OPEX : Les familles des "Morts pour la France"

Posté le mercredi 13 novembre 2019
OPEX : Les familles des "Morts pour la France"

 

Un deuil à part pour les familles des militaires disparus

 

« JE SAVAIS que Loïc pouvait ne pas revenir, raconte Aude Le Page. On en parlait parfois. » Comme dans toutes les familles de militaires, la mort est une ombre qui rôde. D’autant plus pour ceux affectés en opération extérieure. Ces batailles menées loin du territoire national n’en sont pas moins dangereuses face à un ennemi décidé à tuer. Quand son époux, maître principal fusilier marin (commando Trepel), est envoyé en Afghanistan, il lui glisse d’ailleurs un triste conseil. « Il disait que ce n’était pas une mission comme les autres. Il m’avait dit, “si je ne reviens pas, je veux que tu refasses ta vie”… J’avais coupé court à la conversation », dit-elle. Puis il s’était envolé et comme lors de chaque mission, il ne donnait de ses nouvelles que de façon épisodique. C’est la règle des « Opex ». « Quand il pouvait, il appelait pour nous rassurer. Ce n’était pas quotidien. Alors, je ne m’inquiétais pas quand il n’appelait pas. Je savais que si quelque chose arrivait je serais prévenue », se souvient-elle. Funeste certitude. Elle s’est abattue sur elle comme sur les 548 autres familles des militaires tombés pour la France en opération extérieure.

En ce mois de mars 2006, Aude Le Page est partie pour le week-end, avec leurs deux enfants de 2 ans et 11 mois, chez ses beaux-parents. Pour se reposer. « Vers 11 heures, la porte s’est ouverte. Ma belle-mère est entrée, les yeux en pleurs. Elle a dit : “C’est fini pour Loïc.” » L’amiral, qui la cherchait pour lui annoncer la triste nouvelle en personne, comme l’armée tente toujours de le faire, avait finalement décidé de contacter les parents du soldat. Sur cette famille, le monde s’est écroulé. Et il a fallu donner du sens à une mort arrivée à des milliers de kilomètres.

Dans la vallée du Maruf, l’escouade commandée par Loïc Le Page était en mission de reconnaissance dans un village de Salam Kalay. C’est une embuscade. Une dizaine de talibans ouvrent le feu sur les militaires français qui ripostent et se battent pendant vingt minutes. Loïc Le Page sera le seul d’entre eux à perdre la vie. Son héroïsme lui vaudra des décorations posthumes.

En France, Aude Le Page a accepté le prix qu’elle a payé, aidée par sa foi et les valeurs défendues par l’armée. « Quand vous épousez un militaire, vous épousez une profession », dit-elle. « Certains disent que la guerre en Afghanistan ne servait à rien. Mais mon mari était passionné par son métier. Il disait, “si je dois mourir, je voudrais que ce soit les armes à la main”. Il me disait : “Je ne reculerai pas, j’irai.” J’ai répondu que je le savais. Il est allé au bout de ses convictions. Il est mort pour un idéal, pour la paix. »

Tous les militaires sont habités par le spectre de la mort, même s’ils ne peuvent partager cette angoisse qu’entre camarades. En opérations, ils sont prisonniers d’un silence nécessaire vis-à-vis de leurs familles. De retour, ils réservent leur parole. « La mort, c’est un sujet qu’on n’avait jamais abordé avec mon frère. C’est sans doute ce qu’on leur demande de faire », raconte Céline Sirouet. Son frère, le maréchal des logis Damien Noblet, est tombé au Mali en avril 2016. Au service de la France depuis douze ans, il était engagé au sein du 515e régiment du train. Ce jour-là, son véhicule de l’avant blindé est touché par l’explosion d’un engin explosif improvisé. Il succombera, ainsi qu’un autre soldat, de ses blessures. « On avait l’impression qu’il avait plus de chances de mourir en voiture qu’en opération extérieure… », se souvient sa sœur. « Bien sûr, nous étions conscients qu’il s’agissait d’un métier à risque. Il le savait aussi. Il a laissé des courriers quand il est parti, pour sa compagne, pour son enfant, pour moi », raconte la jeune femme.

« Il est allé dans le détail de ses dernières volontés, raconte sa sœur, que son petit garçon n’assiste pas à la cérémonie, que sa page Facebook reste ouverte et qu’une épitaphe soit inscrite sur sa stèle : Liberté, Égalité, Fraternité, je suis mort pour ces mots. »

Pour surmonter le deuil, Céline Sirouet a pu bénéficier du soutien de la cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre, installée à Paris, qui organise des séminaires où les familles peuvent se rencontrer et échanger. « L’armée fait un travail exceptionnel, avec beaucoup de pudeur », dit-elle. Elle a aussi été frappée par l’esprit de corps des camarades de régiment de son frère. « C’était très émouvant. Cela m’a permis de découvrir un côté de mon frère que je ne connaissais pas », explique-t-elle. Mais ce n’est évidemment jamais suffisant pour pallier l’absence hors des cérémonies officielles et des rassemblements organisés par l’armée : « Après, plus tard, c’est aussi le grand vide, on est seul. »

Pour combler le manque qu’elle a elle-même ressenti, Pascale Lumineau a fondé l’association « De la Pierre à l’Olivier ». « Beaucoup de choses sont centralisées à Paris. Si on n’y est pas, l’accompagnement n’est pas toujours possible. Les familles sont dispersées dans toute la France », raconte-t-elle. Son fils, le maréchal des logis chef Pierre-Oliver Lumineau, est mort en Afghanistan en juin 2012 (40e RA). « Nous avons cherché à rencontrer des parents qui avaient eux aussi perdu un enfant. Mais mourir à cause des risques de son métier, ce n’est pas pareil qu’un accident ou un suicide. On ne s’est pas senti à l’aise. Les structures ne sont pas faites pour des parents comme nous », explique-t-elle. Avec son association, elle permet à des familles de se retrouver régulièrement. « On est là pour faire mémoire », résume-t-elle.

Elle aussi comprend le sens de l’engagement militaire. « Je suis fille de militaire », dit-elle en révélant que son père était tombé lors de la guerre d’Algérie. « J’ai aussi deux autres enfants sur des théâtres d’opérations », ajoute-t-elle. L’un s’est engagé l’année du décès de son frère. L’autre, qui est aujourd’hui infirmière militaire en opération, passait son bac à ce moment-là. Elle a parlé de la mort avec eux… Elle a cru qu’ils échapperaient au front. Après la mort de Pierre-Olivier, le chef de l’État d’alors François Hollande lui avait assuré que son autre fils ne serait pas exposé. Quelque temps plus tard, il s’envolait pour le Mali. « Maman, est-ce que tu penses que je peux accomplir ma mission sans partir au combat ? », lui a-t-il demandé.

 

Nicolas Barotte
(Le Figaro)
lundi 11 novembre 2019

 

Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr
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