LIBRE OPINION : Face au djihad, l’armée amputée

Posté le dimanche 18 janvier 2015
LIBRE OPINION : Face au djihad, l’armée amputée

LE MONDE - Editorial  - 16.01.2015  

Qui croire ? Comment comprendre ? D’un côté, on dit aux Français qu’ils sont en guerre sur le front intérieur comme sur le front extérieur : le djihad, on l’affronte dans l’Hexagone, dans le nord du Mali et en Irak. On observe que la menace n’a jamais été aussi grande, qu’elle requiert des mesures exceptionnelles, que le pays doit se défendre, se mobiliser, qu’il est attaqué dans ce qu’il a de plus cher. De l’autre, on désarme – et on désarme comme jamais. On baisse la garde. On réduit drastiquement le budget des forces armées. Est-ce logique ? Est-ce responsable ?

La France rogne sur ses fonctions régaliennes

Ces forces sont en surchauffe permanente, surengagées et… toujours moins budgétisées. Le gouvernement de Manuel Valls a eu raison de solliciter le déploiement de 10 500 soldats sur le territoire national dans le plan dit« Vigipirate alerte attentats ». C’est une bonne mesure, sans précédent, que l’armée a su mettre en œuvre en quelques heures. Mais ces femmes et ces hommes sont pris sur des effectifs qui comptent déjà autant de militaires engagés sur des théâtres extérieurs.Il y a une contradiction entre le discours officiel et l’action politique. Le premier pointe, à raison, un environnement sécuritaire qui se dégrade, à l’intérieur comme à l’extérieur, sous l’effet, notamment, de la décomposition avancée, à notre porte, d’un Moyen-Orient en fusion.L’action politique, elle, telle que les priorités budgétaires la traduisent, va dans le sens inverse : la France diminue les moyens affectés à sa défense – comme ceux, d’ailleurs, qu’elle consacre à un réseau diplomatique dont elle a plus besoin que jamais. L’Etat rogne sur le financement de ses fonctions régaliennes, sans avoir fait la preuve de la pertinence de nombre de ses engagements économiques et sociaux.

Etaler la saignée des effectifs

François Hollande a bien perçu l’hiatus. Il a annoncé, mercredi 14 janvier, sa décision de « revenir sur le rythme de réduction des effectifs » militaires. Ceux-là doivent être amputés de prés de 34 000 postes d’ici à 2019. Autrement dit, on va étaler la saignée, et on va le faire, a dit le président, sans réduire les sommes affectées aux matériels, le tout, bien sûr, à budget constant. On souhaite bien du plaisir au ministre de la défense, l’excellent Jean-Yves Le Drian, dans l’exercice d’un tour de passe-passe budgétaire qui restera sûrement comme un modèle de créativité dans l’histoire des finances publiques.

L’Europe désarme, le reste du monde réarme

L’ensemble de l’Europe est dans la même absurdité. Du président du Conseil européen, Donald Tusk, au patron de la Commission de Bruxelles, Jean-Claude Juncker, en passant par les chefs d’Etat et de gouvernement des Vingt-Huit de l’Union, ils étaient tous, ou presque, au premier rang de la manifestation de dimanche 11 janvier à Paris. Tous à clamer la solidarité de l’Union face à l’agression. Tous à entériner des documents stratégiques savamment élaborés à Bruxelles sur l’accroissement des menaces pesant sur l’Europe.Mais, à la maison, chacun ampute ses forces armées, à tour de bras.L’Europe désarme, quand le reste du monde réarme, de la Russie à la Chine en passant par tous les autres grands émergents. Dans un paysage stratégique international marqué par le chaos et une invraisemblable diversité de menaces, l’Europe se vit dans une bulle sécurisée, convaincue qu’elle va s’épanouir dans un monde édénique.

C’est la désinvolture de ceux qui ne savent toujours pas que l’Histoire peut être tragique.

LE MONDE

 

Source : Le Monde
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