorsqu’il fallut remplacer les officiers subalternes.

C’est pour cette raison aussi que la mémoire de la Grande Guerre est pour nous essentielle : ce fut la guerre de tous, de l’égalité. Très vite, les Allemands ramènent leurs savants, leurs élites à l’arrière. Les Français non. La science française le paiera très cher dans l’entre-deux guerres. Ce fut aussi la guerre de la République. L’armée d’avant-guerre, traumatisée par l’affaire Dreyfus, catholique, vaguement monarchiste, sert vaillamment la République. La démocratie ne meurt pas, le Parlement siège, les gouvernements tombent. S’il y a bien un moment où le mot « égalité » de la devise républicaine prend son sens, c’est celui de la Première Guerre.

Reste le carnage. Oui. La mort hideuse, dans ce qui ressemble plus à un dépôt d’ordures mêlées de restes d’abattoir, qu’à un champ d’honneur. Oui. Il faut lire Giono, qui choisit de monter à l’assaut avec un fusil plein de terre ; il faut lire Barbusse, et les mille carnets des poilus. Et les lettres des fusillés (il y en eut plus du côté français qu’allemand, et plus en 14 qu’en 17). Mais il faut lire Genevoix, qui aimait les hommes plus que la guerre, et Jünger, qui aimait la guerre plus que les hommes. Il faut lire Teilhard de Chardin, qui fut à deux doigts de renier sa foi pour aimer la guerre, et qui parla de « la liberté vécue sur le front ».

Il faut surtout lire Genevoix, parce que, dupe un instant de l’assaut en plein champ et de la joie de se battre et de tuer, lorsque l’horreur de la bataille des Eparges le ramène à son devoir de guerrier et de patriote, il éprouve une compassion infinie pour ses camarades qui meurent et souvent de façon atroce ; et il décrit, il regarde les hommes mourir. Et voilà que chaque poilu a un visage ! Tous ces noms que nous lisons sur les monuments aux Morts des plus petites villes françaises, ces noms qui se répètent, trois fois, quatre fois, ces noms aux prénoms un peu ridicules, Toussaint, Antonin, Amédée, ces noms de paysans, de titi parisien, de notaire champenois, ont désormais un visage. La Guerre de 14 ce n’est pas le soldat inconnu. Ce n’est pas le soldat mort dans le troupeau, « Le Grand Troupeau » de Giono, ce sont tous ces hommes, particuliers, avec leurs visages et leurs patois, leurs défauts (Genevoix les a vu fuir, et, bien rarement, tuer un prisonnier, se soûler, gifler des civils, piller à l’occasion) mais il a surtout vu leur incroyable courage qui lui fait, blessé, regretter de quitter le champ d’horreur, oui regretter, et dire : « Ce que nous avons fait, c’est plus que ce l’on pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait ».

C’était plus que ce qu’on pouvait demander à des hommes, et ils l’ont fait.

Bernard MARIS

Professeur des Universités

 

 

 

Source : ASAF
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