LUTTE ANTITERRORISTE : Mourir pour le Mali ?

Posté le vendredi 06 novembre 2020
LUTTE ANTITERRORISTE : Mourir pour le Mali ?

La lutte antiterroriste dans le Sahel doit être redéfinie. Il est urgent de « pivoter » d’une action militaire au grand jour vers une guerre de renseignement, estiment l’ancien ministre et le professeur en études africaines.

Des soldats français peuvent se battre et mourir au Mali, si l’intérêt de la France l’exige. Mais des soldats français ne peuvent pas se battre et mourir pour le Mali, encore moins quand il n’est pas sûr que la majorité de Maliens le leur demande. Il est plus que temps de se rendre à cette évidence en redéfinissant la lutte antiterroriste dans le Sahel. Celle-ci ne doit pas servir de rempart à la mauvaise gouvernance dans la région, et ne peut être un premier rideau de défense pour la France qu’à condition d’abandonner l’idée américaine d’une « guerre mondiale contre le terrorisme » en faveur d’une guerre de renseignement.

Pourquoi est-il urgent de « pivoter » d’une action militaire au grand jour vers une action dans l’ombre ?

La France est intervenue au Mali en janvier 2013 — il y a près de huit ans déjà, la durée de la guerre d’Algérie. Son contingent déployé est passé de 3 000 à 5 200 hommes. Or on peine à se remémorer le succès initial de sa force déployée qui, en quelques semaines, avait délogé les djihadistes du nord du Mali et détruit le cœur de leur dispositif dans le massif de l’Adrar des Ifoghas. Car, depuis, la menace djihadiste n’a fait que regagner du terrain. Aujourd’hui, elle paralyse le Burkina Faso, resserre l’étau sur le Niger et risque de s’étendre à l’ensemble des pays côtiers, dont plusieurs — à commencer par la Guinée et la Côte d’Ivoire — sont déjà minés par l’instabilité. « Le spectre de la contagion du djihadisme dans le golfe de Guinée hante l’Afrique de l’Ouest », avait mis en garde l’International Crisis Group (ICG) dès la fin de l’année dernière. Il y a quelques jours, constatant « l’aggravation de la crise au Sahel » et « une menace grandissante vers les pays côtiers », le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a sonné le tocsin au sujet d’une « situation dramatique qui s’aggrave chaque jour ».

Comment expliquer cette dégradation ?

La France s’est doublement trompée en méconnaissant, à la fois, ses amis et son ennemi. Son ennemi juré était « le » djihadiste, ce tueur au nom de Dieu qu’elle est allée combattre au Mali pour qu’il ne vienne pas frapper à Paris. Or, elle a perdu de vue cet ennemi-là tant il est devenu méconnaissable, sous les traits du berger nomade en conflit avec l’agriculteur sédentaire, du Touareg « noble » face au descendant d’une condition « servile », des jeunes en révolte contre les « anciens », sinon du trafiquant de cigarettes ou de faux médicaments. Les groupes armés se sont multipliés à la faveur d’une logique dite d’« endogénisation ». En se fondant dans la population, les djihadistes se sont révélés être aussi des insurgés locaux, engagés dans une lutte sans merci contre les pouvoirs en place au nom de leur foi et de leurs lois islamistes. Il y a mille bonnes raisons de leur barrer la route. Mais n’y a-t-il pas aussi de bonnes raisons pour ne pas vouloir défendre contre eux des régimes condamnés par leur impéritie et, parfois, sans foi ni loi aucunes?

Au Mali, « l’ami » de la France a été le pouvoir d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), un président élu à la régulière, certes, mais seulement une fois sur deux et dont le fils Karim, hissé à la tête de la commission défense du Parlement malien, faisait affaire avec des marchands d’armes dans le dos de l’armée française. IBK s’est défaussé de ses échecs sur la France jusqu’à ce que la « rue » de Bamako, qui est allée crescendo en conspuant « la France néocoloniale », lui coûtât son fauteuil présidentiel. Le coup d’État du 18 août s’est soldé par la mise en place d’un régime dit « civil » et de « transition ». Mais le treillis perce sous l’habit des membres d’un gouvernement dont le colonel Assimi Goïta, le chef des putschistes, est l’homme fort et l’imam Mahmoud Dicko l’éminence grise. Ainsi se sont mises en place les conditions d’une « réconciliation nationale » au Mali, dont la France risque de faire les frais. Son acte inaugural a été la libération, le 8 octobre, de 206 djihadistes — célébrés, à leur retour dans le maquis, comme des « lions de l’islam » pour avoir combattu « les envahisseurs croisés » — en échange d’un opposant malien, d’un prêtre italien et de Sophie Pétronin, l’otage française convertie en  « Mariam » en quatre ans de détention.

Venu l’accueillir à Villacoublay, Emmanuel Macron est reparti sans mot dire à la presse. Mais le chef de l’État ne saurait se retrancher dans le silence. Il lui incombe d’adapter sa politique aux réalités que voici. D’abord, la France a présumé de ses forces — elle se bat aujourd’hui sur un théâtre d’opérations quatre-vingt fois plus vaste que son territoire métropolitain avec, comme alliés, 15 000 Casques bleus de l’ONU, gardiens d’une paix inexistante, et une force régionale africaine, le G5-Sahel, incapable de défendre son propre QG. Ensuite, le djihadisme au sud du Sahara est autant, sinon plus, un populisme théocratique qu’une succursale du terrorisme international. Enfin, vouloir se ménager une porte de sortie en négociant avec les « bons » islamistes — le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) dans le sillage d’al-Qaïda, « moins pire » que l’État islamique dans le Grand Sahel — ne serait qu’un faux-fuyant et déboucherait sur un « Sahelistan », l’équivalent pour la France de la débâcle américaine en Afghanistan.

Quand la France est intervenue au Mali, il y a bientôt huit ans, ses intérêts semblaient se confondre avec ceux des Maliens face à un ennemi « global ». On aurait alors dû se souvenir du chef de la diplomatie américaine, et futur président, John Quincy Adams qui, en 1821, mit en garde contre la tentation de se projeter au-delà de ses frontières « à la recherche de monstres à détruire », au risque de se fabriquer un adversaire à sa taille, voire trop grand. On aurait aussi pu se rappeler le propos tenu par Charles de Gaulle, en 1965, à l’un de ses fidèles, Hervé Alphand : « En Afrique, les institutions sont fragiles. Ce ne sont pas de véritables États. Ils ont plus de chances de le devenir si nous leur laissons faire eux-mêmes leur expérience, avec tout ce qu’elle peut comporter de convulsions et de drames. »

L’Amérique s’est lancée, tête baissée, dans une « guerre mondiale contre le terrorisme ». Et de Gaulle puis ses successeurs ont oublié, à coups d’interventions en Afrique, qu’on ne saurait parachuter l’État. C’est dire qu’à présent, au Mali, il y a une opportunité pour être moins aveuglément impérial que l’Amérique et plus gaullien que de Gaulle.

Michel ROUSSIN* et Stephen SMITH**
Le Figaro - jeudi 5 novembre 2020

*Ancien ministre de la Coopération, ancien vice-président du Medef international chargé de l’Afrique.
** Professeur d’études africaines à l’université de Duke (États-Unis), auteur de « La Ruée vers l’Europe » (Grasset, 2018).

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