LIBRE OPINION : Libye, les ambitions de Daech (stratégie et politique).

Posté le vendredi 11 décembre 2015
LIBRE OPINION : Libye, les ambitions de Daech (stratégie et politique).

L’intensification des frappes aériennes russes et occidentales en Syrie a accéléré un processus déjà à l’oeuvre depuis plusieurs mois : le renforcement de l’implantation de Daech en Libye. Pour l’entourage de Jean-Yves Le Drian, l’essentiel des djihadistes maghrébins afflue désormais vers la Libye plutôt que vers le Levant et de nombreux combattants libyens partis faire le djihad en Syrie sont de retour ces dernières semaines. Un flux de combattants qui arriveraient par avion et par bateau : plusieurs commandants de l’organisation récemment arrivés de Syrie par la mer seraient activement traqués par les Forces spéciales britanniques (SAS) déployées pour les neutraliser.

 

Si les estimations du nombre de ses combattants présents en Libye oscillent entre 2 000 et 3 000 hommes, le volume précis et les raisons au cas par cas de ces transferts (implantations durables, fuites…) restent pour l’instant difficiles à quantifier. Sur place, ses principaux cadres, essentiellement étrangers (irakiens, syriens, yéménites…), auraient été identifiés, mais le renseignement est beaucoup plus parcellaire en ce qui concerne les échelons hiérarchiques inférieurs. Une partie est bien d’origine libyenne, comme Hasan al-Karami, originaire de Benghazi, et provient notamment de la prison d’Abu Salim, où elle a côtoyé pendant sa détention des leaders du groupe Ansar al-Charia.

 

Daech ambitionne aujourd’hui de faire de la Libye, et de Syrte en particulier, la plaque tournante de ses opérations en Afrique du Nord et au-delà, même si sa position est, pour l’instant, plus fragile qu’il n’y paraît. Sa stratégie est en effet encore largement centrée sur l’usage de la force et de la soumission, comme à Syrte, Darna ou Misrata (exécutions publiques, élimination d’imams refusant de leur prêter allégeance…).
A cela s’ajoute le fait que Daech est perçu comme un groupe composé d’étrangers, même si ses leaders exercent parfois une réelle fascination sur les miliciens locaux par leurs moyens militaires, leur professionnalisme, leur expertise (comme les ingénieurs pétroliers irakiens), leurs succès ou encore l’autorité religieuse d’Al-Baghdadi).

Pour l’instant largement concentré dans le croissant pétrolier, autour de Syrte, le groupe, pour pouvoir s’implanter durablement, au Nord comme au Sud du pays, vise une double stratégie : les alliances et le pétrole. Daech cherche d’abord à s’associer à des groupes influents (la Libye compte 140 tribus, dont 26 capables de jouer un rôle important dans l’équilibre des alliances) par le biais, par exemple, d’alliances fondées sur des mariages, des accords de protection mutuelle ou des accords de partage sur la manne des flux de migrants. Les candidats ne manquent pas, avec près de 170 000 combattants dans les rangs des différentes milices du pays.

 

Les alliances conclues jusqu’à maintenant semblent essentiellement locales et visent à répondre aux impératifs économiques et politiques à court terme des tribus à Benghazi, Syrte et Darna. C’est cette stratégie de moyen terme, favorisée par les luttes intertribales incessantes et l’incapacité à constituer un gouvernement reconnu, qui offrira à Daech le maillage et l’ancrage local nécessaires à une implantation durable. C’est la stratégie qu’il a utilisée en Irak et celle d’AQMI dans la BSS, avec les succès que l’on connaît.

Autre stratégie également employée en Irak : le pétrole. Daech contrôle depuis février le champ pétrolier d’al-Mabrouk à 170 km au sud de Syrte, tenu jusqu’alors par Ansar al-Charia, lié à AQMI. Le bassin de Syrte représente ainsi 80 % des réserves pétrolières libyennes. A l’Est, le groupe viserait désormais, selon la presse américaine, la ville pétrolière d’Adjabiya. Au Sud, c’est le champ de Mourzouk, dont les oléoducs convergent vers Tripoli, qui pourrait être ciblé.

 

Dans cette région, la situation est particulièrement confuse et le renseignement parcellaire, par manque de capteurs, même s’il est établi que des éléments avancés de Daech y sont présents et négocient avec les tribus Toubou (sud-est) et Touaregs (sud-ouest), en conflit pour la maîtrise des flux, trafics et infrastructures pétrolières. Les Toubous, souvent mercenaires, sont l’objet d’approches depuis le printemps dernier.

Parmi les secteurs surveillés par le renseignement occidental : Ubari, une zone grise où se situeraient les camps d’entraînement d’Al-Mourabitoune de Mokhtar Belmokhtar, allié de Daech, et où pullulent différents groupes terroristes alliés aux réseaux mafieux. Des combattants de Boko Haram, remontés par le Sud, seraient aussi sur zone. Des contacts ont-ils été pris entre les deux groupes ?

 

Dans cette région, comme le notaient récemment les rapporteurs d’une commission d’enquête parlementaire sur la Libye, les «déclassements et reclassements politiques ne sont pas encore stabilisés». Cette zone grise constitue une opportunité pour Daech comme base d’entraînement et comme plate-forme logistique. Elle permettait aussi de faire la jonction avec le Niger ou le Mali, à rayonner (notamment au niveau logistique) et, peut-être un jour, raviver le conflit dans les Ifhogas.

 

Source : TTU
 8 décembre 2015

Source : TTU
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