OCÉAN INDIEN  : Diego Garcia et la nouvelle donne sino-américaine.

Posté le mercredi 06 mars 2019
OCÉAN INDIEN  : Diego Garcia et la nouvelle donne sino-américaine.

Qui se soucie de l’archipel des Chagos, perdu au milieu de l’Océan indien ?

Une poussière britannique (British Indian Ocean Territory) sur les cartes, « quasi équidistant de l’Australie, de l’Inde, de la péninsule séoudienne et de la côte est de l’Afrique » note David Axe pour le très conservateur National Interest américain en soulignant l’importance de la base américaine installée sur l’une des trois îles habitées, Diego Garcia. Un complexe qui « pourrait être des plus important pour les projets à long terme des Etats-Unis dans la région alors que la marine américaine se renforce afin de contrer une flotte chinoise en pleine croissance, elle-même déployée de plus en plus souvent dans l’Océan indien » (1). Complexe qu’il faut continuer à développer.

Or, au même moment, le 25 février (2), la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie en 2017 par l’Assemblée générale de l’ONU, estimait, par treize voix contre une, que le Royaume-Uni avait illégalement détaché les Chagos du territoire de Maurice lorsque l’île avait acquis son indépendance en 1968 – Londres possède les îlots depuis 1814 et les avait rattachés à Maurice en 1903 - les ayant rachetés pour trois millions de livres au gouvernement semi autonome de Maurice en 1965.
La CIJ estime que Maurice qui n’était à l’époque pas un Etat souverain, n’avait pu se prononcer librement. Son jugement est non contraignant mais avance que « le Royaume-Uni est tenu, dans les plus brefs délais, de mettre fin à son administration de l’archipel des Chagos, ce qui permettra à Maurice d’achever la décolonisation de son territoire dans le respect du droit des peuples à l’autodétermination ».
Il sanctionne donc le long combat « des habitants de l’archipel qui ont été déportés sur l’île Maurice entre 1967 et 1973 par les Britanniques », relevions-nous ici dès 2004 (voir le document). Le premier ministre mauricien de 2003 à 2005, Paul Bérenger, explose de joie : l’avis de la Cour est « formidable » et le Royaume-Uni a le « devoir légal » de ne pas l’ignorer (3), même si Londres dispose d’un droit de véto au Conseil de Sécurité de l’ONU qui va se saisir de l’affaire. Quant aux descendants des Chagossiens expulsés, ils rêvent de pouvoir rentrer chez eux.

Pour la base de Diego Garcia ?

 « C’est une autre question » répond Paul Bérenger, réaliste. Et personne ne s’oppose frontalement à la présence américaine – surtout pas le premier ministre mauricien actuel Pravind Jugnauth, qui souligne ses bons rapports à la fois avec Londres et avec Washington et son désir de « travailler ensemble ». Le bail, qui s’achevait en 2016, a été renouvelé pour vingt ans, jusqu’en 2036, par les Britanniques. Or, écrit le professeur André Oraison dans un papier où il détaille les phases de ce long combat (4), cette prolongation brise « les rêves des Chagossiens en exil. Dans un premier temps, la Grande-Bretagne n’avait pas exclu la possibilité de leur retour aux Chagos, dans l’hypothèse même d’une prorogation du bail ». Mais, « après le changement de gouvernement intervenu au lendemain du référendum du 23 juin 2016 sur la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le projet de réinstallation des Chagossiens a été purement et simplement abandonné ». En compensation, Joyce Anelay, ministre d’État britannique au Développement international, s’est engagée « à verser 40 millions de livres sterling aux Chagossiens pour favoriser leur insertion à Maurice et aux Seychelles ». Leur rêve de retour ne semble pas sur le point de se concrétiser. D’autant que même les pays qui ont soutenus le combat de Maurice (l’Inde, l’Afrique du Sud, l’Union africaine entre autres) ne réclament pas un retrait américain.

« La prorogation du bail sur Diego Garcia va à l’encontre des espoirs des États riverains qui sont favorables à la création d’une « zone de paix » dans l’océan Indien » constate encore Paul Oraison. Zone de paix souhaitée à l’égal de ce qui existe en Antarctique (Traité de Washington du 1er décembre 1959), en Amérique latine (dénucléarisée par le traité de Tlatelolco le 14 février 1967), dans le Pacifique sud (traité de Rarotonga, 6 août 1985) ou encore en Afrique (traité du Caire le 11 avril 1996). Et dont le président Carter avait parlé en 1977.

Zone de paix pourtant ? Pas vraiment.

On sait que l’importance stratégique des Chagos, qui n’avaient pas auparavant l’honneur de figurer dans les atlas, et notamment de l’île de Diego Garcia, n’apparaît qu’après la fermeture du canal de Suez entre novembre 1956 et avril 1957 : il s’agissait de pouvoir surveiller l’ancienne route des Indes si le canal venait à être à nouveau fermé. Et que sa militarisation a fait l’objet d’accords secrets entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis dès 1960. Les Américains comprennent le rôle pivot d’une base qui leur permet de contrôler les mers contre l’Union soviétique (guerre froide). Avec la décolonisation de l’empire britannique dans les années 1960 et 1970 l’URSS accroît en effet sa présence en Afrique de l’est et en Asie du sud.

L’île, au centre de l’Océan indien, située dans une région exempte de cyclones, détenue par un allié sûr, est idéale. Si l’on regarde une carte, elle permet à la fois de surveiller les routes maritimes, les détroits stratégiques, les riverains de la région (voir la carte). Son importance se confirme avec l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS (1979) et avec la révolution iranienne (1978-1979) – quand l’URSS se rapproche du Golfe, comme de la Corne de l’Afrique. Progressivement, y sont prépositionnés des navires, des munitions, du fuel. La base connaît plusieurs extensions, avec pistes d’atterrissage, installations de communication, abris pour sous-marins, équipements lourd, etc. L’île servira, à la fin des années 1990 et depuis, de base de départ des bombardiers pour les guerres du Golfe, l’invasion de l’Irak, la guerre en Afghanistan.

Aujourd’hui ?

Si l’on écoute David Axe pour The National Interest, elle conserve beaucoup d’atouts, cette base : « Au début 2019, les installations sur l’île comprennent un mouillage et un port abritant une force de soutien de la marine américaine, une flottille de navires destinés principalement au transport des équipements de l’armée et du corps des Marines, des casernes, un aérodrome et des détachements distincts de l’US Air Force soutenant les Forces aériennes du Pacifique », ainsi qu’un relai satellite et une installation de surveillance des engins spatiaux (1). Mais surtout, ajoute-t-il donc, ces installations, déjà importantes, devraient jouer un rôle crucial dans le futur quand « la marine américaine se renforce pour contrer une flotte chinoise en pleine croissance qui se déploie de plus en plus souvent dans l’Océan indien ». Déploiement qui comprendrait le premier porte-avions chinois, le Shandong. Si « l’US Navy tente de porter le nombre de ses porte-avions à douze navires, il leur faudra pour eux et leurs escortes, des bases. Or dans la région indopacifique, où de nombreux alliés des Etats-Unis hésitent à accueillir des forces américaines importantes, Diego Garcia devrait devenir plus essentiel encore pour les intérêts américains ». Tout est dit. Comme pendant la guerre froide, il s’agit pour les Américains de conserver une position stratégique pour « défendre leurs intérêts régionaux avec une présence moins visible et moins provocante ». Et sans population locale, avec laquelle les sujets de « discorde » peuvent être nombreux (voir la base d’Okinawa, au Japon).

Certes, « l’allié sûr » britannique ne sera peut-être plus souverain et c’est avec les Mauriciens qu’il faudra négocier - ils y paraissent disposés. Mais la victoire diplomatique des Chagossiens pourrait n’être que symbolique. « Nous devons rester à l’écoute des Chagossiens qui ont été et restent les premières victimes collatérales de l’affrontement américano-soviétique » écrit Paul Oraison.

La nouvelle donne sino-américaine leur est-elle vraiment plus favorable ?

Hélène NOUAILLE

Cartes :

Le verrouillage de l’Océan indien

https://www.monde-diplomatique.fr/local/cache-vignettes/L890xH894/somalieGF-2-89ccf-5ea33.png?1512036221

Maurice et les Chagos

https://img.aws.la-croix.com/2018/09/04/1200966210/001-18q6w3-preview_1_729_386.jpg

La base militaire de Diego Garcia

https://www.diploweb.com/IMG/jpg/carte-diego-garcia-nonjon-nazet-segard-ellipses-1000-rec.jpg

Document :

Extrait de Léosthène n° 54 du 21 août 2004 : Diego Gracia, un pion américain dans l’Océan indien

L’archipel désert des Chagos a été découvert en 1532, sous le règne de Jean III dit Le Pieux, roi du Portugal, par le capitaine Diego Garcia lancé sur la route des épices vers l’Inde. Il a donné le nom de « Cinco Chagas » (Les Cinq Plaies du Christ) aux cinq îles désertes qu’il avait touchées – et son nom à la plus grande d’entre elles, Diego Garcia. Le nom de l’archipel a ensuite été déformé par les prononciations hollandaise, française, anglaise. Les « Cinq Plaies du Christ » sont une des composantes des armoiries du Portugal.

(…)

L’île est un objet de litige pour d’autres acteurs : il s’agit tout simplement des habitants de l’archipel qui ont été déportés sur l’île Maurice entre 1967 et 1973 par les Britanniques, souverains sur ces îles depuis 1814. Le peuplement datait de 1776 quand le gouverneur, français, de l’île Maurice, le vicomte de Souillac, eu l’idée d’installer des colons dans l’archipel jusque-là désert afin d’en éloigner les Anglais. M. Le Normand, le premier d’entre eux, et ses successeurs, cultivaient les noix de coco et produisaient de l’huile de coprah – travaillée sur Diego Garcia qui disposait d’un moulin à huile dès 1793. La production étant rentable, d’autres îles de l’archipel furent occupées : on trouve un cimetière aux esclaves sur l’île Diamant, au nord de l’île Peros Banhos.

L’exploitation continua après la conquête britannique. Mais l’archipel, qui compte une soixantaine d’îles, était de trop peu d’importance pour figurer dans l’Encyclopédie Britannica et n’a pris un intérêt stratégique qu’après la fermeture du canal de Suez entre novembre 1956 et avril 1957 – parce qu’il permettait de surveiller et protéger l’ancienne route des Indes si le canal venait à être à nouveau fermé. Nous sommes à la fin des empires européens. Le gouvernement anglais crée cependant, le 8 novembre 1965, les Territoires britanniques de l’Océan Indien (TBOI), détachés de l’île Maurice, pour l’administration d’une poussière d’îles, les Chagos et les « Ziles là-haut » (Aldabra, Desroches et Farquhar) situées au nord de Madagascar.

Nous sommes aussi en pleine guerre froide et Harold Macmillan avait passé avec John Kennedy en 1961 un accord secret, s’engageant à céder à bail l’île de Diego Garcia aux États-Unis pour la création d’une base militaire. L’île devait être débarrassée de sa population et échapper au processus de décolonisation. Le premier traité est signé à Londres le 30 décembre 1966. Le bail, d’une durée de 50 ans, est renouvelable pour une période supplémentaire de 20 ans (jusqu’en 2016). Les habitants, qui vivaient de la pêche côtière, de cultures vivrières et de petit élevage – ils s’éclairaient toujours à l’huile de coprah - sont effectivement déplacés en 1971, après la promulgation de l'" Immigration ordonnance " .

Tous les moyens ont été utilisés, de la ruse à la contrainte, pour arracher son « consentement » à une population qui ne savait pas lire et ne parlait que le créole – parfois en lui faisant apposer une empreinte digitale au bas d’un document rédigé en anglais juridique. Saisie par un groupe de réfugiés chagossiens (le GRC), la Haute Cour britannique a d’ailleurs reconnu l’illégalité de l’Immigration Act le 3 novembre 2000.

Mais en 1975, la guerre froide bat son plein, les investissements américains coulent à flot pour remplacer les filaos, les cocotiers et la végétation tropicale de l’île par un complexe aéronaval moderne. En 1972, un accord est formellement conclu pour la création d’une station de télécommunications commune aux Britanniques et aux Américains. Un nouvel accord est signé en 1976 qui précise les conditions d’utilisation des installations américaines par les troupes britanniques. L’île dispose d’un très large lagon qui permet de protéger les navires de surface. Au fil des centaines de millions de dollars investis, la base dispose aujourd’hui de toutes les facilités nécessaires.

Les Chagossiens et leurs descendants, environ 8 500 personnes, vivent, souvent très mal, à l’île Maurice. En 1983, le GRC, groupe des réfugiés chagossiens, voit le jour. Appuyés par une campagne de presse dans le quotidien Le Mauricien qui utilise les documents britanniques déclassifiés en 1997 et audibles par l’ONU qui avait condamné la création des Territoires en son temps, les Chagossiens se découvrent la possibilité de demander la citoyenneté britannique. Ils estent devant la Haute Cour britannique et obtiennent donc un jugement favorable le 3 novembre 2000.

(…)

 

A noter : l’archipel (inhabité au départ) a été portugais de 1512 à 1598, puis hollandais, puis français de 1715 à 1814 (défaites napoléoniennes). Il est britannique depuis.


Notes:

 (1) The National Interest, le 26 février 2019, David Axe, Diego Garcia : Why This Base Is About To Get Much More Importance to the US Military

https://nationalinterest.org/blog/buzz/diego-garcia-why-base-about-get-much-more-important-us-military-45682

(2) Le Monde/AFP, le 25 février 2019, Le Royaume-Uni doit « rapidement » mettre fin à son administration des Chagos, selon la CIJ

https://www.lemonde.fr/international/article/2019/02/25/le-royaume-uni-doit-rapidement-mettre-fin-a-son-administration-des-chagos-selon-la-cij_5428125_3210.html

(3) ION News, le 27 février 2019, Chagos : « Un jugement formidable » que celui de la CIJ, se réjouit Paul Bérenger

http://ionnews.mu/chagos-un-jugement-formidable-que-celui-de-la-cij-se-rejouit-berenger-270219/

(4) Temoignages.re, le 23 février 2019, Paul Oraison, La base stratégique américaine de Diego Garcia : la prorogations du bail jusqu’en décembre 2036 et ses conséquences

https://www.temoignages.re/politique/sciences-politiques/la-base-strategique-americaine-de-diego-garcia-la-prorogation-du-bail-jusqu-au-30-decembre-2036-et-ses-consequences-2,95056 

 

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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