ARMEES : Au-delà de l’autosatisfaction, les ratés de la condition militaire

Posté le lundi 02 août 2021
ARMEES : Au-delà de l’autosatisfaction, les ratés de la condition militaire

Quitte à mettre les pieds dans le plat d'une collection de non-dits qui font le lit des catastrophes, il faut reprendre une citation du général Burkhard, ancien CEMAT devenu CEMA : « Pour faire adhérer nos hommes, les sujétions du métier militaire doivent être intelligemment compensées ». En apparence le CEMAT parlait d’or, mais en réalité, il éludait la question de fond de la rémunération des heures supplémentaires, objet d’une récente polémique initiée par un arrêt de la Cour de Justice de l’Union Europénne (CJUE) donnant raison à un sous-officier slovène contre sa hiérarchie. On aurait tort de croire que la controverse est complètement indépendante du problème posé à nos armées et notamment à l’armée de Terre touchée par une inquiétante attrition de la ressource du recrutement.  

Sommes-nous bien certains que la République, qui fait tant de cas de l’excellence de ses armées et de la disponibilité sans faille de leurs hommes engagés, répétons-le, au péril de leur vie, les considère pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire « l’ultima ratio » de notre sécurité intérieure et « les armes de la France », moyens de notre projection de puissance, complément indispensable à notre audience internationale, en réalité un des seuls volets qui nous reste capable de justifier le rang stratégique du pays.

Considérée objectivement et sans polémique, la situation faite aux militaires à qui on demande beaucoup et parfois plus, en faisant sans cesse l’éloge de leur disponibilité, de leur sens du service et de l’honneur, y compris face au risque de mourir, tient du mépris.

La plupart du temps, prise dans l’étau du devoir de réserve et, à l’étage supérieur,  considérant l’exigence de souveraineté des armées face à une juridiction transnationale, la hiérarchie se tait. Pour aller à l'essentiel, soucieuse de ne pas abîmer sa réputation d’être à la tête d’une troupe de centurions désintéressés, uniquement motivés par le sens du service, elle craint d’ouvrir les vannes d’un syndicalisme revendicatif délétère. Et quand elle monte au créneau comme l'a fait récemment l’ancien CEMA pour préserver le régime de retraite séparé en appui des avis du CSFM, la probabilité pour qu’elle soit entendue par le pouvoir politique, engagé dans une mise aux normes égalitariste, est nulle.

Comme les militaires, non syndiqués et par principe respectueux de la prévalence du politique, n’ont, à la différence d’autres corporations, aucun moyen de pression, ils sont presque toujours les laissés pour compte des réajustements dont ils ne bénéficient souvent qu’avec retard ou pas du tout. Là se situe un dysfonctionnement d’ordre éthique qu’il ne faut pas cesser de dénoncer. L’absence d’équité dans le traitement réservé aux militaires, précisément nourrie par la difficulté qu’ils ont à défendre leurs droits autrement que par les instances officielles, confine à la rupture du pacte de confiance qui devrait lier la France à ses soldats. Quoi de plus indigne en effet qu’un État qui, pour rétablir ses finances, ponctionne d’abord ceux à qui il confie la mission régalienne de sa défense, tirant profit du fait que les soldats ne peuvent pas, exprimer leurs revendications dans la rue comme les autres corporations.

Puisqu’on évoque l’efficacité des forces et leur disponibilité, il est nécessaire d’examiner les raisons réelles de l’attrition des effectifs des engagés après leur premier contrat, que nombre de rapports du CSFM ou du Sénat ont souvent souligné. Nous le savons, à la sortie de la période de formation, la ressource humaine est puissamment déstabilisée par un nombre impressionnant de déserteurs, dépassant de loin 1000 par an, soit plus qu’à l’époque du service national[1].

La fidélisation est un défi complexe tant il est vrai que les mentalités évoluent et que les jeunes sont moins attirés par des carrières longues ; elle est aussi liée à l’intérêt des missions et à la qualité de l’encadrement. Il est exact que les conditions matérielles du service, au demeurant pas seulement liées aux situations individuelles, mais aussi à l’environnement professionnel et à la qualité des équipements, sont un facteur déterminant. Il n’en reste pas moins que la prise en compte financière des fortes contraintes de la condition militaire est un élément essentiel.

C’est ce que relevait le rapport d’information du Sénat, déposé le 10 juillet 2019 par Dominique de Legge, vice-président de la commission des Finances, et intitulé « Améliorer la condition militaire : une nécessité stratégique, opérationnelle et humaine ». Dans sa conclusion, suggérant au ministère des Armées où devraient être ses priorités pour réduire l'attrition, il répertoriait non seulement « les conditions matérielles d'exercice des missions, telles que la dégradation ressentie du soutien, des infrastructures et de l'hébergement », mais aussi « la difficulté des parcours de carrière et de la vie de famille ». 

Or, en dépit des incontestables efforts consentis depuis de nombreuses années, la vérité est que les servitudes de l’état militaire en général, quelles que soient les armées, sont mal compensées. Sans espérer que le budget des forces pourrait un jour assurer une équité complète des rémunérations calculées sur le temps de travail réel, il est évident qu’un effort des pouvoirs publics est nécessaire. Il y va à la fois du maintien des effectifs et de leur qualité.

Au demeurant, le sujet dont le CEMAT explorait les limites n’est peut-être pas si éloigné des turbulences provoquées par les récentes lettres ouvertes des militaires. Dans la deuxième tribune anonyme, les auteurs évoquaient en effet les patrouilles de l’opération Sentinelle. Alors que, depuis son lancement en 2015, une dizaine de « sentinelles » se sont suicidées et que plusieurs autres ont été agressées alors qu’elles étaient seules et en civil, l’examen de leurs réactions aux incidents révèle un professionnalisme exemplaire. À chacune des agressions auxquelles elles eurent à faire face en mission, leur riposte fut en effet presque toujours prompte, efficace et proportionnée.

Mais, qui ne voit pas que ces hommes et femmes, mal logés, rémunérés au mieux à 1,25 € l’heure supplémentaire (300 € pour un déploiement de 30 jours), engagés dans une mission de maintien de l’ordre qui ne correspond ni au cœur de leur formation initiale ni à la mission des armées, parce qu’il aurait été trop onéreux d’y employer des policiers, ont en réalité l’allure d’une troupe de supplétifs.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que « leurs sujétions ne sont pas intelligemment compensées ». C’est un souci. Le double message subliminal contenu dans la remarque de l’ancien CEMAT est l’attrition de la ressource et la difficulté de fidéliser les engagés après le premier contrat, quand ils ne font pas partie du millier de déserteurs de la première année.

La vérité oblige à dire que, si l'on défalque les spécialités prestigieuses mieux rémunérées ou simplement attractives (les parachutistes, les troupes de montagne, les troupes de Marine), ou encore celles préparant à un job futur tels ces engagements inouïs pour trois ans dans la spécialité « frigoriste » dont près de deux années sont consacrées à la formation ce qui garantit immédiatement un emploi bien payé à l'entrée dans le civil, la ressource est  en voie d’attrition à l’image de ce que d’autres armées occidentales connaissent. Elle était de 1,7 pour un poste en 2016 ; selon un rapport du Sénat, pour l’armée de Terre, elle était tombée à 1,2 en 2018. Mais il y a 20 candidats pour 1 poste de policier et 50 pour 1 douanier. Il est vrai que le salaire mensuel brut de base d’un policier est de 1 500 € et celui d’un douanier de 2 000 €, contre 1 200 € pour un engagé de l’armée de Terre, nourri et logé, avec cependant la différence de taille que les heures supplémentaires des policiers sont depuis le 20 décembre 2020 rémunérées à 19,90 € brut.

 

Et encore nous ne parlons-là que de quantité, pas de qualité. Les incendies ont ceci de particulier qu’ils se propagent. La situation des « sentinelles » est de l’ordre du feu qui couve. Elle n'est pas la seule. Personne ne l'ignore. À méditer, car comme le montrent leurs réactions exemplaires face à des agressions terroristes, ces « sentinelles » méritent qu’on les traite mieux.



François TORRÈS
Officier général (2s)
Membre de l'ASAF

Source : ASAF (www.asafrance.fr)

[1] À ce sujet lire http://www.opex360.com/2018/04/18/2017-1-544-cas-de-desertion-ont-ete-constates-armees/

 

 Diffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr
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Source : www.asafrance.fr