LIBRE OPINION : "La France est-elle toujours une nation ?"

Posté le dimanche 10 août 2014
LIBRE OPINION : "La France est-elle toujours une nation ?"

Entretien de Jean-Pierre Chevènement accordé au Figaro Magazine, le 8 août 2014. Propos recueillis par Patrice de Méritens.

Le Figaro Magazine : La question même de la nation doit-elle être posée pour la France ?

Jean-Pierre Chevènement : On n’efface pas comme cela une nation, même si la nôtre connaît une réelle éclipse depuis la fin de la Première Guerre mondiale. La France est alors entrée dans une crise de longue durée. La paix de Versailles a d’emblée été fragilisée par le refus des Etats-Unis d’abord d’honorer la garantie donnée par Wilson à Clemenceau, ensuite de ratifier le traité de Versailles et enfin d'entrer à la Société des nations (SDN). Saignée à blanc par la Grande Guerre, la France, déjà démographiquement affaiblie, a sombré dans un pacifisme à courte vue, à droite comme à gauche. Les Français se sont détournés de la République pour aller chercher des exemples à Moscou, à Rome ou à Berlin. L’effondrement de 1940 a sanctionné la division de la France contre elle-même autant que son isolement diplomatique. Le coup aurait pu être fatal, et c’est à De Gaulle, comme en son temps à Jeanne d’Arc, que nous devons la survie de la France. La parenthèse gaullienne s’est refermée quand un jeune Président a expliqué à la France qu’elle ne représentait plus que 1 % de la population mondiale. Les accords de la Jamaïque (1976) ont instauré le dollar comme monnaie mondiale, tandis que le franc s’accrochait au mark, monnaie trop forte pour une économie française aux pôles de compétitivité encore mal assurés. L’abandon de l’Etat stratège a suivi dans les années 80. Avec la réunification allemande et l’élargissement à l’Est, la France a perdu sa position centrale en Europe. L’abandon de notre souveraineté monétaire en 1992 s’avère avoir été un choix désastreux. Une monnaie surévaluée plombe aujourd’hui notre économie. La Ve République a peu à peu tourné le dos à l’intention première de De Gaulle de soustraire le gouvernement à l’influence des partis. La situation s’est retournée au point qu’aujourd’hui la logique des partis domine l’Etat. Même si l’on glose sur l’arrivée du FN au premier tour de la présidentielle, la victoire au second tour reviendra encore en 2017 à l’un des deux partis dits de gouvernement. Mais dans ce système dont le FN est lui-même partie prenante, l’intérêt de la France se perd. Notre pays a désappris à penser mondial, en oubliant que la France est d’abord l’aînée de la grande famille des nations humaines et non pas seulement une nation occidentale parmi d’autres.

Comment le désamour, pour ne pas dire la haine de la nation, se sont-ils développés ?

La déconstruction du mythe national a été reprise, dans les années 70, en réaction au gaullisme, qui avait remis la nation à l’honneur. Cette animadversion est alimentée par plusieurs courants : la mondialisation et l’ultralibéralisme d’une part, avec la débandade des élites optant pour l’expatriation, persuadées qu’elles sont que, dans l’océan du marché mondial, la France ne compte plus. L’autre courant, héritage d’un internationalisme mal pensé, décrit les nations comme si elles étaient la source de tout le mal. Affirmation à laquelle souscrivait M. Mitterrand… François Mitterrand n’a pas dit « les nations, c’est la guerre », mais « le nationalisme, c’est la guerre ». Nuance. Le nationalisme est une maladie de la nation. Mitterrand était patriote. Pour autant, il n’est guère contestable qu’il a, par cette phrase, contribué à créer la confusion…

Revenons donc aux courants antinationaux.

Le colonialisme, que je distingue de la colonisation, était haïssable. Mais si la colonisation, depuis le XVIe siècle, a été un processus violent, elle a aussi unifié la planète. La France y a pris sa part, mais il n’y a pas lieu d’instruire à son égard un procès particulier auquel échapperaient d’autres nations dont le comportement a été autrement plus expéditif et le racisme plus définitif. La France a entraîné dans la modernité des peuples qui y étaient souvent restés étrangers jusqu’alors. Le colonialisme ne pouvait en définitive que susciter le rejet, mais les liens tissés par l’Histoire subsistent de part et d’autre. Ainsi, la francophonie offrira une langue partagée à un demi-milliard d’hommes en 2050. C’est le grand écrivain algérien Kateb Yacine qui parlait du français comme d’un « butin de guerre ». Cinq millions de citoyens français ont leurs racines outre-Méditerranée. C’est une richesse dont il faut tirer parti. Cette histoire commune, il nous revient de la transformer pour en faire un destin partagé. C’est par là, et non par une repentance sans horizon, que passe pour la France le chemin d’une grandeur retrouvée.

Mais avons-nous encore la flamme ?

La France doit se rappeler qu’elle a fait la Révolution, dont aujourd’hui les principes et les valeurs structurent politiquement la planète. Clemenceau disait que la République avait l’avenir devant elle. La nation, la citoyenneté, la laïcité, le mérite doivent être pour nous un sujet de fierté. Or, notre panne actuelle réside pour beaucoup dans notre aveuglement face aux pays émergents qui ont souvent adopté certaines de nos valeurs alors que nous les abandonnions. Nombre de pays dits jadis du « tiers-monde » se sont appropriés la nation, la science, la technologie, et travaillent plus et mieux que nous. Les écoliers coréens étudient 1 300 heures par an, contre seulement 847 chez nous. Sans en arriver là, sans doute y a-t-il quelque chose à faire du point de vue du calendrier scolaire. Il faut par ailleurs lutter contre l’idéologie des « droits à », en se rappelant que ces derniers doivent être financés et qu’il n’y a pas de droits sans devoirs. Ranimer le sens de l’effort ne saurait être l’apanage d’un seul courant politique. La France, droite et gauche confondues, doit réapprendre à penser mondial. La France a des atouts pour relever le défi de la mondialisation. C’est un travail collectif à accomplir, qui doit mobiliser toutes les sensibilités et sans doute même être programmé en dehors des partis. L’exemple vient toujours d’en haut : aux élites de prendre leurs responsabilités, notamment celles qui sont issues des meilleures écoles, Polytechnique, l’ENA, les Mines, qui doivent beaucoup à la France, et dont on pourrait attendre qu’elles rendent mieux à la nation la monnaie de l’investissement qu’elle a consenti en leur faveur. Il est temps de ressusciter chez nous un patriotisme qui semble si naturel non seulement dans les nations émergentes mais aussi dans des pays comme l’Angleterre et même aujourd’hui l’Allemagne.

Ne perçoit-on pas à cet égard un certain frémissement ? La notion même de patrie est bien moins conspuée qu’il y a trente ans…

En 1985, alors que j’étais ministre de l’Education nationale, j’ai provoqué un scandale en rappelant que, dès lors qu’elle faisait partie du répertoire scolaire, La Marseillaise devait être apprise dans les écoles. Déclaration qui m’a valu nombre de protestations, avec des nobles cœurs affirmant qu’ils n’entonneraient jamais un chant où il était question « qu’un sang impur abreuve nos sillons »… J’ai eu beau répondre qu’il fallait replacer cette phrase dans le contexte de l’époque, rien n’y faisait. Et puis, peu à peu, les cris se sont tus. La Marseillaise est désormais chantée dans les stades, mais aussi dans les meetings politiques. Et de fait, comment ne pas ressentir de la fierté face à l’armée française ? Sous-lieutenant en Algérie lors de la transition vers l’indépendance, puis ministre de la Défense de 1988 à 1991, je l’ai vue de près sur cinquante ans. Certes amincie aujourd’hui, elle demeure d’une remarquable efficacité avec des soldats endurants et stoïques et de brillants officiers – armée d’élite qui est l’un des éléments de notre rayonnement au plan international. La loi, confirmée le 14 juillet par le président de la République, lui garantit ses moyens. Avant 1914, il y avait l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie, les États-Unis et la France. En matière de PNB, nous demeurons aujourd’hui en cinquième position après les États-Unis, la Chine, le Japon et l’Allemagne. Malheureusement, une stagnation économique programmée risque de nous faire régresser au septième ou huitième rang d’ici à quelques années, alors que nous avons un potentiel de croissance d’au moins 2,5 % par an. Avec une gauche et une droite également en crise, la mobilisation des élites et l’effort collectif sont plus que jamais devenus des urgences.

Quelle est la spécificité de la France et qu’est-ce qui peut lui permettre de continuer à être une nation ?

Sa spécificité, c’est la République, même si la France lui a préexisté. On peut même dire que, sans la France, il n’y aurait pas eu la République. Celle-ci est aujourd’hui le nom moderne de la France. Nous avons perdu la lutte pour l’hégémonie mondiale à Trafalgar et à Waterloo. Mais la Grande-Bretagne à son tour a perdu la sienne. Et l’idée républicaine a triomphé. En Europe d’abord : c’était le sens du traité de Versailles. Plus tardivement, ont surgi des anciens empires coloniaux, y compris de l’Empire soviétique, des nations dont la référence affirmée est la République, même s’il y a loin de la coupe aux lèvres…

Pour autant, on voit l’émergence d’un califat virtuel entre l’Irak et la Syrie qui récuse violemment nos valeurs républicaines, laïques et démocratiques…

C’est pourquoi il faut plus que jamais jouer les nations, le califat n’étant quand même pas l’horizon du monde musulman. Le traitement qui a été infligé à l’Irak à partir de 1990, avec les résultats que l’on voit aujourd’hui, est pitoyable. Il valait mieux exercer une magistrature d’influence sur un régime certes dictatorial mais laïque que de vouer ce pays au chaos, à la partition et au malheur. Il était et il reste raisonnable de penser le Moyen-Orient autour des grandes capitales qui ont dominé le monde arabe : Bagdad, Damas. Nulle part les nations n’ont dit leur dernier mot et le rôle de la France est de les aider à faire prévaloir le modèle de la nation politique, celui de la citoyenneté, sur le modèle tribal ou théocratique.

Revenons à la France…

Elle pourrait redevenir un modèle si les Français, se tournant vers les pays émergents, reprenaient confiance en eux-mêmes ; mais beaucoup ne savent plus très bien de quel héritage ils sont les dépositaires. Ainsi le projet de loi sur la réforme territoriale oublie à la fois l’État, à travers la création de « grandes Régions », et la démocratie, qui va avec la proximité. Or, la force de la France, c’est la force de l’État républicain. C’est un problème moral à l’échelle même de l’humanité : un puissant courant d’hyper individualisme emporte les digues des valeurs collectives pourtant nécessaires à la civilisation et d’ailleurs parfaitement raisonnables. Lacordaire disait qu’il y a des situations où la liberté opprime et où la loi affranchit. La solution est donc de revenir à la règle, républicaine cela va de soi.

Peut-on aussi faire une nation avec un peuple devenu hétérogène ?

La France s’est enrichie d’apports successifs au long des siècles. Le problème aujourd’hui ce n’est pas l’Islam, c’est la France. L’intégration a été un succès durant plusieurs siècles : sommes-nous encore suffisamment sûrs de nos valeurs pour accueillir de nouveaux migrants et leur donner envie de devenir français ? Suivons l’exemple des Etats-Unis, nation métisse, mais sûre de ses valeurs. Notre avenir passe par une réforme intellectuelle et morale en profondeur, qui transcende les clivages obsolètes. Raymond Aubrac, qui fut mon ami, observait que le niveau d’ambition de la jeunesse était exactement proportionnel au niveau d’ambition que se donnait la nation. Donnons de l’ambition à notre nation si nous voulons ouvrir un large horizon à sa jeunesse. N’ayons pas peur !

Jean-Pierre CHEVENEMENT (Le Figaro Magazine)

 

Source : Le Figaro Magazine
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