OFFICIEL : Libye, état des lieux et orientations - rapport d’information déposé par la commission des AE de l’Assemblée nationale ...

Posté le vendredi 11 décembre 2015
OFFICIEL : Libye, état des lieux et orientations - rapport d’information déposé par la commission des AE de l’Assemblée nationale ...

LIBYE : Etat des lieux et orientations


Rapport d’information

Déposé par la commission des AE de l’Assemblée nationale
 
en conclusion des travaux d’une mission d’information

constituée le 4 mars 2015

sur la Libye

 

INTRODUCTION

 

 

« Chaos », « trou noir », « hub du terrorisme international », « État failli » : les qualificatifs ne manquent pas pour décrire ce que serait devenue la Libye post-kadhafiste depuis l’insurrection populaire de 2011, qui a mis fin à ses 42 années de règne.

Ce qui n’est pas contestable, c’est que la situation libyenne en cette fin d’année 2015, est très préoccupante et plaide pour une initiative urgente. Pourtant, l’action forte et déterminée de la communauté internationale, en particulier de l’Europe, se fait attendre. Elle se limite aujourd’hui à un soutien verbal d’une médiation des Nations-Unies qui peine à la tâche.

 

Pourtant, la Libye, pas plus que la Syrie, ne sont des questions lointaines, bien au contraire. L’instabilité de notre voisinage nous concerne au premier chef. Les attaques de Paris, l’attentat à Beyrouth qui l’a précédé de peu, la destruction d’un avion russe au-dessus du Sinaï égyptien, le double attentat d’Ankara en octobre, les attaques terroristes répétées en Tunisie depuis le début de l’année, sans compter les nombreuses victimes au Mali, ou au Niger, nous l’ont tragiquement montré : aucune frontière, fut-elle fermée, ne protège de ce type de terreur et de barbarie.

La détermination dont nous faisons preuve pour éradiquer la menace terroriste en Irak ou en Syrie, restera vaine tant que des États faillis leur offriront un repli stratégique. Nous l’avons vu avec Al-Qaida : à la suite de l’intervention américaine en Afghanistan, son centre de gravité a migré des zones pakistanaises vers la péninsule arabique, la Corne de l’Afrique et le Sahel. Or le scénario à l’œuvre sous « l’ère Al-Qaida » pourrait se reproduire sous « l’ère Daech », avec une nuance de taille : celui-ci opère déjà en Libye, où il dispose d’une assise territoriale de plus de 250 km autour du croissant pétrolier. Considérer la Libye comme un conflit secondaire revient par conséquent à commettre une erreur stratégique grave, que nous pourrions chèrement payer : si nous échouons à stabiliser la Libye, attendons-nous à ce que Syrte succède à Raqqa comme capitale de l’État islamique.

 

Il est impératif de trouver les voies d’une stabilité pour le pays et de redonner quelques perspectives de progrès à sa population, mais avant cela il est nécessaire de comprendre ce qui est à l’œuvre en Libye. Est-elle en voie de « somalisation » ou « d’irakisation » ? Le djihadisme, déjà implanté à Syrte et Derna, peut-il s’étendre jusque dans la région sahélo-saharienne ? Une intervention internationale est-elle nécessaire pour éviter le « chaos » ou aggravera-t-elle la situation ?

Autant de questions auxquelles il convient d’apporter des réponses justes, précises, lucides car toute erreur de diagnostic peut s’avérer dramatique comme l’a montré la désastreuse équipée irakienne de 2003, dont nous payons aujourd’hui, et les peuples de la région, le prix fort.

 

Ce rapport vise donc à comprendre et faire comprendre les tenants et aboutissants de la crise libyenne, s’efforce de dissiper certaines idées reçues enracinées dans le débat public.

Il propose ensuite quelques orientations qui pourraient guider la France et ses partenaires pour désamorcer l’imminence d’une guerre qui fera après demain, si nous échouons à l’éteindre, la Une des journaux.

 

L’action de notre pays est attendue en Libye. Tout d’abord, car il a joué un rôle central dans le changement de régime. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, il pourrait être tenu responsable, en bien ou en mal, du cours des évènements. Ensuite parce que la France jouit (pour combien de temps encore ?) d’une bonne image en Libye, où notre pays est apprécié pour l’équilibre de ses positions et sa capacité à dialoguer avec toutes les parties au conflit qui acceptent une solution pacifique. Enfin, en raison de son rôle historique dans la région et des relations de confiance et d’amitié solides qu’elle entretient avec tous les voisins et alliés de la Libye.

La France, déjà investie au sein de la région sahélo-saharienne à travers l’opération Barkhane, doit impérativement mobiliser ses partenaires européens et les voisins et alliés de la Libye pour parvenir à un accord crédible et solide. Pour ce faire, le paradigme et la méthode des négociations doivent changer: signifions clairement à ceux qui « jouent la montre » qu’ils ont davantage intérêt à un succès des négociations qu’à leur échec, n’hésitons pas, si nécessaire, à sanctionner ceux qui cherchent à torpiller l’accord, et créons les conditions d’une stabilisation durable de la région.

 

 

Il ressort des travaux de la mission les éléments suivants.

Le risque d’un pourrissement du conflit est désormais tangible.

Contrairement au préjugé répandu, la Libye n’est pas (encore) plongée dans le « chaos ». Mais si rien n’est fait pour précipiter la signature d’un accord politique et qu’il n’est pas signifié aux acteurs libyens qu’ils ont plus à perdre à essayer de gagner du temps qu’à s’entendre, l’intégrité du pays et la stabilité de la région pourraient être irrémédiablement mis en danger.

 

Très schématiquement la situation politique et sécuritaire du pays est la suivante.

Au Nord, deux alliances hétéroclites, chacune composée de milices, s’affrontent dans une bataille politico-militaire qui oppose deux « camps », l’un dit de Tobrouk, considéré à ce jour comme le gouvernement légitime par la communauté internationale, l’autre de Tripoli, qui chacun compte un Parlement et un Gouvernement. Ramener cette opposition à un clivage entre islamistes et libéraux serait une erreur, car l’affrontement entre ces groupes n’est pas de nature idéologique mais porte sur la maîtrise des ressources et du contrôle de l’État libyen.

Au Sud, la chute de Kadhafi a entraîné la multiplication des luttes entre Toubous et Touaregs pour la maîtrise du flux des trafics et le contrôle des infrastructures pétrolières. Dans cette région marquée par une forte marginalisation géographique, économique et politique, la révolution a provoqué des déclassements et reclassements politiques qui ne sont pas encore stabilisés. Ce conflit oublié est pourtant l’une des clés de stabilisation du pays.

Enfin, Daech s’est enkysté (1) dans le croissant pétrolier où il contrôle plus de 200 km de côtes dans les environs de Syrte et menace de s’étendre en Libye. Le nombre de ses combattants est encore limité, mais il ne faut pas sous-estimer le danger : d’une part, des combattants étrangers, qui forment le gros de ses troupes, pourraient être renforcés par le retour des combattants d’Irak et de Syrie, d’autre part, la menace terroriste, aujourd’hui plus présente sur les côtes, pourrait faire la jonction avec le Sud.

 

En réalité, fragmentation, polarisation et déficit de légitimité sont les marqueurs du paysage politique libyen, où les clivages entre régions, entre tribus, entre villes et groupes politico-religieux et culturels, entre générations, entre nouvelles et anciennes élites se croisent et se décroisent dans toutes les combinaisons possibles et selon des alliances parfois volatiles.

D’anciennes rivalités, pour la plupart habilement entretenues – et pour un temps canalisées – par Kadhafi, à son profit, ont été ranimées par la chute du régime et ont rapidement pris la voie d’une militarisation qui depuis mi-2014 s’intensifie de manière inquiétante.

 

Il y a en Libye une immense diversité de forces et de légitimités, dont l’ancrage est principalement local, à laquelle s’ajoute une dualité nationale, qui ne recouvre pas un clivage entre « islamistes » et « nationalistes », mais deux coalitions hétéroclites ou ses jouent, encore une fois des enjeux de pouvoirs principalement locaux.

Il est évident que toute solution politique crédible doit tenir compte de cette complexité. Nombre d’analystes rencontrés par la mission ont d’ailleurs reproché à la communauté internationale d’être intervenue en 2011 dans l’ignorance totale de la réalité libyenne.

 

Trois scenarii envisageables pour la Libye ressortent des auditions :

– l’une des forces politiques parvient à s’imposer militairement : l’étude des forces en présence en Libye a montré que ce scénario est peu probable, dans la mesure où aucune n’est aujourd’hui dominante sur le terrain, et aucun « parrain » régional n’a les moyens et/ou l’envie d’assurer la sécurité du territoire libyen ;

– le « pourrissement » durable du conflit : si aucune des forces en présence ne parvient à s’entendre et si aucune ne prend le dessus, en l’absence d’intervention, le risque est grand que la fragmentation du pays l’emporte, a fortiori si Daech et d’autres groupes djihadistes contrôlent une partie du territoire ;

– la solution diplomatique : aussi fragile soit-elle, vos rapporteurs estiment qu’elle est la seule voie de règlement crédible d’une crise dont la population civile, faut-il le rappeler, serait la première victime, et dont l’extension régionale deviendrait rapidement incontrôlable et constituerait un risque stratégique majeur à moins de deux heures des côtes européennes. Les efforts de médiation des Nations Unies ne doivent donc pas seulement être salués, ils doivent être plus fermement soutenus par la communauté internationale et, probablement, changer de paradigme pour aboutir.

 

La Libye est aujourd’hui à un tournant de son histoire : elle a le choix entre « l’accord et la destruction ».

Soit un accord politique solide est atteint et le gouvernement d’union nationale parvient, avec le soutien de la communauté internationale, à asseoir sa légitimité et à stabiliser le pays.

Soit les forces centrifuges, qui ont un intérêt direct à la partition et/ou à la fragmentation du pays l’emportent. Dans cette hypothèse, c’est le pourrissement durable d’un conflit dans lequel aucune des parties n’est en mesure de l’emporter, qui est le plus à craindre, car il pourrait remettre l’existence même de la Libye en question, mais aussi la stabilité de l’ensemble de la région. Ce scenario catastrophe n’est évidemment pas à exclure.

 

Cependant, vos rapporteurs se veulent prudemment optimistes quant aux chances d’aboutir à un règlement politique de la crise. Non pas par naïveté, mais parce qu’il s’agit de l’intérêt bien compris des Libyens et de l’ensemble de la région : le compromis politique, aussi partiel et fragile soit-il, est la seule issue au conflit et la seule voie de stabilisation du pays.

La fenêtre d’opportunité pourrait vite se refermer, car une certaine fatigue de la communauté internationale n’est pas à exclure. Certes, l’accord politique n’est pas en soi la réponse à tous les problèmes de la Libye, mais en son absence, c’est la guerre civile ou l’implosion du pays qui pourrait succéder aux actuels conflits sporadiques. Nul ne sait quelles en seraient les conséquences pour le pays et la région, et une intervention militaire ne serait alors pas à exclure.

 

  1. (1)   « La Libye et le Sahel », Esprit public avec Pierre Vermeren, août 2015.

 

 

Pour lire le rapport dans son intégralité, cliquez sur la vignette ci-dessous. 

Rapport libye 2015

 

Source : Assemblée Nationale
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