LIBRE PROPOS du Général (2s) Gilbert ROBINET : Et pourquoi pas des spectacles commémoratifs ?

Posté le lundi 20 juin 2016
LIBRE PROPOS du Général (2s) Gilbert ROBINET : Et pourquoi pas des spectacles commémoratifs ?

Chaque année, le 14 juillet, des dizaines de milliers de Français assistent de visu, à Paris ou dans de grandes villes de Province, aux défilés militaires qui ont lieu à l’occasion de notre fête nationale, sans compter ceux, et dans ce cas, il s’agit de plusieurs millions, qui suivent la manifestation parisienne, en direct, à la télévision. Ce public commémore, c’est-à-dire célèbre à travers une cérémonie, un double événement important ([1]): la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Pour autant, il assiste aussi à un spectacle ([2]) de surcroît vivant ([3]).

            Ces rappels sémantiques ne semblent pas superflus au regard de ce qui a suivi la commémoration de la bataille de Verdun, le 29 mai 2016, à Douaumont. En effet, dans le monde des associations d’anciens combattants ou à vocation patriotique, mais aussi au sein d’un parti politique qui revendique être le primus inter pares en matière de patriotisme, des vagues de protestations se sont élevées quant à la façon dont avait été commémoré ce combat héroïque de 300 jours. L’objet de ce courroux fut le fait que, lors des cérémonies, près de 4 000 jeunes français et allemands dévalèrent de façon très symbolique, à travers les rangées de tombes qui la couvre, la pente qui borde l’Ossuaire. Il faut souligner d’entrée que ce ne fut là qu’une séquence d’un ensemble commémoratif qui comprit aussi les moments traditionnels et à forte valeur mémorielle que furent des dépôts de gerbes, les sonneries aux morts et le ravivage de la flamme à l’intérieur de l’Ossuaire. Non, ce qui choqua certains spectateurs, appartenant d’ailleurs majoritairement à ceux qui virent la scène à travers l’écran de leur téléviseur plus qu’à ceux qui se trouvaient sur le terrain, c’est d’une part que l’on ait pu courir sur des morts et que d’autre part cela constituait, précisément, un spectacle.

            Pour le premier point, il convient de rappeler que lorsque l’on se rend dans un cimetière militaire, à Verdun ou ailleurs, certes, on ne court pas nécessairement sur les morts (à part, peut-être, lorsque des bambins accompagnent leurs parents), mais pour le moins, on leur marche dessus puisqu’ils ne disposent pas, et c’est très bien ainsi, de pierre tombale. L’important n’est pas là, mais dans l’hommage qu’on leur rend et dans l’émotion que l’on éprouve en les côtoyant et en foulant, précisément, directement la terre où ils reposent. Pour le second point, en l’espèce, le fait de courir puis de mimer une forme de combat au milieu des tombes en s’agrippant l’un à l’autre rappelait le souvenir des luttes acharnées qui se déroulèrent dans ces lieux. Il s’agissait, en effet, d’un spectacle, et d’aucuns en condamnèrent le principe.

            Les mêmes, pour marquer encore plus leur mécontentement, prirent pour référence  le magnifique discours que prononça, au même endroit, 50 ans plus tôt, jour pour jour, le 29 mai 1966, le général de Gaulle. Mais le chef de l’Etat d’alors, lui-même ancien combattant de la Grande Guerre, qui fut blessé et capturé à deux pas du lieu de la cérémonie, s’adressait à d’autres anciens poilus, ils étaient encore nombreux, et à la génération de leurs enfants. Le 29 mai de cette année, le message était tourné cette fois en direction de leurs arrière-petits-enfants et cela modifie profondément les données du problème.

            A Verdun, en 2016, l’objectif fut, avant même les cérémonies commémoratives, clairement affirmé et contesté par personne. « La cible » serait la jeunesse des deux côtés du Rhin. N’est-il pas du devoir de chaque génération de transmettre la Mémoire aux générations suivantes ?  On ne commémore pas pour soi et « selon son bon plaisir », mais pour transmettre des enseignements en direction des jeunes. Or, si l’on veut que les jeunes s’intéressent à notre Histoire et surtout, surtout, en tirent les enseignements pour leur avenir à eux (pas pour le nôtre qui est déjà bien entamé), il faut pouvoir communiquer avec eux avec un langage qui leur soit compréhensible. Ce langage doit adopter leurs codes qui passent par, en particulier, la musique, la danse ou la chanson. On ne peut se contenter, pour les amener à s’interroger sur le tragique de la guerre, de les faire assister passivement à un dépôt de gerbes ou à leur faire entendre une sonnerie aux morts qui cependant doivent demeurer au centre des cérémonies comme des temps forts. Il faut, aussi, en faire des acteurs de ces commémorations et c’est ce qui fut tenté à Verdun. A voir leurs visages graves et émus, à entendre leurs témoignages comme ceux des adultes qui étaient sur place, il est indéniable que l’objectif a été atteint. N’est-ce pas là ce qui compte vraiment ?

            Tous les Saint-Cyriens dont je suis, connaissent par cœur le déroulé de la bataille d’Austerlitz et généralement s’y intéressent parce qu’ils l’ont jouée deux fois : une première fois du côté ennemi et une seconde du côté ami. Cette reconstitution annuelle de la bataille sur le plateau de Coëtquidan /Pratzen vaut tous les cours théoriques d’histoire militaire. Dans la Légion étrangère, le jour anniversaire de la bataille de Camerone, devenu jour de la fête de la Légion, cette bataille, voire d’autres qui constituent aussi des pages glorieuses de l’histoire de ce corps prestigieux, sont reconstituées. Les spectacles ainsi donnés, car il s’agit bien de spectacles, sont à la fois un hommage aux sacrifices du passé et participent à l’intégration des jeunes légionnaires dans leur nouvelle famille dont ils apprennent ainsi l’histoire. Quant aux spectacles de reconstitution historiques, en particulier sous la forme de « sons et lumières », comme ceux du Puy-du-Fou ou de nombreux sites de Province, ils connaissent un succès croissant. D’ailleurs, il s’en déroule désormais dans la cour d’honneur des Invalides devenue, ainsi, un lieu où à la fois les soldats morts au champ d’honneur sont honorés par la Nation et où l’histoire de notre pays est racontée au grand public. Alors, pourquoi pas des spectacles mémoriels lors des commémorations officielles ?

            La vie est dans le mouvement et tout ce qui reste figé est condamné à mourir. Dans nos sociétés modernes, que l’on s’en réjouisse ou qu’on le regrette, tout bouge en permanence. Pourquoi seul le rituel des commémorations serait-il condamné à rester immuable au risque d’apparaître sclérosé et de devenir incompréhensible pour les générations nouvelles ? Pour autant, ces évolutions doivent être accompagnées et même, chaque fois que possible, précédées de toutes les explications pédagogiques nécessaires. Ce que l’on peut reprocher aux cérémonies de Verdun de 2016, c’est peut-être de n’avoir pas vu leur contenu symbolique suffisamment explicité avant qu’elles n’aient eu lieu, les explications ayant été données après en réponse aux réactions défavorables.

 

 Général (2S) Gilbert ROBINET


                                                                                               

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[1] Commémoration : cérémonie faite en souvenir d’un événement important (dictionnaire Larousse).

 

2 Spectacle : ensemble de ce qui se présente au regard, à l'attention, et qui est capable d'éveiller un sentiment : Contempler le spectacle d'un coucher de soleil (dictionnaire Larousse).

 

[3] Spectacle vivant : spectacle qui se déroule en direct devant un public (dictionnaire larousse).

Source : Général (2s) Gilbert ROBINET
Commentaires (1)
  • Jacques de VASSELOT
    20 juin 2016 à 10:37 |
    Mon général et cher camarade,
    Je ne suis pas d’accord avec vous, sans pour autant appartenir à ce parti dont vous vous faites une cible. Il ne me paraît d’ailleurs pas très convenable de réduire ou de donner l’impression d’assimiler à un seul parti les Français appartenant à tous les bords qui ont été choqués par ce manquement à la dignité dans un cérémonial destiné à pérenniser le souvenir du sacrifice de nos anciens.
    La dignité est un caractère qui me semble indispensable à tout cérémonial, ce n’est pas à vous que je rappellerais celle qui s’attache au cérémonial militaire. C’est cette dignité qui en impose aux spectateurs et non une attitude que je pense être démagogique qui voudrait que l’on suive en tout l’air du temps, que ce temps soit celui de Volker Schloendorff, ou de Black M. Je vois mal nos forces défiler en tutu parce que c’est ce que souhaiterait un Jean Paul Goude.
    Je pense ensuite que, comme vous le remarquez fort justement à propos de la commémoration d’Austerlitz où j’ai eu l’honneur d’être votre « ennemi », le cérémonial de la mémoire doit être immuable afin d’imposer par son essence même l’idée de permanence, en quelque sorte d’éternité. C’est, me semble-t-il, ce que nous cherchons : donner au souvenir un caractère éternel pour que le sacrifice de nos anciens ne soit jamais oublié
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