LIBRE OPINION : Les pas toujours comptés de l’Europe de la défense

Posté le mercredi 08 avril 2015
LIBRE OPINION : Les pas toujours comptés de l’Europe de la défense

Par : Alain RUELLO  - « Les Echos » .

Si les ministres allemand, français et polonais viennent de réaffirmer leur ambition « commune » pour l'Europe de la défense, les avancées concrètes demeurent trop rares en la matière.

Et voilà que l'on reparle de l'Europe de la défense... La planète a beau s'enflammer un peu partout, cela faisait longtemps que des personnalités politiques de premier plan ne l'avaient mise en avant même si, comme toujours, la définition qui en est donnée est à géométrie variable.

Début mars, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a pris position en faveur d'une armée européenne, sans contrecarrer l'Otan, bien sûr. L'intention est louable, mais en fera sourire plus d'un : pour Londres, notamment, la priorité en termes de défense collective reste l'Alliance atlantique. Et puis, avant d'imaginer le même uniforme de Brest à Varsovie en passant par Paris ou Rome, encore faudrait-il que les 28 affichent une unité de vue diplomatique. Qu'ils soient par ailleurs disposés à s'engager un peu plus près de la ligne de front. Sans même évoquer les questions de budget...

De manière plus réaliste, trois ministres de la Défense ont recadré le débat. Lundi, à l'issue d'une réunion en format Weimar (Allemagne, Pologne et France), Ursula von der Leyen, Tomasz Siemoniak et Jean-Yves Le Drian ont rappelé qu'ils partageaient une ambition « commune » pour l'Europe de la défense. Ajoutant aussitôt que s'ils se sont réunis c'était pour « réactiver » la « force et la cohérence » de ce format. Réactiver ? Presque un aveu de l'état de léthargie ambiant... Pour faire bonne figure, les trois ministres ont émis des recommandations pour le Conseil européen de juin. Loin du grand soir façon Juncker, ils demandent que l'UE ne soit plus seulement la championne du monde de la formation des armées étrangères, mais qu'elle puisse aussi les équiper, en Jeeps, fusils ou postes radio. Vu l'état de dénuement de ces troupes, africaines pour la plupart, la recommandation prend tout son sens. Las, elle figurait déjà dans les conclusions du conseil de fin 2013...

Les trois de Weimar soutiennent aussi le financement par Bruxelles d'un programme de R&D purement militaire, une action préparatoire dans le jargon bruxellois. On parle de quelques dizaines de millions d'euros pour fabriquer des matériaux que l'Europe est obligée d'acheter aux Etats-Unis. Louable intention, mais qui tient un peu de l'effet de manches. Outre que, là encore, le Conseil de 2013 en parlait déjà, cela fait belle lurette que la Commission s'occupe de questions militaires. Mais elle s'est souvent heurtée à certains pays membres - la France notamment - estimant que l'approche libérale de Bruxelles menace leur souveraineté nationale. Les vieux réflexes ont la vie dure car il se murmure que les industriels tricolores essaient de torpiller cette action préparatoire pour de « basses » questions de propriété intellectuelle...

La troisième recommandation, elle, ne manque pas de sel puisque madame von den Leyen et messieurs Le Drian et Siemoniak proposent que les groupements tactiques de l'Union soient « enfin » utilisés ! Il serait temps : annoncée en 2004, opérationnelle depuis 2007, cette force de réaction rapide européenne de 1 500 soldats est toujours restée l'arme au pied. Un Etat membre en assure le commandement par périodes de six mois. Les prochains sur la liste ? La France, l'Allemagne et la Pologne. Le calendrier fait bien les choses : si une crise éclate, on pourra mesurer la distance entre la parole et les actes...

Le lendemain de la réunion de Weimar, mais en format franco-allemand cette fois-ci, Paris et Berlin ont ajouté leur pierre à l'édifice. Les deux pays se sont mis d'accord pour financer un satellite espion, redonnant vie à un projet moribond depuis des années. Côté drone de renseignement, c'est plus évanescent. La volonté de lancer un programme avec l'Italie est toujours là, avec l'espoir, peut-être, de rebondir, pour une Europe qui a piteusement loupé un virage dans ce domaine. Sauf que la mise en service de l'appareil, si le programme va au bout, est renvoyée désormais à 2025...

Entre les propos irréalistes de l'ancien Premier ministre luxembourgeois et les avancées concrètes, mais laborieuses et minimales, du trio de Weimar ou du binôme franco-allemand, on le voit bien : l'Europe de la défense fait du surplace. Le sujet revient régulièrement à l'agenda des Conseils européens, ce qui est une bonne chose, mais les avancées structurantes sont trop rares. Sur le plan industriel, le rapprochement Nexter-Krauss-Maffei Wegmann dans les blindés marque une avancée notable, mais chacun se souvient du « nein » d'Angela Merkel à la fusion EADS-BAE. Sur le terrain militaire, Jean-Yves Le Drian a fait savoir récemment à ses homologues réunis à Riga, en Lettonie, que la France en a assez d'assumer l'essentiel du fardeau de la sécurité collective de l'Union. Dans ce contexte, Paris place ses œufs dans plusieurs paniers. Avec les Britanniques d'abord. Corps expéditionnaire commun, avion de combat du futur, missiles ou guerre des mines : le traité de Lancaster House a jusqu'à présent donné ce que l'on attendait de lui. Mais comme à l'hôtel de Brienne on doute que Londres veuille maintenir son effort de défense, on mise aussi sur la coopération avec Berlin et Varsovie, dont les poches sont plus pleines. A ce titre, le sort des grands appels d'offres en cours à Varsovie a valeur de test, vu de Paris. Si les missiles ne devraient pas échapper aux Etats-Unis, Airbus caresse l'espoir de rafler les 70 hélicoptères en jeu. Entre le parapluie américain et la solidarité avec ses partenaires de l'UE, la Pologne peut donner une impulsion notable à l'Europe de la défense. Comme lui asséner un coup fatal.

Alain RUELLO

 

Source : Les Echos
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