« PRIME SPÉCIFIQUE DE HAUTE RESPONSABILITÉ » : Quand le droit est inopportun  

Posté le jeudi 06 décembre 2018
 « PRIME SPÉCIFIQUE DE HAUTE RESPONSABILITÉ » : Quand le droit est inopportun   

Le 10 Novembre 2018, la collection de ces chausse-trappes qui truffent l’histoire de nos Armées s’est enrichie d’un échantillon de choix. Ce jour là en effet, les Généraux et Amiraux du sommet de la pyramide hiérarchique ont rejoint leurs homologues du secteur civil en recevant, par décret, le droit de bénéficier d’une « prime spécifique de haute responsabilité ». Le CEMA, tout en jugeant ce sujet « difficile à porter », et « pas populaire », avait cependant tenu, sans doute par esprit de discipline, à tenter d’en justifier l’opportunité en s’appuyant sur les constats d’observateurs incontestés: « Année après année, selon les rapports du Haut conseil d’évaluation de la condition militaire (HCECM), les plus mal traités sont les têtes de pyramide des Armées. A niveaux de qualification et de responsabilité identiques, c’est parmi les cadres militaires, et non parmi les sous-officiers et les militaires du rang que l’on observe le plus fort décalage »

Le CEMA justifiait donc qu’il était ainsi mis fin, en quelque sorte, à une injustice notoire, la maltraitance financière des cadres. Mais alors pourquoi donc jugeait-il ce sujet « difficile à porter » ?

 

Voulait-il ainsi signifier que dans le contexte actuel la nouvelle de l’octroi de cette prime était particulièrement malvenue ? C’est certes là l’opinion que la plupart des commentateurs n’ont pas hésité à exprimer.

En effet, alors que contrairement aux engagements de la toute nouvelle LPM à peine éclose, les Armées se voient contraintes de financer seules, et en totalité, les copieux dépassements de coûts des Opex,- d’ailleurs parfaitement prévisibles-, voilà qu’on se mêle d’accorder des primes confortables, -de l’ordre de 30 à 50 000 euros par an-, aux 61 occupants des plus hauts degrés de la hiérarchie militaire! « Gabegie de primes pour les hauts gradés, absence de moyens pour les soldats ! » risque t’on de penser, et même de proclamer.

Et voilà qui surprend et pourrait même troubler le plus impartial et le mieux intentionné des observateurs. Surtout en ce mois de commémoration de l’armistice de 1918 où une communication navrante de la Présidence a déjà conduit à opposer Maréchaux et Soldats, le sommet et la base, les honneurs pour les uns, la mitraille et la boue pour les autres.

 

Ils savent parfaitement, d’ailleurs, ces observateurs, que les plus hauts gradés de la hiérarchie n’ont strictement rien demandé. Cette prime arrive soudain, inattendue, par surprise ; et certains d’entre eux, à mi-voix, s’en inquiètent : « A-t’on voulu diviser pour régner ? Introduire la discorde dans la hiérarchie ? »

 

Et le doute grandit, se fait même plus insidieux, plus troublant, chez les nouveaux bénéficiaires : « Et si certains se mettaient à penser que l’on avait voulu acheter mon silence ? D’autant plus qu’il y a, dans cette prime, une part variable liée en quelque sorte à ma manière de servir ! Veux t’on m’inviter à me taire alors que l’on s’apprête à nouveau à trahir les engagements, et à refaire de nos Armées cette variable d’ajustement si commode des comptes de l’Etat ? »

 

C’est alors que revient dans les mémoires le souvenir encore vif de la démission du général de Villiers. Rappelons-nous : au jour J, ce Général, alors CEMA, est informé qu’il sera prolongé d’un an, servant ainsi au delà de la limite d’âge officielle de son grade. C’est un honneur qui lui est fait, il en est fier et heureux car voilà des années qu’il ose dire les choses à sa façon précise, mesurée, lucide et courtoise, dénonçant les dérives, montrant les risques. En le prolongeant, le Pouvoir semble lui dire enfin ce « je vous ai compris » qu’il espérait. Et puis, au lendemain du jour J, il apprend soudain que 850 millions sont supprimés d’un trait de plume au budget des Armées, et que l’on pourrait avoir voulu, en quelque sorte, tout à la fois acheter son silence, et le déconsidérer aux yeux de ses frères d’armes. Alors il claque la porte.

 

C’est là aller trop loin, interviendra sans doute l’un de ces journalistes dits « spécialistes » des problèmes de Défense, et surtout familiers des arcanes du pouvoir. Ce décret co-signé par le ministre de l’action et des comptes publics et celle de la Défense était en préparation de longue date, et il ne faut pas lui prêter d’aussi mesquines arrière-pensées dont, à vrai dire, il n’a nul besoin de  s’encombrer. 

D’ailleurs, poursuit le journaliste, un brin ironique, le montant de ces primes n’a rien de démesuré. Certes, dans le milieu militaire où l’écart de salaire n’est que de 1 à 8, une prime de 30 à 50 000 euros par an apparaît comme un avantage exorbitant. Il vous faut décidément en finir avec cette vision militaire étriquée d’un autre âge, entrer dans la modernité, et considérer les choses avec un œil « civil » : 50 000 euros, c’est ce que gagnait, par mois, la ministre de la Défense dans son précédent emploi au sein d’une SNCF en faillite. Quant à l’autre signataire du décret, M. Darmanin, il appartient à ce monde de Bercy où, selon des journalistes bien informés, 150 fonctionnaires auraient un salaire égal ou supérieur à celui du président de la République. Alors…

          Alors, dans le civil, on a des gilets jaunes.

          Alors, dans les Armées, on comprend que le sujet soit « difficile à porter ».

          Et l’on comprend aussi qu’il faudra bien le faire.

 

Nous sommes, dit-on, dans un Etat de droit, et le décret qui vient d’être pris ne fait que rétablir un droit. Mais à un moment qu’en toute objectivité on est aussi en droit de considérer comme parfaitement inopportun. Alors que la société civile se fracture dangereusement, ne faut-il pas, plus que jamais, veiller à la cohésion de la société militaire ?

 

Les responsables militaires savent donc qu’il leur faudra prendre la parole, expliquer, trouver les mots justes, pour éviter malentendus, soupçons, faux procès, manipulations. Habitués au mutisme, ils savent ce qu’il cache : « les vérités que l’on tait deviennent vénéneuses ». Ils devront s’employer à faire vivre cette belle invocation extraite du dernier ordre du jour du CEMA : « L’autorité se conjugue, les responsabilités se complètent. Trempée à l’épreuve du combat, cette cohésion qui fait la force d’une Armée devient fraternité ».

 

Bernard MESSANA
Officier général (2s)

 Rediffusé sur le site de l'ASAF : www.asafrance.fr

Source : www.asafrance.fr

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