OPEX : Le soutien des armées est dans « le rouge ». LIBRE OPINION de Laurent LAGNEAU

Posté le jeudi 25 octobre 2018
OPEX : Le soutien des armées est dans « le rouge ». LIBRE OPINION de Laurent LAGNEAU

Premier ministre de la reine Victoria, Benjamin Disraeli disait qu’il était « conservateur » pour garder ce qui fonctionnait et « radical » (comprendre : réformiste) pour changer ce qui n’allait pas. Cette sage attitude n’a pas prévalu quand il s’est agi de réformer en profondeur le ministère des Armées en 2008, en appliquant brutalement la Révision générale des politiques publiques (RGPP).

Certes, il était certainement nécessaire de rationnaliser le soutien des forces, dont la structure était héritée d’un modèle d’armée basé sur la conscription. Mais était-il nécessaire de remettre en cause, dans le même temps, des principes qui firent leurs preuves en menant, avec la création des bases de défense, une « révolution copernicienne » des soutiens, comme l’expliqua, à l’époque, Hervé Morin, alors ministre de la Défense?

L’objectif affiché, en 2008, était d’inverser le ratio soutien/forces opérationnelles, qui était alors de 60% pour le premier et de 40% pour les secondes. Dans ces conditions, directions et services supportèrent une partie non négligeable de déflations de postes imposées aux armées.

Et, en 2015, quand il fut décidé de mettre un terme à cette politique et de recruter massivement pour porter les effectifs de la Force opérationnelle terrestre [FOT] de l’armée de Terre de 66 000 à 77 000 hommes, les services de soutien n’ont pas reçu de renforts pour habiller, loger, soigner, nourrir et payer les nouvelles recrues.

Aussi, le groupe de liaison du Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM) a-t-il sonné le tocsin lors de son audition par la commission de la Défense, à l’Assemblée nationale. L’un de ses représentants, affecté à l’état-major de la gendarmerie de Marseille, a été direct.

« Depuis que le CSFM a été rénové, nous le disons haut et fort : nous avons un gros problème de soutien dans nos forces armées. […] Toutes les forces armées rattachées sont, aujourd’hui, dans le rouge au niveau du soutien. […] Il faut vraiment que le politique prenne conscience que le soutien de nos armées, on ne peut pas s’en passer », a affirmé ce sous-officier.

Un propos confirmé par une commissaire principale du Service du commissariat des armées [SCA]. « Les réformes successives lassent et épuisent les soutenus et les soutenants. Elles ont créé ce que l’on peut appeler un véritable schisme entre eux, ce qui est très nuisible au moral des militaires et à la qualité de leurs conditions de travail. Cela pourrait même, à terme, remettre en cause la réalisation des missions opérationnelles, » a-t-elle souligné.

« De plus, les concepts de relation client et de contractualisation qui ont été développés à la création des bases de défense ont, en quelque sorte, ‘antagonisé’ les soutenus et les soutenants. Le manque de moyens et les délais de satisfaction des besoins ont beaucoup dégradé la relation et éloigné le soutien et les forces. Cela engendre de nombreuses difficultés, y compris dans le quotidien », a expliqué cette commissaire principale. Qui plus est, a-t-elle souligné, le « moral dans les unités de soutien est aujourd’hui très bas et nous assistons à de nombreux cas de risques psychosociaux du fait d’une sur-sollicitation ».

Au cours de la dernière Loi de programmation militaire [LPM], les soutiens ont représenté jusqu’à 77% des déflations de postes. Ainsi, le SCA a perdu pas moins de 10.000 personnes… Ce qui fait que les soutiens sont désormais au four et au moulin, d’autant plus qu’ils participent également aux opérations extérieures et aux missions intérieures.

Si le système « tient » actuellement, c’est « grâce au dévouement de personnes […] qui ne comptent pas leurs heures, qui reviennent le week-end pour travailler […], qui ont le sens du devoir et de la mission », a fait valoir la commissaire principale. « Après, naturellement, il peut y avoir un certain épuisement, parfois des syndromes de burn-out pour certaines personnes qui tiennent deux-trois emplois à la fois » parce qu’il manque des effectifs et qu’il ne faut pas « laisser le travail s’accumuler », a-t-elle ajouté.

Les tensions sur le soutien ont également été évoquées lors de l’audition, par la même commission, des représentants d’associations professionnelles nationales de militaires [APNM]. Ainsi, un représentant de l’APNM « Commissariat » a parlé d’une « précarisation » du soutien qui serait « néfaste au moral et à la condition militaire. »

Et de pointer, lui aussi, les tensions au niveau des ressources humaines (d’autant plus que le SCA perdra encore 74 postes en 2019), tant au niveau quantitatif que qualitatif, et des moyens, le budget des bases de défense ne devant pas progresser alors que le soutien devra à nouveau « se transformer en profondeur ».

Devant les sénateurs de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, la ministre des Armées, Florence Parly, a brossé à grands traits ce que sera cette « transformation » du soutien des forces. Elle concernera « le Commissariat aux armées, le Service d’infrastructure de la défense et le Service de santé des armées », a-t-elle précisé.

« Nous devons réussir cette transformation cruciale, qui, contrairement à ce qui a pu être vécu dans les armées pendant de nombreuses années, est choisie, et non subie. Elle est destinée à simplifier les procédures et à éviter les doublons. Elle doit permettre d’avoir plus de numérique, plus de facilité. C’est essentiel pour l’attractivité de nos armées, pour la fidélisation de nos personnels, pour l’amélioration des conditions de travail. Nous le devons aux Français et à nos forces », a expliqué Mme Parly.

« Le Service du commissariat sera modernisé et rapproché des besoins des usagers, notamment avec la création de groupements de soutien de base de défense rénovés et centrés sur le soutien de proximité. Des propositions me seront adressées en décembre. Le service de santé des armées continue sa transformation, qui devrait s’achever en 2023 », a encore précisé la ministre.

Cependant, ce recours accru à la numérisation suscite quelques réserves, notamment exprimés par la commissaire principale du CSFM. « La transformation est la digitalisation du soutien sont bien entendu indispensables. Elles ne doivent cependant pas s’accompagner d’une déshumanisation des relations entre soutenus et soutenants afin de gérer les irritants. Le militaire a besoin d’un soutien de proximité car ses problèmes logistiques l’empêchent tout simplement d’accomplir la mission », a-t-elle prévenu.

« Au niveau soutien, c’est bien d’engager des gens, c’est bien de les former mais ça ne se fait pas tout seul. Même si l’informatique remplace beaucoup de choses, elle ne remplace pas le contact humain », a abondé le gendarme de l’état-major de Marseille.

 

Laurent LAGNEAU
Opex
360

 Rediffusé sur lesite de l'ASAF www.asafrance.fr

 

Source : www.asafrance.fr

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